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Kiyoshi Kurosawa - "Tokyo Sonata"

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Posté par Olivier Rossignot le 2009-03-11



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Si Tokyo Sonata fait indéniablement figure de transition dans l’œuvre de Kiyoshi Kurosawa, loin d’en constituer une rupture, elle opère en totale continuité avec le reste de son œuvre. Une jeune femme, de dos, dans une maison sombre, s’approche d’une fenêtre et se penche vers la pluie qui tombe au dehors. Tokyo Sonata porte dès les premières images la patte du cinéaste de Cure mais pour la première fois, le fantastique et l’étrange qui l’abritaient de la « protection » de l’imaginaire, se sont évanouis. En les abandonnant pour se confronter enfin au réel, ce même réel qu’il préférait métamorphoser en cauchemar sublime et poétique Kurosawa livre justement des clés pour ses films précédents. Le surnaturel chez Kurosawa part toujours d’un détail qui déteint sur le concret, le palpable, pour mieux glisser vers une impossible qui se fait le révélateur des hantises contemporaines, des angoisses d’un créateur face à son pays. Les fantômes et les ombres exploraient avec toujours plus d’acuité la solitude urbaine, l’apathie d’une vie collective écrasée sous l’indifférence générale. Tokyo Sonata renvoie donc cette même image du chaos mais troque le vertige onirique d’un monde qui se défoule sous les pieds, contre la réalité du japon contemporain vue à travers le destin de Ryûhei Sasaki, perdant sa place de directeur administratif du jour au lendemain et s’enfonçant dans la spirale du mensonge en dissimulant la vérité à sa femme et ses deux garçons. Kurosawa avoue « avoir peur pour son pays » et son inquiétude transparaît dans chacun de ses plans. Le portrait qu’il en fait dans Tokyo Sonata nous tend un reflet particulièrement effrayant du mécanisme impitoyable et destructeur du modèle économique japonais, dans lequel désormais le rêve du travail à vie s’est définitivement évanoui. Tels les héros de Cure ou Kairo celui de Tokyo Sonata plonge dans l’abîme, non plus celui de l’inconnu mais du monstre de l’économie de marché qui jette ses employés usagés lorsqu’elle trouve mieux et moins cher. « L’univers a sombré et le canot de sauvetage est parti sans nous, pour le moment nous avons de l’eau jusque là » ironise une autre victime désœuvrée. Tokyo Sonata montre à quel point un licenciement constitue pour le citoyen japonais l’humiliation suprême dans une société qui érige le travail en piédestal.



Pour Ryûhei cet échec met à mal à la fois son image de mari et celle de père modèles sur lequel la notion même de famille repose. Aussi lorsque la statue s’écroule en un jour il tente de faire illusion le plus longtemps possible, avant d’accepter secrètement la tache ingrate de nettoyeur dans une grande surface. Le héros de Kurosawa n’est qu’un spécimen social. Partout dans la ville grouillante, des individus ayant subi vraisemblablement le même sort que lui, conservant eux cette posture, cette panoplie du succès éclatant : l’ami continuant à jouer la comédie auprès de sa femme, organisant de faux repas entre collègues, ou programmant une sonnerie fantoche sur son portable, en constitue l’un des avatars les plus pathétiques. Jamais Kurosawa n’avait été aussi ouvertement politique que dans Tokyo Sonata, jusque dans une attaque des rapports qu’entretiennent le Japon et les USA qui n’hésitent pas à proposer aux jeunes japonais de s’engager dans l’armée américaine pour le conflit au Moyen Orient. Kurosawa s’inquiète tout particulièrement pour une jeunesse qui ne cesse de se chercher, étouffant dans son pays et ne trouvant plus de modèle paternel ou éthique. Ryûhei anéanti par le coup du destin est un apathique pitoyable qui dès lors qu’il a perdu sa source d’argent, perd toute autorité familiale. L’intégration sociale constitue clairement pour le cinéaste une source d’aliénation et le signe d’une soumission aveugle à laquelle échappent quelques êtres d’exception. Il existe encore un petit garçon pour vouloir jouer du piano ou une mère qui, comme une étincelle, permettra à cette famille en débris, claudicante, meurtrie, de continuer à avancer et de « repartir à zéro ». Parfaite femme au foyer noyée jusqu’ici dans sa discrète soumission, elle s’éveille à la vie et brise le carcan social. Elle se libère, se désolidarise du conformisme, fait voler en éclats les préjugés et restructure la famille différemment, hors des normes imposées, s’affranchissant du joug masculin pour lancer à son mari un formidable « j’emmerde ton autorité ». A travers ce magnifique personnage à l’aura quasi solaire, Kurosawa compose une véritable ode à la féminité et au pouvoir de la femme. Megumi revêt alors une dimension quasi mystique, régénérant par sa propre présence la cellule familiale, la faisant, telle une source de vie, renaître de ses cendres.



Si Kurosawa part d’un phénomène tout à fait réel – les cadres japonais au chômage continuant à faire « comme si » pour sauvegarder les apparences – il le traite toujours avec la vigueur de la fable, de la métaphore, un art du décalage qui fait qu’il échappe à toute tentation documentaire. Ici, le sens de l’ironie et de l’absurde tiennent toujours à distance le désespoir. Des trouées irréelles et poétiques viennent éparses nous bercent. Car Tokyo Sonata reste une oeuvre libre qui se permet des changements de tons entre son émotion intense, ses rires et son art du grotesque. Cette capacité à structurer son regard, à remodeler la réalité et à s’affranchir de sa représentation plutôt que de la restituer ; n’est ce pas justement ce qui sépare l’Art de la réalité, et qui définit l’essence même du cinéma de Kurosawa ?
Dans le quotidien, la tranche de vie, dans ses étrangetés nocturnes et ses mécanismes de répétition, Kurosawa s’impose une fois de plus comme l’un des grands cinéastes de la ville.
Les cadrages enserrent les protagonistes dans un monde de lignes horizontales, verticales et diagonales. Il parvient à la fois à faire ressentir le réel tout en lui adjoignant une dimension poétique. Paradoxalement, les teintes chaudes de la photo soutiennent des scènes anxiogènes et sans issue, maintenant toujours la tête hors de l’eau, comme si l’éclat de la lumière, le rayon éblouissant du jour sur un visage face à la mer, suffisait à garder la foi. Autant de moments suspendus et d’échappées qui insufflent une douce atmosphère somnambule et fantasque à l’ensemble. A l’instar de ses êtres avançant à l’aveuglette, Tokyo Sonata est une oeuvre à la dérive, qui évolue, flottant doucement au gré de l’errance de ses âmes en peine. Il n’est dès lors pas interdit de deviner dans le regard de son jeune Kenji touché par la grâce, décidé coûte que coûte à assouvir sa passion malgré l’incertitude que lui réserve l’avenir et faisant fit des préjugés et des interdictions, celui du cinéaste lui-même, continuant à filmer, se tournant vers l’Art pour mieux vivre le monde. L’espoir renaît, comme une petite goutte capable de métamorphoser l’histoire en fable, sous les notes de la Suite bergamasque de Debussy venant dévoiler le pouvoir salvateur de l’instrument, et par cela même l’immense croyance de Kurosawa en le cinéma.

(Sortie le 25 mars)


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