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Jerry Schatzberg – "Portrait d’une enfant déchue" ("Puzzle of a Downfall Child", reprise, 1970)

Sorties salles
Posté par Alain Hertay le 2011-09-21



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Le 64e Festival de Cannes a honoré le réalisateur et photographe Jerry Schatzberg à deux reprises cette année : tout d’abord en choisissant une de ses photos, tirée d’une série de portraits qu’il a réalisés de Faye Dunaway en 1970, pour illustrer l’affiche du Festival ; ensuite, en ouvrant la manifestation par une projection de son premier film, Puzzle of a Downfall Child (Portrait d’une enfant déchue, 1970) dont Faye Dunaway tient le rôle principal. Grâce à Carlotta Films, ce film ressort maintenant dans une copie neuve en salles, ce qui nous donne l’occasion de revenir sur une œuvre longtemps peu visible. Il nous a d’ailleurs semblé important d’accompagner la présentation de ce très beau film par une rencontre avec son auteur, à paraître très bientôt sur Culturopoing.

Un film personnel et intime

Au moment où Jerry Schatzberg décide de réaliser son premier film, il est déjà célèbre. Depuis 1956, il a créé son propre studio comme photographe indépendant et se voit engagé à partir de 1958 par les plus grands magazines de mode : Vogue, Esquire, Life, Glamour, McCall’s… Son style est rapproché de celui d’André Kertesz et d’Henri Cartier-Bresson par sa recherche du naturel, ce qui est alors inédit dans l’esthétique de la photographie de mode. Durant dix ans, Jerry Schatzberg est un photographe très demandé, ainsi qu’un observateur privilégié du milieu de la création de mode alors en pleine transformation durant les années soixante. Il fréquente les mannequins les plus connus de l’époque et se lie d’amitié avec certaines d’entre elles. La dépression vécue par l’une de ses amies, Ann Saint Marie, célèbre modèle dans les années soixante, qui se voit "oubliée" au profit de mannequins plus jeunes alors qu’elle n’a pas trente ans, va devenir le point de départ du premier film de Schatzberg. Il désire raconter cette histoire qui lui semble emblématique du destin de nombreux mannequins. Par ailleurs, sa longue expérience professionnelle lui offre cet avantage d’être en terrain connu et de pouvoir enrichir le film d’annotations précises sur les pratiques de ce milieu et sur ceux qui en font partie.
La célèbre photo de Faye Dunaway prise par Jerry Schatzberg, utilisée pour l'affiche du festival de Cannes 2011
La célèbre photo de Faye Dunaway prise par Jerry Schatzberg, utilisée pour l'affiche du festival de Cannes 2011

L’histoire de Portrait d’une enfant déchue est donc celle d’une ancienne égérie de la mode, Lou Andreas Sand, qui s’est isolée dans une maison au bord de l’océan. Abîmée par la dépression, elle reçoit la visite de son ami et ex-amant Aaron Reinhardt, photographe de mode qui envisage de réaliser son premier film, film portant sur sa vie. Celui-ci est venu enregistrer des entretiens avec l’ancien mannequin en vue de préparer son scénario (de la même façon, Jerry Schatzberg a enregistré plusieurs heures d’échanges avec Ann Saint Marie pour écrire son film). Au fil de son récit, Lou Andreas Sand exhume les souvenirs de son ascension, puis de sa déchéance, qui s’organisent en un montage fragmentaire de faits réels et d’événements fantasmés.

Pour incarner Lou Andreas Sand, Jerry Schatzberg propose le rôle à Faye Dunaway. Celle-ci a alors vingt-neuf ans. Elle vient d’atteindre la célébrité grâce à deux grands succès, Bonnie and Clyde (Arthur Penn, 1967) et The Thomas Crown Affair (L’Affaire Thomas Crown, Norman Jewison, 1968). Jerry Schatzberg lui présente Ann Saint Marie dont elle va s’inspirer dans sa façon de s’exprimer. Par ailleurs, Faye Dunaway connait Jerry Schatzberg depuis quelques années. Comme le signale Pierre Rissient : "Leur liaison, qui a duré un peu moins de deux ans, était terminée au moment du tournage de Portrait d’une enfant déchue. Ils avaient fait plusieurs séries de photos ensemble, je pense que le fait de tourner avec elle était à la fois une opportunité et une évidence" (1). C’est donc grâce à Faye Dunaway que le film va pouvoir se monter et intéresser un producteur, en l’occurrence Universal (avec l’aide également de la maison de production de Paul Newman et Joanne Woodward, qui appuient le projet qu’ils aiment beaucoup). Si Jerry Schatzberg affirme qu’au final le scénario de Portrait d’une enfant déchue se compose de 85% de fiction et de 15% d’éléments de la vie d’Ann Saint Marie (2), on ne peut que se dire, en voyant les scènes entre Lou Andreas Sand et Aaron Reinhardt (interprété par l’acteur Barry Primus, au physique fort proche de celui de Schatzberg), que le réalisateur omet quelques pourcents : ceux provenant de la propre intimité qu’il a avec son actrice. En effet, c’est avec une délicatesse et une pudeur rares que le film traduit les gestes et les attitudes qui unissent les deux anciens amants et manifestent la trace de leur amour passé. Faye Dunaway ne retrouvera d’ailleurs que très rarement par la suite une telle sensibilité dans sa façon de jouer.

Faye Dunaway dans "Portrait d'une enfant déchue"
Faye Dunaway dans "Portrait d'une enfant déchue"

Un film américain et européen

Lorsqu‘il entreprend Portrait d’une enfant déchue, Jerry Schatzberg a bien conscience qu’il va devoir faire ses preuves comme cinéaste. Son statut et son sujet pourraient laisser penser qu’il s’agit du caprice d’un photographe de mode désireux de s’amuser à faire du cinéma. Or, comme il nous l’a expliqué dans notre interview, il s’agit pour lui d’un véritable nouveau départ artistique. En 1970, il abandonne sa carrière de photographe, vend son studio et se lance dans cette aventure qui, alors qu’il a déjà quarante-trois ans, lui apparaît comme un nouveau début. Son parcours antérieur l’a amené à côtoyer et à faire poser devant son objectifs certains des plus grands metteurs en scène des années soixante, tant américains qu’européens : Roman Polanski, Francis Ford Coppola, Milos Forman, John Boorman… Schatzberg aime également sincèrement le cinéma et a développé une cinéphilie dont les goûts sont très éclectiques puisqu’il cite volontiers des œuvres japonaises, américaines, italiennes… Peut-être est-ce pour cette raison qu’il choisit initialement des collaborateurs à la sensibilité européenne pour intervenir sur son film. Adam Holender, son directeur de la photographie, est issu de la célèbre école de cinéma de Lodz où il a travaillé sur les premiers courts-métrages de Roman Polanski. Il vient alors d’arriver à Hollywood et a débuté par la photographie de Midnight Cowboy (Macadam Cowboy, 1969), de John Schlesinger. On peut supposer que l’éclairage très naturaliste, plutôt européen, qu’Holender apporte aux films hollywoodiens sur lesquels il travaille n’est pas pour rien dans les tonalités de l’image de Portrait d’une enfant déchue. Par ailleurs, l’influence des œuvres du peintre Andrew Wyeth, "le" grand peintre de la solitude américaine, se fait sentir dans les scènes contemporaines du film, lorsque Lou Andreas Sand s’isole dans une maison au bord de la mer, perdue dans une lande déserte. Adam Holender et Jerry Schatzberg ont étudié les œuvres du peintre avant d’aborder le tournage de ces scènes dans le film. Signalons que Schatzberg et Holender travailleront encore ensemble sur le film suivant du réalisateur, The Panic in Needle Park (Panique à Needle Park, 1971), pour lequel ils radicaliseront leur approche réaliste de l’image. La photo de ce film, tourné en extérieurs à New York, peut d’ailleurs apparaître rétrospectivement comme un standard du traitement de l’image dans le cinéma américain des années soixante-dix, souvent en prise avec un univers urbain saisi en cinéma direct.

En ce qui concerne le scénario, Schatzberg fait appel à un scénariste français, Jacques Sigurd, connu pour son travail sur les films d’Yves Allégret, Marcel Carné, Christian-Jaque… A moins de répondre à nouveau au désir de travailler avec un collaborateur européen, on peut s’étonner du choix d’un tel scénariste, plutôt conventionnel, alors que la Nouvelle Vague vient d’entraîner dans le cinéma français une nouvelle génération d’auteurs au style beaucoup plus moderne. Ce décalage est d’ailleurs peut-être à la base des mauvais rapports de travail qui apparaissent bientôt entre Schatzberg et Sigurd. Heureusement, cette dissension oblige Jerry Schatzberg à trouver un nouveau scénariste et, comme il le raconte dans notre interview, rencontre Carole Eastman via un ami commun. Outre le fait que celle-ci a été actrice et mannequin, ce qui lui facilite la compréhension du milieu que veut décrire Schatzberg, Carole Eastman présente aussi un des trajets les plus singuliers qui soit. Elle travaille tout d’abord sur les productions de Roger Corman et écrit un premier scénario original, celui de The Shooting (1967), de Monte Hellman. On sait aujourd’hui la notoriété acquise par ce western quasi beckettien qui anticipe le renouvellement du genre. En 1968, on la retrouve comme collaboratrice de Jacques Demy sur Model Shop, beau film aux tonalités à la fois européennes (par son réalisateur et son actrice, Anouk Aimée) et américaines (par son sujet et son cadre, la ville de Los Angeles). Enfin, en 1970, elle signe le scénario d’une œuvre majeure du nouveau cinéma hollywoodien, Five Easy Pieces de Bob Rafelson, ainsi que celui de Portrait d’une enfant déchue. L’apport de Carole Eastman (qui écrit sous le pseudonyme d’Adrian Joyce, nom sous lequel elle est créditée au générique de Portrait d’une enfant déchue) ne se limite donc pas à sa bonne connaissance du milieu de la mode. Elle rédige un scénario de trois cents pages qui dépasse les attentes de Schatzberg et conserve cette spécificité d’écriture qui fait la qualité des films sur lesquels elle intervient : une forme moderne teintée d’européanité dans son inspiration.

Faye Dunaway et Barry Primus dans "Portrait d'une enfant déchue"
Faye Dunaway et Barry Primus dans "Portrait d'une enfant déchue"

Un film moderne et classique

La modernité de Portrait d’une enfant déchue n’est cependant pas aisée à cerner. Le film apparaît plutôt comme un compromis à mi-chemin entre la modernité du cinéma européen de l’époque et le classicisme hollywoodien des années cinquante.

Commençons par les traits modernes du film. Dès les premiers magnifiques plans de paysage qui ouvrent Portrait d’une enfant déchue, un panneau "No trespassing", qui apparaît alors que nous approchons de la maison de Lou Andreas Sand, nous renvoie, par citation, à un des plans d’ouverture de Citizen Kane. Dans plusieurs interviews, Jerry Schatzberg cite le classique d’Orson Welles parmi ses films préférés. En y faisant référence d’entrée, il place son propre film sous les auspices de la quête mémorielle avec ses lacunes, ses trous de mémoires, ses parts fantasmées. On sait combien cette forme a ouvert tout un pan du cinéma à une certaine complexité narrative, ainsi qu’à de nombreuses œuvres-labyrinthes. Le film de Schatzberg entre donc dans cette lignée de films, jouant du statut de l’image montrée, de sa véracité ou de sa faillibilité. La suppression de scènes entières du volumineux scénario de Carole Eastman accentue encore cet effet : un viol possible, un certain mysticisme du personnage principal sont suggérés sans être affirmés par des constructions elliptiques. Par ailleurs, le montage de flashs subjectifs qui entrecoupent le récit à certains moments perturbe la linéarité de la narration, telles des images-souvenirs proustiennes3.

A ce premier niveau de modernité, plutôt formel et s’appuyant sur la virtuosité du montage,  s’en superpose un second. Celui-ci porte sur le rythme du film et l’importance accordée par Jerry Schatzberg aux séquences qui se déroulent dans la maison isolée au bord de la mer, qui ne servent pas, comme souvent, de simple prétexte à la mise en valeur de l’histoire passée. La lenteur de celles-ci, l’attention qui y est accordée au jeu des comédiens, à leur naturel, dénote dans la production hollywoodienne courante. Il y a là une recherche de justesse fragile rare dans le cinéma américain de la fin des années soixante. En plus du cadre, une maison dans une île, on pense beaucoup au Bergman de la même époque devant la blondeur et la nudité du visage de Faye Dunaway, devant l’abandon dont elle faite preuve et aussi face à l’alternance des dialogues et des silences de ses moments suspendus. Persona (1966) n’est pas loin, comme le suggère d’ailleurs également la scène de l’internement de Lou Andreas Sand.

Ce premier niveau de lecture du film est contrebalancé par un deuxième registre d’images : l’histoire de Lou Andreas Sand depuis ses débuts dans le mannequinat jusqu’à sa déchéance. On peut dire que l’on est là dans la partie "classique" du film. L’histoire qui nous est contée est bien connue. Elle trouve de nombreux exemples réels qui font de Lou Andreas une cousine de Marilyn Monroe ou d’Edie Sedgwick (qu’à d’ailleurs photographiée Jerry Schatzberg). Elle évoque aussi ces grands films hollywoodiens, The Barefoot Contessa (La Comtesse aux pieds nus, 1954), de Joseph L. Mankiewicz, A Star is Born (Une Etoile est née, 1954), de George Cukor, qui se penchaient sur la destinée de jeunes femmes un temps célèbres puis oubliées. Le traitement de l’image dans ces séquences semble d’ailleurs différent, moins naturaliste, plus proche du Technicolor des années cinquante et le jeu des acteurs y est plus classique. Par cette superposition de deux couches hétérogènes, Portrait d’une enfant déchue produit un sentiment étonnant : celui d’un cinéma moderne qui regarde et essaie de se souvenir d’un autre cinéma, provenant d’un autre temps et dont l’image devient de moins en moins stable et précise.

Faye Dunaway dans "Portrait d'une enfant déchue"
Faye Dunaway dans "Portrait d'une enfant déchue"

Un film double, un film charnière

Portrait d’une enfant déchue se situe précisément à la transition de la vie d’un homme qui abandonne un métier pour se consacrer à un autre. Il y décrit cette part de lui-même qu’il laisse derrière lui avant de passer à autre chose (ce qui se confirmera avec son film suivant, consacré au milieu des drogués new yorkais). Il réalise également son film dans un moment-clé de l’histoire du cinéma américain : l’abandon du cinéma de studio et l’apparition d’un cinéma d’auteur aux préoccupations adultes et aux influences européennes. Son film en porte la trace, accuse cette transition par la disparité de ses deux lignes de récit. Enfin, au cœur du film, à l’articulation entre ces deux pans, se situe la mémoire d’un personnage fragile qui ne sait plus si elle a été "à la hauteur", sexuellement, sentimentalement, professionnellement, humainement. Son interrogation est celle de beaucoup dans un temps, chanté par Dylan, qui change alors (et cette interrogation nous est encore certainement contemporaine dans les questionnements qu’elle suscite). Ce que le film pointe subtilement par l’évolution des vêtements, des coiffures, ainsi que par allusions discrètes, c’est la façon dont ces années soixante ont modifié nos comportements avant de se retirer dans un lent reflux.

Malgré ces efforts et ces qualités, Portrait d’une enfant déchue n’a bénéficié que d’une sortie restreinte avant de disparaître durant de longues décennies. Sans doute le milieu riche et refermé sur lui-même qu’il décrivait n’était-il pas en adéquation avec la virulence politique du début des années soixante-dix et les sujets explicitement contestataires de nombreuses productions. On se souviendra que Michelangelo Antonioni avait rencontré la même incompréhension avec La Signora senza camelie (La Dame sans camélia) dans les années cinquante. Les néo-réalistes lui reprochaient de s’attarder sur le trajet d’une jeune starlette de cinéma plutôt que de se consacrer à un sujet "social". Avec le recul, on perçoit maintenant combien l’œuvre d’Antonioni n’était pas moins politique que les films de ses confrères par le regard critique qu’elle portait sur un monde oisif ou domine la bêtise et la vacuité. Loin de ces époques bornées politiquement, on peut espérer que la ressortie de Portrait d’une enfant déchue lui permettra de trouver enfin un public qui en appréciera les beautés secrètes, un public qui sera "à la hauteur" de celles-ci.


Reprise en salles le 28 septembre 2011


1. Rissient Pierre, Un film à part, document de présentation de Portrait d’une enfant déchue, Carlotta Films, mai 2011.
2. Paul-Boncour Vincent,
Entretien avec Jerry Schatzberg, document de présentation de Portrait d’une enfant déchue, Carlotta Films, mai 2011.
3. Il semble que le visage lunaire de Faye Dunaway et l’étrangeté de son regard, comme tourné vers l’intérieur, la prédestinent à interpréter des personnages qui "projettent" des images, passées ou futures. Rappelons que l’un de ses rôles les plus célèbres est celui d’une photographe médium qui a de brusques visions des meurtres à venir d’un tueur en série. Dans ce film d’Irvin Kershner,
Eyes of Laura Mars (Les Yeux de Laura Mars, 1978), le procédé de montage par champs et contre-champs entre le visage de Faye Dunaway et les flashs visuels qui l’assaillent est similaire à celui de Portrait d’une enfant déchue.

La fiche du film sur le site Carlotta



Retrouvez d'autres articles sur Jerry Schatzberg :

Entretien avec Jerry Schatzberg à propos de "Portrait d’une enfant déchue"


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Commentaires
De : noodles

moderne sans doute, mais assurément bien chiant .... évitez de le voir à la séance de 22h3O...

De : jacques d.

me faire "chier" avec Faye Dunaway (29 ans au compteur, alors) me plait davantage que de me faire "chier" avec Chiara Mastroianni (à compteur quasi identique) ou avec Pénélope Cruz (compteur revu par le garagiste !?)... enfin au cinéma. Ouais, bon !

De : noodles

cette métaphore kilomé(trique) fleure bon la panne des sens...

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