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Jérôme de Missolz – "Des jeunes gens mödernes"

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Posté par Cyril Cossardeaux le 2012-08-06



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Début 2010, Culturopoing rencontrait Jérôme de Missolz, sans réelle ambition de coller a priori à une quelconque actualité du cinéaste, juste avec l’envie de dialoguer avec un homme au parcours atypique, notamment témoin, plus ou moins distant selon les époques, des soubresauts de la scène rock d’ici et (surtout) d’ailleurs. On ignorait en particulier qu’il préparait alors deux films à la fois sur ce sujet !
Début 2011, Arte diffusait son Wild Thing, son "histoire du rock à la première personne", aussi passionnante (par la qualité assez rare de sa matière première) qu’un peu insatisfaisante (par son positionnement incertain entre autobiographie et documentaire pédagogique). Aujourd’hui arrive enfin le deuxième film, Des jeunes gens mödernes, qu’il nous annonçait alors, avec un retard dans sa diffusion (près de deux ans par rapport au calendrier prévu) qui, à lui seul, en dit long sur la voie toujours très étroite réservé au documentaire de création.

L’écriture de Jérôme de Missolz reste adepte des collages et d’un mélange des genres, qui fait de ses films des objets assez "impurs", ne recherchant jamais la perfection, ne craignant pas, même, le risque de l’échec. Ainsi, le projet de départ de Des jeunes gens mödernes n’accouche peut-être pas tout à fait à l’arrivée de ce que Missolz avait rêvé.
Rappelons le contexte : au printemps 2008, à l’initiative d’agnès b. (qui allait jusqu’à l’accueillir dans sa galerie), l’exposition Des jeunes gens mödernes (accompagnée d’un livre du même nom) documentait pour la première fois cette scène française musicale (mais pas seulement : graphique, littéraire, journalistique aussi, entre autres) assez éphémère, ayant éclose un peu tardivement à la fin des années 1970 alors que le punk était déjà presque mort (même si punk’s not dead, ok) et s’étant plus ou moins éteinte dès le début des années 1980 (souvent dans les seringues, hélas…). Deux mots résument rétrospectivement cette époque : chic et növö, deux mots qu’on n’associe pourtant curieusement pas spontanément à cette même scène musicale (Taxi Girl, Marquis de Sade…) dont le cinéaste autodidacte Philippe Puicouyoul faisait le portrait en direct et au même moment dans La Brune et moi. Chic comme Un jeune homme chic, roman d’une génération signé en 1978 par Alain Pacadis, qui allait devenir le barde hebdomadaire des soirées parisiennes les plus branchées et/ou déjantées dans Libération, ou Frenchy but chic, la chronique mensuelle hyper influente de Jean-Eric Perrin dans un Rock & Folk qui vivait ses plus belles heures. Növö comme le néologisme conceptualisé par l’une des plus belles plumes du magazine précité, Yves Adrien, en particulier dans son manifeste publié en 1980 aux Humanoïdes associés, Növövision.

"Des jeunes gens mödernes"
(© Love Streams agnès b. Productions)

Lorsque le commissaire de l’exposition Des jeunes gens mödernes Jean-François Sanz propose à Jérôme de Missolz de réaliser la déclinaison cinématographique de l’exposition, ce dernier a l’idée assez folle mais totalement logique de le faire avec le meilleur chroniqueur qui soit de cette mödernité, Adrien lui-même. Le problème, c’est que l’écrivain dandy est mort en septembre 2001, enfoui sous les ruines du World Trade Center à des milliers de kilomètres de New York… L’idée de départ de Missolz est donc de voir quelles traces ces jeunes gens mödernes de l’époque en général et la prose électrique d’Adrien en particulier ont pu laisser sur les jeunes gens mödernes 2.0 d’aujourd’hui, ceux de la génération des réseaux sociaux (dont on n’arrive pas à imaginer quelle influence ils auraient pu avoir sur la jeunesse frenchy et chic d’il y a trente et quelques années). Si équivalent il y a en 2010 (année de tournage du film), qui pourrait le mieux figurer les jeunes gens mödernes du XXIème siècle encore naissant ? Jérôme de Missolz pose sa caméra sur les membres du collectif Entrisme (déjà défunt, comme quoi l’éphémère est au moins un point commun aux deux époques), rassemblant aussi bien des écrivains, des cinéastes, des musiciens, des tatoueurs (!) et quelques satellites gravitant autour de deux-trois leaders. Et organise la rencontre entre ces jeunes d’une vingtaine d’années (1) et l’héritier d’Yves Adrien, ou plus exactement son "exécuteur testamentaire", se faisant appeler 69 (prononcer Sixty-nine) et ressemblant comme deux gouttes d’eau au fantôme d’Adrien lui-même.

Yves "69" Adrien dans "Des jeunes gens mödernes"
Yves "69" Adrien (© Love Streams agnès b. Productions)

Comme on l’évoquait plus haut, cette rencontre ne fait pas toujours d’étincelles, autant parce que le projet esthétique des Entristes apparaît assez confus (symbole d’une époque post-post-post-quelque chose ?) que parce que le charisme incroyable de 69 rend les échanges trop déséqulibrés. Mais cela, au fond, n’a aucune importance, et en dit finalement peut-être beaucoup, en creux, sur la singularité irreproductible de ce qui s’est joué en France (et surtout à Paris, voire dans quelques kilomètres carrés autour du Palace ou des Bains-Douches) pendant quelques toutes petites années.
Même s’il nous avouait lui-même début 2010 ne s’être jamais particulièrement intéressé à cette scène musicale (se passionnant alors davantage pour la no wave new yorkaise, dont il filme aujourd’hui l’un des pionniers, le saxophoniste James Chance/White), il se trouve que, dans ses premiers courts-métrages ou les films de son ami Lionel Soukaz dont il tenait la caméra, Jérôme de Missolz a filmé en direct une partie de ces jeunes gens mödernes. Il en retrouve certains, trente ans plus tard, accompagnés de 69 et/ou de la troupe d’Entrisme. Comme Edwige Belmore, autrefois chanteuse des météoriques Mathématiques modernes (un LP et quelques singles au tout début des années 80) mais surtout véritable égérie (le mot n’est pour une fois pas galvaudé) des nuits parisiennes, à la fois mannequin (notamment pour le Façade de Warhol, dans lequel Adrien écrivit d’ailleurs aussi) et physio du Palace de Fabrice Emaer, plus belle incarnation de cette androgynie qui préfigurait les premiers développements théoriques sur l’identité sexuelle (le "trouble dans le genre" décrit dix ans plus tard par Judith Butler, qui parcourt sans cesse aussi Des jeunes gens mödernes).
Les années semblent avoir été plus clémentes (mais ce n’est peut-être qu’une impression) pour Lio, qui partage un court moment très émouvant avec 69 et a gardé quelque chose de sa grâce juvénile incroyable de clip baby doll d’Amoureux solitaires, parfaite chanson pop s’il en est.

"Des jeunes gens mödernes"
(© Love Streams agnès b. Productions)

Mais la vraie star du film, celui qui transcende ce formidable patchwork d’images et de sons nous entraînant à travers époques et continents (Paris, New York, Hong Kong, Pékin…), c’est évidemment Yves Adrien, aka 69, aka Orphan (un autre de ses avatars des années 70-80). Adrien surjoue son rôle de Des Esseintes (2) moderne (pardon, möderne), parsemant son discours d’aphorismes godardiens ("Jadis le mot « stagiaire » désignait celle qu’on baisait, aujourd’hui le monde de l’entreprise ce sont des milliers d’inconnus qu’on baise", "Est moderne celui qui ne laisse personne d’autre être le premier"), Adrien en fait des tonnes, mais Adrien crève l’écran et, surtout, s’avère souvent touchant, Jérôme de Missolz, au fil du film, réussissant à lui faire baisser la garde et redevenir simple mortel. On découvre surtout un Adrien plein d’humour et malicieux (la reformation improvisée déjà culte des Monkees dans un zoo), pas tout à fait dupe de son/ses personnage(s).
Si, en 2012, il n’y a plus d’équivalent des jeunes gens mödernes d’il y a trente ans, ne serait-ce pas parce qu’il n’y a plus d’Yves Adrien, d’Alain Pacadis ou de Jean-Eric Perrin pour en être les hérauts ?...


(1) Etrange comme la langue française a prévu des mots pour qualifier les individus entre 30 et 39 ans (trentenaires), 40 et 49 ans (quadragénaires), 50 et 59 ans (quinquagénaires), etc., mais aucun pour ceux entre 20 et 29 ans…
(2) Des Esseintes est l’(anti)héros du roman de Joris-Karl Huysmans
A rebours, publié en 1884 et considéré comme l’un des chefs d’œuvre de l’art symboliste. Il est à ce titre l’incarnation absolue du dandy ne recherchant plus dans la vie que la beauté pour elle-même.


Sortie nationale, en partenariat avec Culturopoing, le 8 août 2012


Des Jeunes gens mödernes | Pékin from Love Streams on Vimeo.



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Entretien avec le cinéaste Jérôme de Missolz
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Jérôme de Missolz - "Wild Thing" (sur Arte les 20 & 27 janvier 2011)
Portrait de David Bailey par Jérôme de Missolz sur Arte, le 5 janvier 2012
Des places à gagner pour "Des jeunes gens mödernes" de Jérôme de Missolz !


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