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Jaume Balagueró - "Fragile"

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Posté par gee wee le 2008-02-23



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Les films fantastiques ont la capacité, car ils oscillent entre imaginaire et réalité, de convoquer des émotions, un point de vue, une vision du monde. Ceci commence à être plus ou moins acquis, en même temps que le concept de réalité (dans son opposition à l'imaginaire) se révèle peu à peu être caduque en ce qu'il se prétend lieu de la vérité. Le Fantastique se propose avant tout d'être un révélateur, qui, débridé de la gangue de la réalité, fait émerger la dynamique dans laquelle sont enserrés les hommes. Point de "raison" alors de diviser, sur ce principe imaginaire/réalité, le paysage cinématographique en "films de genre" et le reste.

Et pourtant... Sans être partisan de l'expression, car connotée, je ne parviens qu'avec peu de succès à m'en défaire, tant - même si le corpus qu'elle recouvre tend à toujours plus de porosité - elle m'apparait comme centrale dans l'appréhension des films fantastiques, et particulièrement dans ce film de Jaume Balagueró, Fragile.

En effet, non content d'osciller entre réalité et imaginaire, Fragile oscille entre film de genre et film d'auteur, entre les codes du genre et leur subversion, entre la réalité du film fantastique et sa propre déréalisation.
Le film de genre existe justement dans l'utilisation d'archétypes dont le spectateur tire un plaisir d'anticipation, plaisir amplifié d'autant qu'il concerne un danger potentiel. Pour combattre cette peur, la cerner et la rationaliser, le spectateur conçoit au fil du film une "réalité" avec l'espoir intime que tout s'y conforme (mais désirant en même temps que cela en éprouve les limites), réalité néanmoins pure illusion car construite a posteriori.
Balagueró dispose parfaitement ses éléments pour nous enfermer dans une réalité vécue comme salvatrice et finir en affichant brutalement sa vacuité. Il déplace ainsi la notion de subversion de la réalité de l'intérieur du film à l'extérieur, dans cette métaréalité où les images rencontrent le spectateur.




On ne saurait absolument pas dire de lui qu'il "renouvelle le genre", mais plutôt qu'il l'amplifie, il combat l'appesantissement.
Les contextes de ses films sont plutôt classiques : secte et occultisme dans La secte sans nom et Darkness. Fragile serait en fait la "maison hantée" de Balagueró, motif on ne peut plus traditionnel dans le fantastique. Le vieil hôpital au passé trouble, isolé au coeur d'une île, rappelle Saint-Ange et son vieil orphelinat perdu dans les forêts alpines : disposition d'un premier élément qui regorge de potentialités. Puis, une infirmière se tue en voiture suite à des évènements mystérieux, alors que l'hôpital est sur le point d'être évacué ; les lieux semblent hantés et refuser le départ des quelques enfants restants. Une autre infirmière (Calista Flockhart - qui est réellement magnifique), dont on devine une douleur intime, vient la remplacer, annonçant que la trame du film sera celle de l'interaction entre elle et ce qui habite les lieux - avec pour fin annoncée la résolution des douleurs entre ces deux protagonistes. Finalement, un dernier élément, et pas des moindres, la désignation par une jeune patiente du fantôme comme "la Fille Mécanique", satisfaisant à l'incoercible attrait du spectateur pour les enfants maléfiques.

Si le film respecte une évolution logique dans les régimes de réalité à l'intérieur du film : elle est celle du combat d'un protagoniste pour faire valoir sa réalité face au rejet, rejet d'autant plus violent qu'il est motivé par le refoulement du passé douloureux ; Fragile situerait son intérêt dans la manipulation du spectateur qui plonge là où les indices sont trop évidents, lui qui se rallie à la cause de la petite fille qui défend d'avoir vu la "Fille Mécanique", et à laquelle il attribue trop rapidement une somme de symboles et de relations avec les protagonistes (principalement sur une thématique mère/fille, regrets, manque d'affection, solitude, retrouvailles, peur de répéter les erreurs du passé...).
L'enfant, symbole de pureté, d'innocence mais de puissance et de cruauté, semble inévitable dans les films fantastiques, tant il est à l'articulation entre réel et imaginaire, forces occultes, naïveté, encore en suspension entre le bien et le mal. Mais Balagueró se sert de l'enfant comme d'un leurre finalement.
Ajoutez à cela une apparente sagesse, fluidité, propreté dans la construction du récit et sa mise en scène, dont Jaume Balagueró tire parti pour endormir son spectateur et parvenir à éprouver sa réalité.


Darkness


La proximité avec Darkness, son précédent opus, ne s'arrête pas là. Effectivement, au-delà de travailler véritablement sur la notion de "film de genre" plus que de livrer simplement un "film de genre", Jaume Balagueró ne manque pas le coche pour exprimer une réflexion personnelle, autour notamment de la question du déterminisme ; dont le fantastique est à la fois le vecteur, mais aussi la possible porte de sortie.
Dans quelle mesure sommes-nous prisonniers de notre passé ? Tend-il à sa réactualisation permanente au présent ? Le libre-arbitre, la lutte, sont-ils pure illusion, face aux forces qui nous gouvernent ?

D'une part, Balagueró évite d'employer des réponses toutes faites, justement en entretenant un décalage entre la réponse attendue et celle que le film livre : la résolution n'est pas tant le fruit de l'interaction - linéaire - entre l'infirmière et le fantôme, qu'un magma plus complexe dont on ne sait finalement pas s'il aboutit à une véritable résolution des douleurs.
D'autre part, Fragile (et qui est fragile ?) en exprime beaucoup de mélancolie : les plans sur la voiture qui emprunte la petite route côtière au bord de l'immensité de l'océan, cette teinte dominante de bleu (sic) [dans Darkness, il y a d'ailleurs une séquence sublime d'un montage extrêmement fin entre une nageuse (Anna Paquin), une voiture prise sous la pluie, une crise d'épilepsie ; très bel emploi de l'eau pour suggérer quelques larmes], et bien évidemment le jeu et le visage de Calista Flockhart qui conserve une part de mélancolie et de tristesse, malgré les étapes successives du film vécues comme des épreuves libératrices, mais qui ne lui ont pas permis d'accéder à une forme de plénitude.

On a là à mon sens véritablement un auteur qui parvient à jongler avec dextérité avec les codes d'un genre qui nécessite l'actualisation permanente de ces derniers au prix de perdre son potentiel de subversion.




Retrouvez d'autres articles sur Jaume Balagueró :

Jaume Balagueró, Paco Plaza - "[REC]"
Jaume Balagueró, Paco Plaza - "[REC²]" (avant-première)
Jaume Balaguero - "Malveillance"


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