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Jeff Nichols - "Take Shelter"

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Posté par Luc Battiston et Olivier Rossignot le 2012-01-04



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Après l’ovation critique de Shotgun stories en 2007, Jeff Nichols revient avec Take Shelter et confirme son talent. Le jeune cinéaste signe un film surprenant sur l’obsession maladive d’un père de famille au sujet de la fin du monde. Coup de cœur de la rédaction.
 
Avec seulement deux longs-métrages, Jeff Nichols s’affirme comme un grand espoir du cinéma américain indépendant. Shotgun Stories, sorti récemment en dvd, nous avait bluffés par la maitrise et la simplicité avec lesquelles Nichols rapportait façon western les règlements de compte d’une fratrie explosée.
C’est avec la même simplicité et un sujet plus ambitieux que le cinéaste s’attaque aujourd’hui au film catastrophe. Take Shelter évoque par diverses métaphores la fin du monde, thème particulièrement prolifique dans le cinéma dernièrement (Terrence Malick ou Lars Von Trier pour ne citer qu’eux).
 
Tout comme Malick d’ailleurs, Nichols laisse parler la nature qui l’entoure, de gigantesques horizons qui rendent les individus tout petits. Sa mise en valeur du paysage et ses ambiances naturalistes rendent les décors du Midwest presque palpables.
Dès les premières images du film, il plonge le spectateur dans le vif du sujet avec l’arrivée d’inquiétants nuages grisâtres sur une campagne clairsemée de quelques habitations. Des gouttes graisseuses et des oiseaux morts tombent du ciel, une tornade se prépare. Le seul témoin de la scène est Curtis LaForche, brillamment interprété par Michael Shannon.
On découvre ainsi le quotidien de Curtis, un ouvrier modeste de l’Ohio, marié à une femme au foyer, Samantha, (Jessica Chastain) et père d’une petite fille, Hannah. Des détails d’apparence insignifiants prennent du sens tout au long du récit et permettent au spectateur de s’attacher aux protagonistes, à l’instar de cette séquence où le couple évite de faire du bruit et chuchote de peur de réveiller Hannah, pourtant sourde.
 

 
Mais les cauchemars se multiplient jusqu'à modifier son mode de vie, comme si les rêves se déversaient dans le réel pour mieux l'avaler... et Curtis, habituellement pragmatique, de se préparer au pire et de sombrer petit à petit. Pourtant, il ne s’agit que d’un rêve qui ne cesse de le hanter. Curtis pourrait être le double masculin de Julianne Moore dans Safe, dont le quotidien basculait progressivement vers le fantasme, et dont le visage – tel un nouveau paysage infini - peu à peu s’envahit d’épouvante. Mais lorsque chez T Haynes cette maladie sociale se soldait par la prise en charge du mari, enfermant l’héroïne dans des espaces de plus en plus clos, il reste, malgré le changement du regard de l’autre, une solidarité familiale étonnante portée par l'amour indestructible d'une femme pour son mari.
 

 
Nichols prend le temps d’installer sa dramaturgie. Dans un climat de peur et de tension, le spectateur assiste à la chute d’un homme en pleine paranoïa, bouleversé dans cette tempête sous un crâne et entraînant ses proches dans son raisonnement absurde. Pour préserver son entourage, il s’isole, puis se barricade dans son abri anti tornade qu’il décide d’agrandir et d’équiper de masques à gaz, de ravitaillements ou autre garantie de survie…
La narration, intelligente et astucieuse, ne cède jamais à la mode des révélations et des effets de surprise, préférant rester toujours sur la brèche, la frontière, le questionnement, plongeant le spectateur dans le tourbillon mental du protagoniste jusqu’à la dernière minute du film : est-ce une prémonition d’un cataclysme ? Un rêve éveillé ? Ou est ce seulement l’esprit tiraillé de cet anti héros ? Nichols gère avec subtilité cette jonction du non-explicable et du réel, ne donnant jamais réellement raison ni à l’un ni à l’autre, ne plongeant jamais tout à fait de l’autre côté du miroir. Take Shelter plonge souvent dans cette inquiétante étrangeté, jamais tout à fait fantastique, mais ne cessant de semer le doute. Take Shelter travaille le fantasme comme une matière venant définir à merveille comment l’homme peut créer un univers fantastique à partir de ses profondeurs indicibles et combien les frontières avec la folie sont souvent très minces. Nous, spectateurs, finissons par savoir que nous ne savons plus rien, et que comme ces nuées d’insectes les incertitudes se sont envolées. Le jeu sur la double interprétation est extrêmement risqué, et propice aux pires clichés, surtout en manière de cinéma de genre. Mais Nichols, avec un infini respect pour ses personnages reste toujours à hauteur d’homme. Ici, il n’y a aucunement besoin d’une surenchère d’effets spéciaux pour l’exposer, les moyens modestes se suffisent et n’entachent en rien l’œuvre de Nichols.
 

 
L’interprétation n’est pas étrangère à la réussite de Take Shelter. Abonné trop souvent depuis Bug de Friedkin aux personnages maladifs entre autisme et psychopathologie, son visage très particulier n'y étant pas étranger, on aurait pu craindre que Take Shelter contribue à l’enfermer dans cet archétype. Bien au contraire, c’est avec une étonnante subtilité qu’il crée Curtis, nous faisant subrepticement glisser avec lui. Jessica Chastain, révélé par The Tree of life de Terrence Malick joue à merveille son rôle de femme au foyer qui voit les promesses d’un rêve américain digne d’une réclame des années 50 s’écrouler. Lorsque la terreur renfermait dans Safe l’héroïne sur elle-même, ici l’homme se précipite pour sauver sa famille.
Ce second film de Jeff Nichols qui avait créé l’évènement à Cannes, puis au festival américain de Deauville où il fut honoré du Grand prix est une révélation, à coup sûr le premier grand film de 2012. Et puis puisqu’il faut finir, Take Shelter offre peut-être à travers sa dernière image l’une des plus belles persistances rétiniennes que le cinéma nous ait donnée depuis longtemps, une fin qui semble résumer à elle seule cette œuvre hantée qui nous hante à notre tour. Le cataclysme est un vertige humain.
 


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