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Kôji Wakamatsu, "Piscine sans eau"

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Posté par Olivier Malosse le 2011-09-30



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Une agression sous une pluie torrentielle, dans un petit parc de quartier éclairé d’un ou deux réverbères. De la pluie, de la boue et divers autres liquides, et une piscine à sec…
Pas encore la vieille branche qu’il est devenu, Wakamatsu Kôji encore vert réalisait dans les années 80 ce film vénéneux qu’est Piscine sans eau, ballade métaphorique sur le viol doux et l’enfermement souterrain... 
De Wakamatsu, on a longtemps eu l’image d’un cinéaste confidentiel, réalisateur de petites productions érotiques arty au fort sous-texte politique dans le Japon de la fin des années 60. Puis est venu “United Red Army”, le film somme qu’appelait tout cet imaginaire collectif et culte cristallisé autour du réalisateur, où ce dernier abordait frontalement la question des mouvements d’extrême gauche japonais, et qui lui valut une nouvelle reconnaissance internationale (et domestique, l’une entraînant souvent l’autre au Japon)... Les spectateurs habitués aux productions noir et blanc du Wakamatsu des débuts y découvraient l’auteur plus épique que jamais, et ayant sacrifié une part de son esthétisme à son sujet, et aux restrictions techniques d’un cinéma japonais contemporain nivelé sur le modèle des séries TV...
Cependant, entre le bavard “L’Extase des Anges” de 72 et ce “United Red Army” de 2009, Wakamatsu n’était pas pour autant resté inactif, et même s’il admet lui-même une baisse de régime dans les année 80 et 90, ce ne fut qu’une accalmie relative (il tournait tout de même deux ou trois films par an dans la deuxième moitié des années 60). Le très beau “Cycling Chronicles” de 2004 marquait en effet l’aboutissement d’une implication progressive de Wakamatsu dans un cinéma plus grand public (“Ejiki”, en 79, à propos de Bob Marley, ou “Kisu yori kantan” en 89, adapté d’un manga à succès...). En 82, il réalise donc ce Mizu no nai pûru, “Piscine sans eau”, aux thématiques érotiques mais doté d’un budget plus conséquent que ses premiers travaux...
 

 
Sur des prémices à la Gainsbourg, le film s’ouvre au rythme syncopé d’une poinçonneuse et suit les mornes journées d’un employé de métro au cœur chevaleresque, écrasé par la mesquinerie sociale. On se croirait dans cette première partie dans l’adaptation d’un manga de Tatsumi, l’auteur d’ “Une vie dans les marges” ou de “L’Enfer”, dont les personnages de prolos usés par la vie finissent dans les bas-côtés les plus sordides... Mais alors, dans un raccourci time-slip évident, sautant de la frustration 60s au culte de la gagne des années de la bulle, notre héros décide de laisser tomber la morosité et de saisir son destin de la façon la plus naturelle, pour l’homme japonais contrarié: le viol. Chloroformant des jeunes filles à leur insu, il s’introduit chez elles, un masque profilé sur le bec, et fait son œuvre en toute discrétion. Violeur gentleman, donc, qui va jusqu’à préparer le petit déjeuner avant de repartir par la fenêtre tel un héros de comic books ténébreux.
Synopsis assez mince et incongru, mais Wakamatsu a l’art de faire des chefs d’œuvres de pitchs minimalistes (rappelons-nous du huis clos des “Anges Violés”, ou encore de son récent “Cycling Chronicles” qui suivait un adolescent mutique en vélo à travers le Japon...). Le film, en effet, existe surtout par-delà son postulat de pinku (film érotique) 80s, par sa perpétuelle négation des conventions et des attentes du spectateur, donnant sur un territoire singulier qui ne ressemble à nul autre.
Le héros, interprété par la rock star Ishii Yûya, n’exprime pas de motivations précises. S’il vient en aide à une jeune fille agressée, s’oppose à des yakuzas dans un bar, il est difficile de déterminer s’il est animé par un idéal de justice, où s’il recherche juste, de façon un peu masochiste, les situations violentes. Habité d’une énergie lancinante se manifestant dans sa poinçonneuse frénétique, il mène une vie de bon père de famille avec femme et enfants. Une situation qui sera perturbée par le caractère bouillonnant du personnage, et cette épiphanie d’un soir, quand suivant une jeune fille solaire en robe jaune jusqu’à une piscine inutilisée, il la voit s’offrir à lui dans ce cadre immense et bleuté. Un déclic qui le poussera à chercher sa propre “piscine sans eau”, espace désert et solitaire (le contrôleur excédé fuit la compagnie de ses congénères), sans ce liant social qui parfois étouffe plus qu’il ne lubrifie. Pendant une brève séquence comique, il proposera même ses services à une agence de sécurité (parceque les gardiens de nuit ne rencontrent personne, pense-t-il), petite structure plus ou moins nationaliste ou yakuza, présentés comme des idéalistes serviles sur lesquels l’Etat se décharge de ses fonctions…
 
 

Quelques fantasmes pédo-zoophiles suggérés plus loin, et puis l’employé de métro passe à l’acte, se faisant passer pour un professeur de lycée pour acheter des quantités industrielles de chloroforme qu’il fait gicler en perçant le rideau des jeunes filles endormies à l’aide d’une longue seringue. Pas de force dans les rapports qui s’en suivent, et notre “héros” libère une libido réprimée qui se rapproche plutôt d’un fétichisme de collectionneur de poupées cher au Kawabata des “Belles endormies”. (Et qui annonce peut-être aussi la sexualité glacée de l’otaku contemporain, collectionneur reclus de fantasmes de papier et de figurines diverses … ?)  
 
Faut-il voir dans ce violeur silencieux un double du metteur en scène, chef d’orchestre dans la nuit de saynètes immorales et criminelles, pratiquant en solitaire une guérilla érotique ? Ou bien une incarnation de plus de Uchida Yûya, qui interprète avec la même impassibilité grave un autre spécimen indéchiffrable de japonais moderne dans Komikku zasshi nanka iranai en 1989, film à charge contre le monde des médias voyeuristes et abrutissants...  
Autour du personnage principal, un trio de jeunes femmes: l’insouciante Jun, qu’il sauve au début du film, et son étrange colocatrice Miku, silencieuse, presque irréelle, qui fait des bulles de savon dans des endroits déserts. Et puis Nerika, superbe Nakamura Reiko, serveuse de café sur laquelle il jettera son dévolu. Pendant le sommeil de celle-ci, pendant que lui fuit la société par son “crime onirique” (tel que le définit la bande annonce), se tisse une relation particulière, un jeu aux règles encore inconnues entre les deux adultes insatisfaits, Nerika accueillant avec une certaine bienveillance les bouleversements provoqués dans son quotidien par ce visiteur inconnu. Mi-Sandman, mi-Freddy Krueger, le poinçonneur imprime sa « science of sleep » comme un pré-Gondry pervers et fantomatique, s’infiltrant dans le rêve asséché du miracle économique.
Film d’une grande richesse donc, naviguant entre thriller et surréalisme urbain, érotisme frondeur et sentiments discrets, bercé d’éclairages électriques enivrants et d’une insistante bande son synthétique, dans un individualisme radical d’une liberté folle, et à l’image de sa conclusion moqueuse, nouveau piez-de-ned anarchiste d’un cinéaste définitivement hors-normes. Et l’un de ses meilleurs.
 

 


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