Sorties salles Posté par Cyril Cossardeaux le 2011-03-23
The Company Men nous parle d’un monde que la “common decency” a depuis longtemps abandonné. La common decency, c’est un concept élaboré par George Orwell en des temps où il en subsistait encore quelques traces. Car Orwell n’a pas été que le critique du totalitarisme ou l’oracle de la société de surveillance (le fameux Big Brother de 1984, qui donne aujourd’hui son nom à des émissions de télésurveillance…) ; il fut aussi le théoricien de ce que l’on pourrait tout simplement traduire par le simple "bon sens", mais moins le "bon sens populaire" servant trop souvent à justifier des pensées "instinctives" que celui gouverné par la raison. Celui, par exemple, qui rend inacceptable et intolérable l’idée que le PDG d’une multinationale gagne 600 ou 700 fois le salaire de ses salariés les plus mal payés. Ou celui qui veut que soient licenciés dans l’heure (c’est la pratique, aux Etats-Unis) des milliers d’employés afin de maintenir le niveau du dividende versé aux actionnaires. Celui qui fait répondre à Kevin Costner, modeste entrepreneur en bâtiment parfois obligé de travailler le week-end sur des chantiers qui lui font perdre de l’argent, à Ben Affleck, son beau-frère lui révélant son ancien salaire de 160 000 $ annuels de directeur commercial avant qu’il ne soit viré : "Le monde est fou…".
Kevin Costner et Ben Affleck
On l’aura compris, The Company Men est un très beau film politique, au sens le plus noble du terme. Ce qui n’étonnera que ceux n’ayant jamais repéré le nom de son réalisateur, qui signe ici son premier film pour le grand écran, John Wells, au générique de deux des plus grandes séries de ces quinze dernières années, Urgences et A la Maison Blanche.
Cette dénonciation aussi tranquille qu’impitoyable de la logique libérale de gestion des grandes entreprises se fait ici à travers le destin de trois de ses cadres supérieurs de la société GTX, initialement opératrice de chantiers navals, devenue au fil du temps une World Company de plus, dont l’organigramme complexe peut vite faire oublier que ce sont des êtres humains qui en constituent les "effectifs". John Wells évite l’artifice du panel permettant à chacun de s’identifier grâce à un scénario particulièrement bien construit, ayant retenu le meilleur des constructions dramatiques des grandes séries.
On pourra lui reprocher de ne s’intéresser qu’au sort de trois "cols blancs" et pas aux ouvriers ou employés de bureau embarqués eux aussi dans les charettes de licenciement. Mais ce parti-pris de traiter le sujet du point de vue des seuls executives se justifie de deux façons :
- les blue collars (équivalents américains de notre classe ouvrière) sont présents via le personnage de Costner et de ses quelques salariés qui triment dur pour une maigre paye ;
- ses trois cadres (très) supérieurs racontent chacun une histoire différente avec GTX et illustrent assez bien la transformation radicale du monde de l’entreprise depuis une bonne trentaine d’années, aux Etats-Unis comme ailleurs.
Chris Cooper
Tommy Lee Jones et Chris Cooper sont parmi les derniers enfants de la société industrielle, de cette époque où ce sont très majoritairement les produits manufacturés qui produisaient les richesses et les profits (ou non) des entreprises. Jones et l’un des deux fondateurs de GTX et en est devenu le vice-président. C’est un idéaliste, qui croit en ce modèle économique, à l’inverse de son vieil ami Jim Salinger (Craig T. Nelson), devenu président et adepte, sans état d’âme, de la religion du Marché Roi et de ses disciples actionnaires. Cooper a démarré comme ouvrier sur les chantiers navals et a gravi tous les échelons avant d’arriver à un poste de direction, en salary man dévoué (pour reprendre la terminologie japonaise).
A l’inverse, Ben Affleck est un homme de son siècle, dont le salaire est synonyme de statut social (belle Porsche, belle maison, membre d’un club de golf ultra sélect…), qui n’a aucun doute sur son succès professionnel, même quand il se fait licencier du jour au lendemain sur l’autel de la réduction des coûts de fonctionnement de son entreprise. The Company Men épouse principalement son point de vue et son parcours, qui va évidemment s’avérer très différent de ce que son cerveau formaté pouvait ne serait-ce qu’envisager pour lui-même…
Maria Bello et Tommy Lee Jones
John Wells évite le piège grossier de la complaisante descente aux enfers de ce Robert Walker que l’on a, de tout façon, jamais réellement l’envie de plaindre, tant il ne fait guère de doutes que, DRH au lieu de chef des ventes, il aurait licencié sans sourciller au profit de sa société. Mais son parcours illustre, avec une réelle vraisemblance, que la relégation sociale peut frapper vite et fort, pour peu qu’aucun mécanisme de solidarité n’amortisse le chute ou ne permette le rebond. The Company Men est une sorte d’éloge de ces "honnêtes gens", qui font de la common decency sans le savoir comme M. Jourdain de la prose, que l’on ne rencontre pas qu’au bas de l’échelle sociale mais dont la densité se fait de plus en plus rare à mesure qu’on la grimpe. Très classiquement et élégamment mise en scène, porté par un excellent casting (dans lequel Ben Affleck confirme que le passage à la réalisation – de films à l’esprit d’ailleurs assez proche – lui a fait le plus grand bien), The Company Men rappelle l’univers d’Urgences (dont l’on retrouve d’ailleurs l’une des anciennes héroïnes, Maria Bello), son humanité (pourquoi même ne pas dire son humanisme ?) et son obstination à croire que l’Homme n’est pas condamné à être un loup pour lui-même. Son côté démocrate, au fond, mais au sens rooseveltien du terme…
Sortie nationale le 30 mars 2011
Bande-annonce pas loin d’être catastrophique. Référez-vous plutôt à ce qui précède pour vous convaincre d’aller voir ce film…
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