
En 2002 en sortant Le Chignon d'Olga, Jérôme Bonnel avait dessiné d'emblée avec beaucoup d'assurance un ton et un univers bien à lui. Dans son écriture, sa douceur, sa justesse dans les personnages, il livrait ce qui reste sans doute l'un des meilleurs films français de cette décennie. En même temps il faut bien avouer que depuis la suite a été moins impressionnante, comme s'il avait presque tout dit dés le départ. Les Yeux Clairs et J'attends quelqu'un tentaient bien des approches différentes dans le type de récit, mais en fin de compte Jérôme Bonnel ne pouvait s'empêcher de tracer ce même sillon: la province, des personnages paumés, des liens passionnels et émotionnels qui peinent à s'exprimer... avant d'accoucher avec fulgurance.
Mais peut-être qu'au fond il ne faut pas chercher autre chose. Mine de rien, Bonnel a le mérite d'approfondir son travail plus qu'il ne se répète en explorant les différentes facettes des caractères qu'il aime. Toujours avec une certaine tranquillité d'ailleurs, avec modestie et un réel amour des personnages et des acteurs. De fil en aiguille il compose d'ailleurs une petite troupe récurrente: Florence Loiret-Caille, Nathalie Boutefeu, Marc Citti, Jean-Pierre Darroussin... La Dame de Trèfle accentue ce sentiment. Partant à priori sur un canevas de polar social à la Sautet assaisonné de poisseux à la Simenon, le film se désencombre progressivement de tous les artifices de récits codés pour revenir à du pur "Bonnel", c'est à dire l'exploration d'un ou deux personnages forts, dans leurs affects et leurs émotions. Pour le couple frère-soeur improbable qui se débat ici, l'intrigue à base de quiproquos et d'accidents entre petits malfrats n'est que l'effet externe d'enchaînements qu'ils ne comprennent pas, et dont ils ne pourront sortir que par l'étreinte.

Ce qui est admirable chez Jérôme Bonnel, c'est la manière dont il ne juge jamais ses protagonistes, cherchant seulement à capter leur itinéraire souvent aérien au plus près, ce qui évoque parfois une sorte de Léos Carax campagnard, dépossédé de névroses littéraires et artistiques. Aurélien et Argine sont deux orphelins habitués à vivre l'un avec l'autre dans la même maison et en toute circonstance depuis la mort de leurs parents. Comme stoppés dans leur évolution, ils n'ont aucun prise sur leur existence et se laissent trainer au gré des évènements, installés dans une étrange intimité, même si dans leurs caractères ils sont diamétralement opposés. Nul ne soupçonnerait la passion qui les unit, celle d'une enfance qu'ils se refusent à lacher, et le cinéaste se charge d'amener inexorablement un éclatement qui sera aussi abrupt que transgressif et poétique.
Car La Dame de Trèfle, s'il n'est pas ce virage dans le polar dont il se part, apporte néanmoins quelque chose de moins doucereux que ce qui était à l'œuvre dans la suite de la carrière du cinéaste, qui risquait de se banaliser (avec J'attends Quelqu'un n'avait-il d'ailleurs pas en partie cédé aux sirènes du film choral confortable ?) . Ici les péripéties sont justes inexorables et nécessaires, et si le ton conserve cette douceur d'approche unique, Bonnel ne se prémunit pas non plus de toute radicalité, le dépouillement offrant à ce film un cachet important dans sa jeune oeuvre.
Être capable de conserver son humour, sa luminosité, et pouvoir y adjoindre cette touche de fusionnel fou, noir et poétique, comme allant de soi et sans que celà paraisse le moindre du monde forcé, c'est un bel exploit. La Dame de Trèfle est habité par ces antagonismes entre les caractères d'Aurélien et d'Argine, le dormeur du val et l'énergie incontrôlée, comme si chacun était le surmoi de l'autre: un mariage qui contamine le déroulement complet d'un film où le souffle se contemple jusqu'à l'ébullition, avant le retour au silence. Jérôme Bonnel ne fait définitivement pas un cinéma français de verbe ni de pose, il ne se soucie guère de ce qui le précède ni de références à tout va et encore moins de questionnements formalistes et cinéphiles. C'est comme s'il avait juste ce besoin de capturer des choses authentiques. Depuis son premier film, La Dame de Trèfle est sans doute l'ouvrage où il y parvient le mieux.
Réalisé et écrit par Jérôme Bonnel. Photo: Pascal Lagriffoul. Montage: Laure Gardette. Musique: Marc Marder. Avec: Malik Zidi, Florence Loiret-Caille, Marc Barbé, Jean-Pierre Darroussin, Nathalie Boutefeu, Marc Citty, Judith Rémy... 1.85:1. 100 minutes.