Voyage cinématographique dessinant de nouvelles perspectives jusqu'à l'infini, machine à remonter le temps qui exhumerait des pépites oubliées dignes de reconfigurer notre histoire du cinéma, L'Etrange Festival 2012 est un très bon cru.
Il faudra attendre une nouvelle année pour ravir de nouveau nos rétines cinéphiliques et espérer qu'un distributeur courageux pourra faire profiter le spectateur de petites merveilles dénichées ça et là, faire se noyer des oeuvres différentes dans l'obscurité essentielle des salles de cinéma.
"Distributeurs, encore un effort pour être cinéphiles..."

Gros plan (Insert). John Byrum. 1975
Réalisé en 1975 par un John Byrum de 28 ans Gros Plan (Inserts) évoque les errances de Boy Wonder, cinéaste qui après une expérience déplorable à Hollywood se retrouve réduit à filmer dans sa villa des pornos muets à destination des maisons closes. Alcoolique, renfermé, impotent, sa vie se résume à une errance dans une demeure qui sera détruite par une autoroute et à ses tournages. Un Rudolph Valentino du pauvre travaillant dans les pompes funèbres lui sert d’étalon. Sa partenaire, actrice déchue toxicomane mourra avant la fin du tournage, peu de temps après l’arrivée du « producteur », accompagné de Cathy qu’il présente comme sa future petite amie, fascinée par le travail Boy Wonder, et dont le rêve est de devenir une grande actrice.
Le parti pris de point de vue choisi par Byrum est fondamental. L’unité de lieu et de temps enserrant Inserts produit la sensation d’une fin de monde perçue de l’intérieur, et d’une transition de période , la claustration de ces quatre murs étant le meilleur moyen de rendre compte du vacarme du dehors, un peu comme si le chaos du Jour du Fléau avait été vécu d’un appartement. Boy Wonder le prodige raté devenu pornographe ne passera jamais le pas de la porte : éternel inadapté, il rejette cet univers qui l’a vomi, et cherche encore à imposer même dans les pires produits une certaine idée de la création. L’aspect métaphorique saute aux yeux : à travers le parcours marginal et parallèle de ce créateur miné, désabusé, exténué à force de ne plus être lui-même, à travers les caprices de stars droguées, ses producteurs mafieux, ses play-boys médiocres, c’est bien le portrait virulent de la violence d’Hollywood dont parle John Byrum avec une cruauté ironique et morbide renvoyant immanquablement au tableau qu’en fit Aldrich dans Le Grand Couteau et plus encore dans le très cruel Démon des femmes. Ici tout n’est que mirage de la réussite, argent, folie et mort.
La forme du huis-clôt engonce quelque peu Inserts dans sa dimension théâtrale mais le rend incroyablement étouffant, dans cet assemblage de décors et de trompes l’oeil. Cette maison est le lieu du tournage, le lieu du cinéma. Bien qu’un peu bavard, le film de Byrum reste troublant, déroutant par son approche, son jeu sur les tons et les genres et sa façon d’assumer la crudité de son sujet. Tout Inserts converge vers cette confrontation qui occupe les deux tiers du film, entre Cathy et Boy Wonder, que tout oppose, a priori. Avec ses allures de petite fille moqueuse qui saisit tout, Cathy est un splendide paradoxe, insaisissable, et constitue une variation complexe sur la figure de l’ascension et de l’ambition (le fameux « jusqu’où peut-on aller pour parvenir ?»), mais une des plus belles, car jouant à merveille sur l’archétype de l’actrice voulant arriver pour mieux en faire voler en éclats les clichés. On ne dira jamais à quel point Jessica Harper est une grande actrice qui n’a pas eu la carrière qu’elle méritait. Elle trouve probablement dans Inserts son rôle le plus fort, troublante, intensément subtil, tendue et érotique. Cathy n’accepte pas de se dénuder, elle impose sa nudité, pousse le cinéaste vers ses désirs, et le ramène à la vie. Lui, perd lentement les rennes veut ramener le corps à sa viande, mais elle lui imposera la beauté du sein. En sursaut, il se rebiffe, la provoque, persuadée qu’elle n’ira pas jusqu’au bout « montre moi ta chatte maintenant », magnifique jeu sur la crudité ne faisant que révéler son dénuement, sa fragilité masculine. Car il s’agit bien d’une œuvre sur la révélation et l’éveil, sur la prise de conscience, la recherche du lien qui rattache l’Art, le sexe, et la vie : l’origine du monde en quelque sorte. Et si la pornographie selon Boy Wonder constituait les germes d’un nouveau cinéma, captant à travers les mouvements du corps provoqués chez ses acteurs, les pulsations même de la vie ? Si cette pornographie constituait finalement l’essence même du cinéma ? Inserts étonne par les questions qu’il soulève, trente ans avant la grande interrogation des créateurtes sur l’insertion (des inserts, donc) de scènes non simulées au sein d’un cinéma dit « normal ». Ainsi Boy Wonder, avant Breillat, Winterbottom ou Lars Von Trier cherche à capter l’instant vrai dans l’acte sexuel, poussant l’acteur à révéler l’humain. Dans cette recherche de vérité qui se fait quête existentielle, le créateur tend à se traduire lui-même en utilisant l’acteur comme médium.
Celui qui dit filmer la « viande » ne se reconnaît plus en temps qu’artiste jusqu’à ce que Cathy lui révèle la beauté d’un sein, sa sensualité en lui faisant dire le mot. Le réalisateur impuissant, au sens propre comme au figuré connaît alors une érection où excitation et élan créatif se confondent. Ou finit l’obscénité et où commence l’Art ? Inserts pose subtilement la question, avançant une hypothèse émouvante, lorsque Cathy et le cinéaste feront l’amour : ici le sexe n’a plus de nom pour être décrit, ici émerge réellement l’œuvre d’art, confondu à l’existence, si belle que la caméra ne tourne plus. (OR)
Bullet collector. Alexander Vartanov. 2011.
Film russe sur les blessures et les révoltes de l'enfance, Bullet Collector a quelquechose du déjà vu, entre l'urgence documentaire saisissant la fougue et l'espièglerie de la jeunesse - Les 400 coups, François Truffaut - et un parti-pris plastique radical, comme du temps suspendu qui laisserait émerger des problématiques plus existentielles, plus souterraines - Andreï Tarkovski, par exemple. Etrange mélange des genres et des styles, entre urgence frontale et contemplation existentielle, entre surface et profondeur. D'emblée exigeant, le cinéma de Alexander Vartanov est un objet singulier et riche, parfois bancal, parfois très réussi, mais qui ne laisse pas indifférent et vous hantera longtemps des visions qu'il a tenté de vous imposer.
Encore englué dans un héritage très "arty" lié à ces expérimentations en vidéo-art, le réalisateur corsete un peu trop son sujet dans un formalisme appliqué mais vain. On lui pardonnera la beauté de son geste "cinématographique" gratuit pour mieux se concentrer sur de grandes et belles scènes d'une beauté troublante, de celles qui laissent pénétrer la vie dans le cinéma. Un raport sexuel ténu qui se limite aux ondulements érotiques d'un nombril, une scène de révolte comme un vent frais de liberté: le réalisateur est plus à l'aise dans la peinture de situations que dans la recherche de turpitudes intérieures trop complexes à peindre: c'est une "caméra-vie" pas une "caméra-pensée" qui anime avec le plus de réussite l'oeuvre.
Une vitalité mis à mal par des murs qui cloisonnent, des coups qui tombent et qui ne cessent de nous rappeler que nous sommes matière brute, masse destinée à rester au sol malgré nos désirs d'ailleurs. Un ailleurs cinématographique qui ne cesse de s'entrechoquer avec une vision réaliste pour offrir de beaux moments oniriques. Un bel équilibre qui s'appuie sur un montage audacieux et la retenu d'un réalisateur qui "n'en fait pas trop".
Bullet Collector reste encore un exercice inachevé et parfois maladroit mais qui sent le désir de film, en déborde même. Son réalisateur ne peut avoir dit son dernier mot: le cinéma lui semble vital, tout comme son personnage que l'on devine comme un "portrait fantasmagorique". (BC)

A Fantastic Fear of Everything. Crispian Mills. 2012.
Avec une affiche très aguichante, A Fantastic Fear of Everything marie avec beaucoup de maîtrise un humour digne des Monty Python et l'arsenal quasi complet du cinéma bis. Crispian Mills (chanteur de l'excellent groupe de rock indé Kula Shaker) et son interprète évident, Simon Pegg, livrent un film réjouissant, drôle, décalé, trouvant la juste poésie pour évoquer la force des blessures d'enfance.
Si on peut quelque part regretter un glissement entre une première partie de film entièrement portée par un Simon Pegg furax, cloîtré dans son appartement en prise avec l'angoisse improbable que des assassins en ont après sa peau ; et une seconde partie intégrant deux autres personnages, qui aideront - dans l'intimité des caves d'un Lavomatic - Pegg à défaire son angoisse, A Fantastic Fear of Everything est écrit et réalisé avec suffisamment de finesse et d'humour pour nous embarquer et nous toucher.
Il nous conte cette période de la vie du personnage de Pegg, écrivain en proie à une crise d'écriture et d'existence. Ayant abandonné les livres pour enfant, il a le projet imposant et morbide d'écrire une Histoire des tueurs en série sous l'ère victorienne. Harold le hérisson est mort et enterré ; Pegg sombre dans l'angoisse.
Cet état est l'occasion pour Mills d'explorer de très nombreuses références au cinéma de genre (ombre, reflets, présences...) et de constituer un univers visuel très riche. La sortie forcée au Lavomatic devient quête initiatique dont les péripéties révèleront une âme soeur et une némésis (tout aussi délurée). L'occasion au contacte de ces deux êtres de revenir aux sources, de faire émerger et de résoudre le traumatisme.
A Fantastic Fear of Everything se révèle au final être un très beau film sur la façon dont nos oeuvres (nos actes, nos pensées) expriment notre passé et peuvent parfois nous enfermer en nous-mêmes. L'humour dans le film permet ainsi de dédramatiser, de considérer les choses avec légèreté et révéler notre liberté face à notre propre passé. Accessible aux enfants dès 10 ans, il ne l'est pas seulement du point de vue des images, mais pleinement de celui de la thématique. Il défait les angoisses de l'enfant pour permettre à l'adulte... de redevenir enfant. (GW)

Excision. Richard Bates, Jr. 2012.
On se plaignait de ne pas voir assez de mauvais films à l’Etrange Festival. Ouf, Excision est là pour rattraper le coup. Cette satire lourdingue se vautrant dans le mauvais goût met en scène une n-ième jeune fille au physique ingrat rejetée par ses copines et harcelée par sa mère catho, face à un père absent et une sœur atteinte de mucoviscidose. Imaginez une production Troma se prenant Todd Solondz et vous aurez une idée du film de Richard Bates. Salmigondis de tourments adolescents et de visions gore Saint-sulpiciennes, d’une prétention assez estomaquante et d’une laideur visuelle qui passe pour richesse formelle, Excision plonge d’emblée dans le poncif et la caricature qui veut se donner les moyens de la charge subversive en se contentent d’aligner les répliques provocatrices. L’humour trash a bon dos quand il vole si bas, à l’image de cette séquence – o combien drôle – de dépucelage de l’héroïne pendant ses règles, barbouillant la bouche de son malheureux compagnon en plein cunnilingus. L’attaque anti-puritaine éventée et ambiguë est rendue caduque par cette façon d’enfermer son adolescente dans sa nature de freaks, qui oblige in fine le spectateur, au même titre que sa mère, à la regarder comme un monstre et à lui préférer ses copines, plus bêtes, mais plus cools et moins méchantes. Bah oui, cette fille elle est quand même bizarre et la normalité ça a du bon, non ? Excision, c’est un peu comme si Carrie finissait singulièrement par taper sur les nerfs. Tout sonne creux, tout sonne faux, et c’est même parfois franchement désagréable de voir le désespoir adolescent traité avec une distance et une outrance quasi malsaine. Ses fantasmes hallucinatoires sexuels et sanglants confondent le surréalisme jodorowskien et le kitsch publicitaire onirique de Tarsem Singh. A force de vouloir choquer, Excision n’est absolument pas dérangeant, juste terriblement lassant. Les apparitions de guest star du cinéma de genre sont tout aussi amusantes que révélatrices de l’inanité et du caractère factice du projet (Malcolm Mc Dowell en prof, John Waters en curé, Ray Wise en proviseur), chacun étant aux limites de faire un clin d’œil à la caméra. Un bon point, cependant : c’est sympa de revoir Tracy Lords plutôt bien jouer dans le rôle de la mère possessive et elle a plutôt bien vieilli. Dans sa vision métaphorique de la monstruosité adolescente et son trash bon enfant le modeste Teeth était plus convaincant.
Finalement, Excision est à l’image du choix de son titre en totale inadéquation avec son contenu (à moins d'aimer le symbolisme vaseux, voyons voir : l’excision signifie vraisemblablement la mutilation sociale, familiale, religieuse...etc... baillements...) et remplit l’écran au début du film, un pétard mouillé qui joue la provocation et la rébellion pour masquer son vide.
La greffe n’a pas pris. Avec Excision, j’ai fait un rejet d’organe. (OR)
