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Kôji Wakamatsu – "United Red Army"
Sorties salles
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Il y a un truc que les critiques de cinéma adorent, probablement bon nombre de cinéphiles aussi : voir des films "en aveugle" (si l’on peut dire…), en n’ayant aucune information préalable et, donc, aucun de ces a priori qui leur sont tant reprochés (le plus souvent à raison, soyons clairs). Etre vierge face à une œuvre et pouvoir ainsi ne la juger qu’avec sa propre subjectivité, sans tenir compte de l’environnement extérieur ou des intentions supposées de son auteur, c’est un luxe rare. Mais parfois trompeur. Le dernier film de Kôji Wakamatsu nous en donne un parfait exemple. Même en étant par principe plutôt bien disposé à l’égard des mouvements révolutionnaires japonais des années 60 (et d’autant plus que, n’en savant pas grand-chose, ils nous paraissent excitants car furieusement exotiques), tout au long de United Red Army monte en nous un sentiment croissant de répulsion et même carrément d’horreur face à certaines scènes d’une violence, plus mentale que physique (quoique…), nous mettant profondément mal à l’aise. Le film fait en effet le récit de la dérive autocratique proprement démente d’un petit groupe de ces extrémistes ayant fait le choix de la clandestinité au tout début des années 70. Dirigés par un couple infernal, quatorze d’entre eux seront, en quelques semaines, les victimes d’une politique d’"autocritique" particulièrement sadique et paranoïaque. On n’emploie pas le terme "sadique" tout à fait par hasard, car la description de cette communauté gouvernée alors par la terreur permanente n’est pas sans évoquer celle de la "république" fasciste de Salò, au sein de laquelle Pasolini avait imaginé transposer Les 120 journées de Sodome de Sade, pour son sulfureux dernier film. ![]() Au-delà de l’aspect "document" du film, révélant des choses probablement inconnues au commun des mortels cinéphiles français, United Red Army semble sonner comme une condamnation implacable du dévoiement d’un beau rêve idéaliste d’origine (qu’on le veuille ou non, voici bien la différence ontologique fondamentale entre socialisme/communisme et nazisme/fascisme) en un véritable enfer sur terre. Wakamatsu veut-il également par là nous dire que, hélas, le socialisme/communisme "réel", ça se finit toujours comme ça, tant ces gauchistes japonais nous évoquent également les heures les plus sombres du stalinisme, du maoïsme (dont ils se réclamaient), du castrisme, de la Corée du Nord (où ils allaient se former), de la RDA, du Cambodge, etc., la liste est longue, hélas ? Et c’est là que l’on reboucle avec notre propos introductif du début. A lire et écouter Wakamatsu, qui a d’autant bien connu cette période qu’il fut idéologiquement extrêmement proche des protagonistes de son film (il a même personnellement connu l’une de ses héroïnes), son "message" est à peu près inverse à celui que nous avions perçu initialement ! Sa "compréhension" des leaders révolutionnaires va même si loin qu’il dénie quasiment à quiconque n’ayant pas vécu ce type de situation le fait de pouvoir moralement les juger. On n’est pas tout à fait obligé de le suivre dans cette vision des choses ; cela m’est même personnellement absolument impossible, tant ce qui est montré là est à l’opposé de l’idée que je peux me faire du processus émancipateur révolutionnaire… ![]() Go Jibiki dans le rôle de Tsuneo Mori, l'un des deux chefs tyranniques Du coup, nécessairement, ce film pose davantage de problèmes éthiques et moraux que proprement cinématographiques. Est-ce qu’on peut aimer ou nous faire aimer des salauds (je ne range pas Wakamatsu dans cette catégorie, seulement certains de ses personnages) ? A cette question et en lecteur souvent passionné d’écrivains aussi "problématiques" que Céline, Drieu La Rochelle ou Morand, je réponds oui. Bien vaste débat, cela étant, qui nous entraînerait loin de ce seul film… Ce hiatus considérable entre les intentions du réalisateur et ce que l’on en perçoit pose aussi un vrai problème artistique. United Red Army repose sur des principes esthétiques très forts et emportant plus ou moins l’adhésion suivant les séquences. Le style général est très minimaliste, parfois assez théâtral, donnant clairement la primauté à la parole idéologique, y compris dans ce qu’elle peut avoir de plus tautologique ("la parole du Parti est Vérité puisque nous avons tous décidé qu’elle l’était"). Passé tout un intéressant prologue récapitulatif des grandes étapes des mouvements d’extrême-gauche japonais depuis la signature du Traité nippo-américain d’après guerre (intéressant mais trop strictement factuel et pas assez analytique *), lorsqu’il s’agit d’évoquer la genèse du mouvement communiste étudiant et ses schismes, le parti pris stylistique de Wakamatsu donne lieu à d’interminables séquences dialectiques à peu près aussi passionnantes que la lecture des Cahiers du Cinéma circa 1971-1973, quand ceux-ci dissertaient à loisir sur les bienfaits du marxisme-léninisme à la mode pékinoise (essayez, vous nous en direz des nouvelles…). On n’est pas certain qu’il fallait à tout prix en passer par là pour aboutir à la plus longue partie du film (qui dure 3h10, on vous le rappelle), celle du repli dans la clandestinité, dans la rude montagne japonaise. On ne revient pas sur le fond, vraiment terrifiant, mais cette forme austère est alors idoine pour évoquer cette communauté d’où tout sentiment d’humanité semble avoir disparu… La dernière partie illustre la fuite des survivants de la communauté et l’occupation, par cinq d’entre eux, d’une auberge (et la prise d’otage de facto de sa propriétaire), sous le siège des forces de l’ordre et le regard des caméras de la tv japonaise pendant dix jours. Cet événement est de loin le plus connu au Japon mais Wakamatsu choisit de le traiter de l’intérieur et exclusivement de l’intérieur. Probablement aussi confronté à de fortes nécessités financières (le film n’a pas été financé par les pouvoirs publics japonais, on peut comprendre pourquoi, à entendre le discours de son auteur), Wakamatsu stylise à l’extrême les combats, usant avec virtuosité des bruits et des flashs lumineux provoqués par les tirs policiers, ainsi que des tonnes d’eau déversées en jets ultra puissants et destructeurs (les maisons japonaises traditionnelles sont construites en bois), technique de harcèlement assez surprenante ! ![]() Le côté très behavioriste du film, s’attachant davantage aux actes même des protagonistes qu’à leur cause, provoque aussi un sentiment de frustration. On aimerait davantage comprendre les mécanismes psychologiques amenant des jeunes hommes et femmes épris de justice et de fraternité à collaborer, au nom de leurs idéaux, à des actes se situant à l’opposé de leur combat initial. Ce n’est manifestement pas son propos (qui est plutôt celui de rétablir ce qu’il estime être la vérité de cet épisode douloureux de l’histoire politique de son pays), mais Wakamatsu ouvre également de fécondes pistes de réflexion, assez déprimantes, en un sens. Ces guerres intestines au sein même du mouvement révolutionnaire japonais en rappellent bien d’autres, d’aussi brutales et meurtrières (la répression du Parti Communiste Espagnol pro-soviétique à l’égard du POUM trotskyste ou de la CNT anarchiste pendant la guerre civile) ou beaucoup plus dérisoires et futiles (la gauche de la gauche française préférant s’éparpiller pour quelques dixièmes de pourcentage de voix plutôt que de faire front commun). Serait-ce une fatalité des mouvements contestataires de gauche ? Serait-elle là, la "maladie infantile du communisme" dont parlait Lénine, qui en connaissait un rayon en stratégie de "protégez-moi des mes ennemis, mes amis, je m’en charge" ?... United Red Army devrait être diffusé en boucle aux réunions de cellule du PCF, de LO et du NPA. * Ces archives nous rappellent utilement que, comparé à la radicalité et à la violence des mouvements contestataires étudiants japonais, notre "révolution" de mai 68, c’était vraiment L’Ile aux enfants… Sortie nationale le 6 mai 2009 Un grand merci à Marion pour nos échanges fructueux depuis la projection d'un film qui a vraiment fait débat entre nous ;-) Retrouvez d'autres articles sur Kôji Wakamatsu : Entretien avec Kôji Wakamatsu pour la sortie de "United Red Army" Coffret DVD - Koji Wakamatsu Coffret Koji Wakamatsu vol. II Koji Wakamatsu - "Le Soldat Dieu" Coffret Koji Wakamatsu, vol.3 Kôji Wakamatsu, "Piscine sans eau"
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