L'intention est louable, l'idée de départ vendeuse : une prof de collège incapable d'assurer un zeste d'autorité au sein de sa classe de quatrièmes tombe par hasard sur une arme, craque et prend en otage ses élèves. La promesse d'un thriller en huis clos pour traiter du malaise social français : pourquoi pas. Adieu Bégaudeau, bonjour jupe mi-longue, bottes à talons plats et grands yeux bleus.
Sauf que ça fait hic, couac, crac.
D'abord, l'arme à feu. Celle d'un caid pas malin venu avec en cours de français. Ca commence donc avec un cliché. Mais les amateurs d'émissions d'actu de TF1 vous diront que les armes pullulent dans les banlieues ; qu'on y vend des kalashnikov entre deux rails de coke ; que tous les trafics underground de l'hexagone se font dans des caves de HLM. Le caid en question étant sensé incarner tous les maux de la Banlieue, rien d'extraordinaire à ce qu'il ait en sa possession un outil de ce genre.

C'est après que ça se gâte. Adjani (oh, ah, oh, le grand retour de l'icône) en fait des tonnes et déclame en hurlant comme au théâtre. Se cumule à cette hystérie crispante (qui dépasse de beaucoup la légitimité de jeu qu'implique le pétage de plombs du personnage) une série de questions/réponses de prof à élèves qui confine à la farce : l'une posant les bonnes questions de la fille qui a tout compris et pour qui tout est blanc et noir, les autres répondant variablement selon que leurs personnages sont classés dans le camp des méchants ou dans le camp des gentils. Les gentils étant tous des victimes des méchants, bien sûr.
Puis, ça devient franchement insoutenable. Après avoir demandé aux filles vierges de bien vouloir s'asseoir (toutes vont s'asseoir), puis aux garçons vierges de faire de même (un seul s'assied), Sonia Bergerac parvient au constat révolutionnaire que chez les jeunes de 17 ans qui prônent la virginité avant le mariage, les filles disent qu'elles sont vierges, et les garçons, non. Par la suite, la prof s'improvise assistante sociale quand elle trouve, complètement par hasard, dans le portable d'un élève (je vous laisse deviner lequel – gagné ! Le Méchant) une scène de viol d'une élève (je vous laisse deviner laquelle – gagné ! Une de celles qui se disait vierge) et là s'ensuit une tirade plus longue que les autres, et larmoyante en sus.
On croit avoir touché le fond quand une des gentilles victimes (pas celle qui s'est faite violer, une autre), se retrouve armée du revolver et que face au reste de la classe, elle affirme, en larmes, qu'elle n'oubliera jamais la descente d'islamistes survenue dans les années 90 dans son village algérien d'origine. Au cas où le coup de la victimisation n'avait pas pris chez le spectateur pendant la première heure de film, le réalisateur remet une couche d'Histoire – hors sujet dans le scénario- pour insister sur le drame que vivent ces jeunes.
Le dénouement est encore pire. Je vous l'épargne.
Restent Podalydès amusant en superflic au bord du divorce et Berroyer convaincant en principal démissionnaire. C'est bien tout !
Non content d'avoir concocté un film cousu de fil blanc qui ne dépasse jamais le niveau du cliché ou du commentaire moralisateur, Lilienfeld croit « savoir ce que c'est, et voir ce que c'est devenu » , sous-entendu : la banlieue (il a passé les 18 premières années de sa vie à Créteil).
Pour ma part, je connais peu, ou mal, ou pas la banlieue. Tout ce que grandir dans une cité implique, je ne peux qu'avec difficulté le conceptualiser, sans vraiment le comprendre. C'est pourquoi j'étais à la base intriguée par un film traitant de ce sujet épineux en France, d'autant plus intriguée que le film se revendique comme novateur, osé et féministe. A la fin de la séance, j'étais en colère, en colère comme rarement, que sous couvert de « je vous ai compris », on vende à tous ces gens qui, comme moi, connaissent le problème de loin ou de très loin, une vision caricaturale, manichéenne et grotesque d'une classe de quatrième d'une banlieue quelconque. Je suis d'autant plus en colère que je trouve nécessaire qu'une réflexion soit menée de façon approfondie et intelligente sur la dégradation des rapports garçons-filles, sur le désintérêt profond pour les études, sur le désespoir qui semble habiter les professeurs comme les élèves, problèmes présents, c'est indéniable, dans le quotidien d'un certain nombre de jeunes, et de gens.
Seulement, je crois que pour faire de bons films sur le sujet et précisément pour amorcer cette réflexion, il faudrait montrer des personnages à la lumière de leurs contradictions, par exemple tantôt victimes du déterminisme social, tantôt maîtres de leur destin. Pas une mascarade où non seulement on ne peut être que l'un ou l'autre, mais où en plus les maîtres de leur destin sont des petites brutes pratiquant indifféremment le viol, le racket et le deal de substances x ou y, et où ceux qui se font avoir par le système sont nécessairement de pauvres âmes innocentes.
Je crois que le pire cinéma est celui qui se pare de bons sentiments, celui qui croit que susciter la pitié du spectateur est la recette d'un film qui se vend et en même temps, celui qui fait culpabiliser le spectateur qui n'a pas aimé, ou pas compris, en le taxant de fermeture d'esprit, ou pire. Alors voilà, je n'ai pas aimé, et pas compris, et je suis consternée de voir que je suis minoritaire. Qu'on glorifie Isabelle Adjani pour sa performance et qu'on crie au génie de Lilienfeld en soulignant son courage et son féminisme me désole. Je n'ai vu qu'une farce, doublée d'une arnaque, un faux mode d'emploi de ce qu'est sensée être la jungle banlieusarde, que tous les gens qui ne mettront jamais les pieds au delà du périph' s'empresseront de défendre pour dire « je suis ouvert d'esprit, j'ai aimé le film, donc j'aime la banlieue ».