
Electra Glide in Blue peut se targuer d’avoir dans l’historique du 7ème art une certaine singularité. Produit et réalisé par James William Guercio (producteur, arrangeur, compositeur dont ce sera l’unique mise en scène) et scénarisé par Robert Davis (qui ne fera pas une carrière glorieuse par la suite), c’est l'une de ces très belles réussites qui restent marquées du sceau de ces seventies libres et angoissées. C’est un exemple rare aussi de production indépendante rassemblant quelques uns des meilleurs techniciens de son époque : Conrad Hall à la photographie (Monsieur Butch Cassidy et le Kid), Jerry Greenberg au montage (French Connection, Apocalypse Now), Bill Hickman à la seconde équipe (French Connection encore, Diamonds are Forever…). L’homme derrière le succès du groupe Chicago (dont le leader tient ici un petit rôle) était un passionné de cinéma depuis son enfance. La proposition d’un producteur d’United Artists de réaliser un film l’a donc emballé. En adaptant ce fait divers à l’apparence glauque autour d’un policier, James William Guercio cherche aussi à flirter avec les westerns qui l’ont bercé et se lance ainsi à l’aventure dans des décors impressionnants de l’Arizona.

Si John Ford est souvent cité, les toutes premières images se dénotent pourtant du classicisme par leur grande stylisation. Le plan qui suit le pré-générique, une vue d’ensemble d’une route en plein désert, a même été en partie repris par le Thelma et Louise de Ridley Scott avec son cadrage centré géométrique et son noir et blanc qui passe doucement en fondu à la couleur. Ce qui frappe aussi c’est la précision absolue de tous ces gros plans maniérés qui introduisent les personnages en fonction de leurs attributs : costumes, décors ou ustensiles… Le tout dans une musicalité très inhabituelle mais parfaitement maîtrisée qui offre un rythme différent à la narration, assez référentielle et post-moderne aussi, comme ce clin d’œil musical à « Ainsi parlait Zarathoustra » entendu dans 2001… effet qui est d’autant mieux placé qu’il n’est pas appuyé. Encore plus fort, Guercio anticipe même Full Metal Jacket dans le sermonage de son escouade de motard ! Premier et unique film donc, mais on a comme rarement le sentiment de se retrouver d’emblée en compagnie d’un artiste qui a digéré profondément le cinéma et son langage ; quelqu’un qui a des choix très affirmés et surs, des influences bien revendiquées tout en étant en prise sur son époque : son expression est limpide, jamais dans la pose. Guercio ici est largement du niveau d’un Michael Cimino. Triste donc que tout se soit arrêté à l’issue de cette aventure.

Electra Glide in Blue se remarque d’emblée par l’introduction de son personnage principal, John Wintergreen, motard de la police perdu dans le désert et dans son rêve de devenir officier et enquêteur civil. Un protagoniste que l’on va de plus en plus apprécier grâce aussi à l’interprétation de Robert Blake, un visage et une allure étrange repéré dans In Cold Blood de Richard Brooks, mais nanti dans son enfance d’une sacré carrière dans des sérials en tout genre. Les tons tour à tour comiques et mélancoliques se retrouvent particulièrement nuancés grâce à son jeu qui implique d’autant plus dans cette grande virée existentialiste. En s’attardant sur les valeurs et la rectitude inconditionnelle d’un flic banal et attachant, Electra… va à la fois à contre-courant des films d’errances de marginaux, mais aussi de ceux plus droitiers qui donnaient une image assez ambiguë du messager de la loi, tels Dirty Harry ou Death Wish. Le film troubla à ce niveau lors de sa présentation à Cannes où certains l’accusèrent stupidement de fascisme. Perturbés étaient-ils sans doute par le costume clinquant du motard noir, que Magnum Force de Ted Post associe ouvertement la même année à des néo-miliciens de la justice privée. Le film de Guercio évoque pourtant plus parfois le futur Mad Max de Miller à ce niveau, de par sa beauté graphique et ses séquences en plein désert. John Wintergreen est ici une sorte d’anti-héros qui découvre que les règles et promesses qu'ils croit facteur d'ascenscion sont perverties intrinqèquement: il se retrouve paradoxalement la victime violente d’un monde qui prostitue aisément tous ses idéaux.

Electra… flirt avec l’absurde, et surtout prend bien soin de se montrer acerbe à la fois envers la police et les communautés hippies, toutes versant ici un peu dans le ridicule et le pathétique. En fait de grande enquête policière, le film révèle progressivement une intrigue qui n’en est pas vraiment une, plutôt une tragédie du quotidien et de l’humain. Surtout la mise en scène place au fur et à mesure ses protagonistes dans une position de plus en plus isolée, incomprise et solitaire. C’est là que le talent musical du cinéaste fait merveille pour retranscrire ces sentiments à l’écran, jusqu’à devenir particulièrement prégnant esthétiquement lors du traveling arrière final. S’attachant à des personnages qui vivent au fond dans leur tête eux-mêmes sur une grande ligne droite, le point de chute devient ici également un point de rupture rythmique et poétique, d’une limpidité déchirante.
Guercio tient presque tout du long un petit miracle… Si la première heure et le final sont impressionnants, il faut tout de même relever un petit ventre mou au milieu du film malgré la bluffante poursuite à moto. L’abandon des illusions du personnage est un peu abrupt et l’action devient limite hachée. On se dira alors que cela vient sans doute des pages de scénarios arrachées sur le tournage par le réalisateur en retard sur son planning. Particulièrement maître de sa narration et de son découpage, attaché au rythme et à la musicalité en soit, Guercio ne semble pas tirer profit de ces « trous » et ellipses. Mais celà n’entache au fon en rien la teneur dans l’ensemble exceptionnelle de ce beau "one shot".

Sorti depuis 2005 en zone 1 chez MGM, voici enfin une édition Zone 2 française pour ce film. Wild Side nous livre une copie digne de la superbe photographie de Conrad Hall. En suppléments on pourra en prime retrouver avec plaisir le commentaire audio sous-titré du réalisateur. Avouant être peu à l’aise parfois à commenter des images « qui parlent d’elles-mêmes », Guercio nous livre pour autant d’intéressantes anecdotes sur un tournage difficile avec un petit budget : trois caravanes, des plans volés, des figurants employés parmi les connaissances ou personnes rencontrées, l’obligation de se contenter souvent de l’unique décor naturel… Ce commentaire audio est aussi le meilleur moyen d’en savoir un peu plus sur la bande originale qui fait défiler plusieurs artistes différents. L’introduction du film dans un module de dix minutes par le metteur en scène permet par ailleurs de savoir l'essentiel au cas où l'on n’aurait pas le courage de tout écouter. Guercio apparaît comme fier de défendre son œuvre qu’il considère (à juste titre) comme importante. Beaucoup de conviction peut se lire dans ses propos malgré une carrière au cinéma qui ne s’est pas développée (le film ne fut pas vraiment un succès à sa sortie). Enfin Jean Baptiste Thoret (qui n’est plus à présenter) viens quand à lui nous éclairer en tant que spécialiste du cinéma américain des années 70 d’un avis critique d’environ 13 minutes, tout à fait intéressant et complet, qui replace bien le métrage et ses thématiques dans son époque.
Réalisation, musique et production de James William Guercio. Scénario : Robert Boris et Rupert Hitzig. Photo : Conrad H.Hall. 108 minutes. DVD Zone 2 français édité par Wild Side, en vente depuis le 8 juin 2009.