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Jonathan Ames – "Bored to Death" (série TV) |
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Bored to Death est tout sauf ennuyeux à mourir. Bored to Death est drôle (il n’est pas si fréquent de rire à gorge déployée en regardant la télévision), décalé et miraculeusement tendre. Bored to Death est un vrai plaisir : ainsi les épisodes 6 et 7 de la saison 1 sont-ils de petites pépites de drôlerie et de gentillesse. Il ne faut en aucun cas raconter le contenu de chaque épisode sous peine de priver le spectateur du plaisir de la découverte : chacune des histoires (scénario perdu, vol de skate board, recherche d’une sœur disparue, tentative de chantage à la vidéo, vol de sperme !) cachent des détours minuscules, des retournements de situation microscopiques, des rebondissements hauts comme trois pommes, comme l’est le personnage principal, Jonathan, et créent la surprise, donc l’effet comique. Des hauts et bas de la vie des habitants de Brooklyn (NYC), obsédés, névrosés, attendrissants, Bored to Death fait des intrigues comme Jonathan Ames fait des enquêtes avec les mille et un soucis de la vie quotidienne : ce parti pris, jamais lâché, donne à la série sa force comique. Après tout, semble nous dire l’auteur, il suffit de la regarder d’une certaine manière pour voir que la vie quotidienne est pleine d’intrigues. J’ai donc bien le droit, ajoute-t-il, si j’en ai envie, de faire de mon personnage principal, écrivain hésitant, un détective. Ce parti pris comporte une grande part de jeu : Bored to Death relève de la même pulsion que celle qui vous faisait prendre, à 7 ans, un morceau de bois pour une mitraillette et une boîte à chaussures pour un vaisseau Star Wars *. Auteur, acteurs et spectateurs jouent à Starsky et Hutch (épisode 4) comme si tous étaient pour de vrai au cœur d’une grande série policière, où les pneus crissent, où les voitures course-poursuitent, où les méchants menacent, tout ça pour retrouver un malheureux skate board volé (une petite affaire de cour de récré). L’essentiel est d’y croire. ![]() Jason Scwhartzman, Ted Danson et Zach Galifianakis
En sus du plaisir enfantin du jeu, du plaisir de narrer des histoires impossibles, que servent les dialogues, les caractères, et le décor (Brooklyn, automnale, mystérieuse, labyrinthique), Bored to Death contient une élégante métaphore de l’écriture et de la création. Le "writer" américain est d’abord un travailleur comme un autre, qui doit vivre et se démerder dans le business pour y parvenir. Deux des personnages principaux sont des créateurs en quête d’inspiration. Le troisième est un patron de presse en quête de succès, et de sens (comme a pu l’être TF1, mais sans le cynisme). Bored to Death fait la critique subtile (si subtile qu’il s’agit sans doute plus d’une peinture impressionniste) d’un système qui recycle opportunément la créativité des deux premiers pour alimenter la mégalomanie du dernier. Le milieu de l’édition est une jungle, dont les ridicules combats sont mis en scène avec brio dans le dernier épisode (où une histoire de cul se transforme en pugilat de mots vains, puis en combat de boxe…s’agit-il vraiment d’une question d’honneur et de quel honneur parle-t-on?). Mais surtout, comme le générique le dévoile d’entrée dans les pages du livre qu’il décompose – il faudrait d’ailleurs écrire un blabla sur "le rôle du générique dans la télé-fiction contemporaine" -, le créateur de la série a donné son propre nom au personnage principal. Jonathan Ames est donc à la fois celui qui écrit l’histoire et celui qui l’incarne (par l’intermédiaire d’un Jason Schwartzman total, observateur observé observant). Ce n’est pas qu’un artifice narcissique. Dans la fiction, Jonathan est un écrivain (comme l’auteur), en panne d’inspiration, qui décide de s’improviser détective, sur la foi de la lecture de Raymond Chandler (la lecture, avant l’écriture). Que fait un détective ? Il cherche à résoudre des énigmes. Il résout des intrigues. N’ayant pas de véritables enquêtes policières à se mettre sous la dent, Jonathan, écrivain découragé mais créateur obstiné, d’un petit rien fait une petite histoire, et de toutes ces petites histoires, y compris la sienne, fait une histoire tout court, celle de la série. La boucle est bouclée. Bored to Death ne nous raconte pas seulement l’ennui d’une vie à essayer d’écrire et à fuir la page blanche, elle nous montre concomitamment ce qu’il advient quand Jonathan Ames (l’auteur) est parvenu à écrire. Elle dévoile donc subtilement le processus de création et en expose le résultat. Qu’est-ce donc que l’écriture ?, chuchote Bored to Death? C’est ce truc que l’on pratique quand le monde vous fait suffisamment chier pour qu’il devienne indispensable de le passer à sa propre moulinette, quitte à le réinventer. Un peu (un peu…) comme Flaubert disait : Madame Bovary, c’est moi !, Jonathan Ames s’exclame : Je suis Jonathan Ames ! Ma fenêtre, c’est Brooklyn, mes emmerdes, c’est la vie, mes petites histoires, c’est mon pain quotidien. Là où Emma, femme du 19ème siècle, laissait sa peau (bored to death) dans sa quête d’elle-même, perdue d’avance, Jonathan, homme du 21ème siècle, rencontre HBO, et se décline en série. * Une certaine personne de ma connaissance, suffisamment proche de moi pour que je puisse affirmer avec une quasi certitude qu’elle est moi, jouait à 9 ans, avec sa sœur et une copine, à l’aide de talkie walkie même pas factices, mais d’une portée très réduite, et au moyen de vélos moyens (en fait puissantes voitures américaines), aux Drôles de dames, dans le lotissement péri-urbain d’une ville moyenne du Sud-Ouest : de grandes aventures, la construction d’une identité ? Retrouvez d'autres articles sur Jonathan Ames : "Bored to Death" sur Orange Cinéma Séries
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