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Julien Despres – "Profession journaliste"
Sorties salles
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Profession journaliste nous pose un problème assez désagréable. Celui d’un film qu’on aimerait défendre parce qu’on en partage globalement le propos, et aussi parce qu’il donne la parole (même trop brièvement) à des personnalités qui ont à l’évidence des choses à dire sur le sujet (comme François Ruffin, dont Les Petits soldats du journalisme avait fait sensation en 2003 en démontant l’entreprise de conformisation des écoles de journalisme, dont il est lui-même issu), mais aussi sur d’autres (comme Annie Lacroix-Riz, historienne notamment spécialiste de la période de l’Occupation et du rôle qu’y jouèrent les élites françaises, y compris médiatiques). Mais qui souffre des conditions de son indépendance (ô combien louable), venant surtout moins d’un an après un film sur un sujet très proche – et arrivant sensiblement aux mêmes conclusions –, celui de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat (et Serge Halimi), Les Nouveaux chiens de garde, qui bénéficiaient d’autres moyens (qui n’étaient pourtant certes pas ceux d’un blockbuster) (*). A la différence de ce film, Profession journaliste n’étaye pas suffisamment sa thèse avec des exemples marquants pour le public (on pense à quelques savoureux passages concernant Laurent Joffrin, Jean-Pierre Elkabbach ou Alain Minc dans Les Nouveaux chiens de garde) et manque donc un peu son but, en peinant à sortir d’un discours militant un peu trop basique. ![]() François Ruffin
Mais la question que pose surtout Profession journaliste, et qui est un peu décourageante, est celle du réel impact de ce type de démarche, encore une fois légitime a priori. Petite production totalement indépendante, le film ne sort que dans une seule salle en France (La Clef, à Paris), pour quelques séances par semaine (souvent suivies d’un débat avec son réalisateur, Julien Després, déjà coauteur de Noir coton en 2009 sur la production du coton au Burkina Faso), circulera ensuite dans quelques salles de province, mais aura malheureusement probablement du mal à toucher un autre public que celui déjà rompu à la lecture des ouvrages de Ruffin, Halimi, Ignacio Ramonet et quelques autres journalistes critiques, abonnés au Monde diplomatique et/ou à @rrêt sur images, ou adhérents à l’indispensable association Acrimed. Julien Després apporte sa pierre à l’édifice de la nécessaire observation critique des médias, mais cette pierre n’est pas un mur porteur et ne nous apprend pas grand-chose de nouveau, si ce n’est quand même ce rappel historique très intéressant sur le déguisement de l’ancienne "propagande" avec les habits neufs des "relations publiques" opéré dans les années 1930 par Edward Bernays, neveu et élève de Sigmund Freud (comme quoi la psychanalyse peut provoquer des ravages inattendus…). Peut-être aurait-il mieux valu choisir un angle plus précis (approfondir par exemple les apports spécifiques de Ruffin et Lacroix-Riz, les plus intéressants du film) au lieu de vouloir brosser un panorama d’ensemble dont Profession journaliste n’a malheureusement pas les moyens. ![]() Annie Lacroix-Riz
Le titre même du film pouvait aussi laisser espérer autre chose, une réflexion sur le devenir même de la profession de journaliste, qui n’a jamais semblé aussi menacée par plusieurs mouvements parallèles, même si parfois convergents : 1) la non rentabilité du travail journalistique lui-même, au sens où l’entendent (à raison) Julien Després et ses intervenants. C’est-à-dire un travail qui ne soit pas la simple courroie de transmission entre la cohorte grandissante des communicants et le public, comme peut se l’imaginer le service de presse d’un Bolloré, comme raconté dans le film par le journaliste indépendant Julien Brygo. Le titytainment conceptualisé il y a plus de quinze ans par Zbigniew Brezinski, "cocktail de divertissement abrutissant et d’alimentation suffisante permettrait de maintenir de bonne humeur la population frustrée de la planète", a fait son œuvre depuis longtemps et le public est de moins en moins prêt à payer pour un journalisme d’enquête auquel il n’est plus vraiment accomodé. La crise économique bien connue et sans précédent de la presse écrite est là pour en témoigner, ainsi que le développement assez fulgurant du lectorat de la presse gratuite (cf. à ce sujet l’excellente analyse "Cette presse quotidienne qu’on dit gratuite", in Médiacritiques n°5, la revue papier d’Acrimed) ; 2) en partie nourrie par les "médias critiques des médias" mais surtout par la médiocrité globale des médias eux-mêmes et leur complaisance à l’égard des pouvoirs, la défiance de plus en plus profonde des lecteurs/auditeurs/téléspectateurs pour la profession de journaliste, autrefois plutôt sacralisée, aujourd’hui souvent considérée plus bas que terre (jusqu’à un abandon du sens de la nuance, hélas) ; 3) et le développement d’un "journalisme" alternatif grandement favorisé par Internet, induisant à la fois des effets positifs (le développement d’un journalisme "citoyen" et libéré de toutes contingences économiques) et négatifs (manque de vérification des sources et contribution à dégrader la valeur économique du travail journalistique). Il est vraiment dommage que Profession journaliste n’effleure qu’à peine ces sujets. Mais peut-être qu’aller voir le film de Julien Després l’encouragera à aller plus loin dans sa démarche… (*) Et aussi, bien évidemment, après les films de Pierre Carles, à la forme autrement plus mordante et percutante.
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