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Kathryn Bigelow - "Démineurs"
Sorties salles
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![]() Kathryn Bigelow ouvre son film d’emblée sur une citation qui devient lapidaire : « war is a drug ». Non seulement la réalisatrice pose de la sorte l’un des grands axes de son cinéma explicitement, mais elle invite aussi le spectateur à suivre un film de guerre qui ne s’annonce pas tout à fait comme un autre. C’est intéressant mais un peu dommage aussi de se voir afficher un tel propos immédiatement, et ce sans détour. Mais de fait, Démineurs (The Hurt Locker) va vite s’imposer comme le film le plus explicite de la carrière de la réalisatrice. Bien lui en a fait d’une certaine manière puisqu’il lui apporte la première vraie reconnaissance critique de sa carrière. Aux Etats-Unis en particulier, elle a été dithyrambique, contrairement aux précédents films axés autour des soldats américains en Irak. Il faut dire que l’œuvre ne pose aucune question de culpabilité politique, en se proposant seulement comme une immersion totale au sein d’une petite unité qui n’a cure de se demander ce qu’ils font là. La guerre est ici une expérience qui s’impose à soit, presque hyper-sensorielle : elle extrait les individus de leur milieu social et patriotique d’origine. La première scène de The Hurt Locker pose le ton : le montage frénétique d’images en caméra portée côtoie assez harmonieusement des plans plus longs et très posés, qui semblent revenir des premiers amours plasticiens de la réalisatrice. Sur un champ d’action très étroit, presque dérisoire, des hommes en uniforme opèrent au millimètre près et sont scrutés aux fenêtres par la population. La présence d’un petit robot et la tenue scaphandrière du « cosmonaute », associés au décor, pourraient presque évoquer là scène de la tempête au début du Mission to Mars de Brian De Palma surtout au moment où surgit une explosion/ouragan complètement dilatée. Guy Pearce est alors le premier dommage collatéral des guest-stars du film, et va laisser sa place d’artificier en chef à Jeremy Renner dans la peau du Sergent James, acteur et personnage qui incarneront au mieux l’âme du long métrage.
![]() Avec une construction en forme de chroniques, globalement admirablement ciselée dans son tempo et sa forme, Kathryn Bigelow et son scénariste Mark Boal livrent un résultat qui évoquera un peu les séries télé contemporaines : une approche d’apparence réaliste associée à une démultiplication sans bornes d’un schéma initial minimaliste. De là naît en particulier ce personnage principal très fort dont les exploits pourraient très bien être illustrés sous le format d’un feuilleton. Contrairement au premier démineur en chef du film, le sergent James fonce dans le tas faisant fi des règles, et vivant le conflit au corps à corps. Garde forestier, c’est une sorte de bête de guerre à la Capitaine Conan qui s’est révélé à tous les niveaux au sein d’un conflit qu’il a épousé quasi organiquement. Il en épuisera vite ses coéquipiers qu’il finit par mettre sérieusement en danger.
On prend beaucoup de plaisir devant The Hurt Locker, mais on s’agace aussi un peu de ce que le film soit aussi évident dans ce qu’il nous propose : Kathryn Bigelow a été beaucoup plus subtile et forte qu’ici tout au long de sa carrière pour évoquer la possession et l'addiction. Les dialogues et situations souvent marquées au stabylo du scénario offrent sans doute une jouissance immédiate et sécurisée du propos. Ensuite on peut défendre l'idée que rien de tout ça ne parvient à la beauté plastique et émotionnelle par exemple de la séquence de sacrifice aux radiations qui était au cœur du mésestimé K-19 : The Widowmaker, son précédent film également en uniforme, et qui interrogeait la notion de sacrifice et d'emprise idéologique avec puissance. Mais il s’agissait d’un gros film de studio, encore inscrit dans un genre codifié et à l’estime rabaissé: ici elle a l’avantage de s’en débarrasser pour toucher au vif de son propo, voir aussi sans doute de trop insister dessus une fois mis à nu. Le cours passage du retour au pays et ainsi très lourd dans son message appuyé et bien maladroitement exécuté.
![]() Le sergent James est assez voisin du Lenny Nero de Strange Days sauf qu’il n’évolue pas vraiment et se retrouve enfermé dans une répétition compulsive qui le rapprocherait du sociopathe de Blue Steel s’il n’y avait ce regard très humaniste porté sur lui, qui apporte aussi une vraie musicalité à ses actions. Le visage poupon de Jeremy Renner y est sans doute pour beaucoup, ce dernier composant une sorte de monstre bisounours, dangereux et attendrissant. Il tente pourtant à un moment de donner sens à ses actes, de traverser cette frontière entre deux états de vivant et d’existence: souvent la quête ou l’initiation des héros de la réalisatrice… mais il va échouer. C’est lors de sa fuite du camp, passage où il s’immerge chez « l’occupé », persuadé de venger la mort d’un enfant dont le cadavre l’a un temps dégagé de sa cour de récréation. La totale incompréhension entre l’irakien et l’américain, la figuration d’une violation de domicile absurde, en disent (et surtout en font ressentir) sans doute bien plus que si l'oeuvre avait été ouvertement politique. Il aurait été peut-être encore meilleur que le film entier soit ainsi à l'image risquée de ce segment, qui restera en fin de compte le plus beau du métrage. Peut-être qu’au fil des révisions, ce que l’on aimera garder de The Hurt Locker sera adjacent à ce qui brille particulièrement à ce moment précis : un portrait de la paranoïa et d’un monde opaque où chaque homme se réfugie avant tout de lui-même dans son propre scaphandre. Réalisé par Kathryn Bigelow. Scénario de Mark Boal et Kathryn Bigelow. Photo: Barry Akroyd. Musique: Marco Beltrami et Buck Sanders. Montage: Chris Innis et Bob Murawski. Avec Jeremy renner, Brian Geraghty, Anthony Mackie, Christian Camargo, Ralph Fiennes, David Morse, Guy Pearce, Evangeline Lilly. 124 minutes. Retrouvez d'autres articles sur Kathryn Bigelow : Nouveau projet pour Kathryn Bigelow et le scénariste Mark Boal Aux frontières de l'art de Kathryn Bigelow Kathryn Bigelow et Monty Montgomery - "The Loveless" (DVD) "Kill Ben Laden" pour Kathryn Bigelow
Commentaires
De : jpbus36 pas vue le film donc pas de commentaire Insérer un commentaire : |
