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Jacques Audiard - "Un Prophète"
Sorties salles
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![]() Jacques Audiard a été jusqu’ici très précieux dans le paysage cinématographique français, avec un talent qui commença à prendre sa forme apparente dés le scénario de l’excellent Mortelle Randonnée, écrit avec son père. Son inscription depuis lors dans l’exploration du film noir et du polar n’a connu qu’une seule réelle exception avec Un héros très discret, qui reste pourtant inscrit dans une thématique très récurrente, celle de personnages distants et difficiles à cerner, investissant un univers qui n’est à priori pas le leur mais qui parviennent néanmoins à s’en jouer, avec une aisance insoupçonnée et un sens moral vacillant. L’éveil du sens et la fibre fantastique planent toujours un peu dans ce réinvestissement de vieux codes qui s’est fait jusqu’ici avec beaucoup de grâce. Le cinéma de genre en France étant ce qu’il est (trop complexé de sa propre culture et de ses possibilités, souvent frustrant malgré une volonté certaine), abîmer un peu l’accueil d’Un Prophète ne se fait pas forcément de gaieté de cœur. Pourtant une certaine déception peut pointer sur bien des points, et je me permettrai ici de défendre la position que le film n’est pas nécessairement le chef-d’œuvre de son auteur. Il faut déjà rappeler un peu quelques reproches qui pouvaient aussi être faits à De Battre mon cœur c’est arrêté, un bon film assurément mais qui après la réussite fulgurante de Sur mes lèvres donnait un peu le sentiment que le style de son auteur commençait à ronronner.
Avec Un Prophète le langage de Jacques Audiard s’est totalement trouvé et a un goût de définitif qui donne envie d’en faire un aboutissement (encore que son précédent faisait déjà quelque peu « somme »). Mais il est un peu embêtant de voir que par ailleurs, il ne nous surprend plus, ne va plus tellement en chemin de traverse et se banalise quelque peu. Dans l’espace carcéral, Audiard va plus souvent directement à l’uppercut là où il nous laissait avant des sensations de flottements, avec des récits qui s’épanouissaient plus implicitement… La caméra au corps du coup en devient systématique et presque caricaturale entre ces murs, et l’emploi de figures comme les iris post-Truffaut finissent par lasser. De l’autre côté, les apartés surréels sont eux plus nettement définis comme tels, et sentent cette fois un peu le fabriqué, n’intriguant plus vraiment. Que ce soit à coup d’un fantôme/conscience stéréotypé, de biches oniriques, de mort devant un dernier rayon de soleil ou encore de gunfights assourdissant au ralenti tout ceci est un peu trop éculé même si exécuté sans faute de goût majeur…
![]() En gagnant en efficacité, assurance et rigueur de construction, Audiard verse hélas aussi un peu plus dans le cliché. Sa recherche de fraicheur à travers l’emploi de comédiens quasi inconnus est aussi désamorcée par une impression de grosse machinerie en coulisse : malgré tout on se sent ici constamment dans un film à plus de dix millions d’euros post-césar, embarquant son sujet brûlant et son artillerie toute conviée de grand film de mafieux jamais transcendé. Le réalisateur s’est peut être un peu piégé dans un scénario implacable qui lui laisse peu d’autres manœuvres que d’évoluer au sein d' un jeu de dominos très démonstratif. C’est assez paradoxal, car le cinéaste donne pourtant le sentiment de vouloir toujours manier des impressions plus volatiles et étranges, comme fuyant les rails sur lesquels il s’est imposé. La première exécution dont est chargé le héros et qui ne se déroule pas comme prévu en est sans doute la preuve, mais dés le départ elle devient aussi symptomatique de l'exécution un peu programmatique de l'ensemble.
Ainsi à l’arrivée Audiard livre un film sans doute plus balisé qu’un bon Corneau type Le Cousin. Le sujet de la prison en soit ne sort pas vraiment grandi de cette plongée. Avec un schéma assez rigide dans l’évolution de son personnage (un jeune illéttré paumé se transformant en génial caïd au sein du pénitentiaire), Audiard impose une sorte de discours et des rebondissements plus balisés là où il effleurait moins catégoriquement les individus et actions dans son cinéma, jouait habilement d'une fibre sociale. Et du coup les raccourcis un peu usés fleurissent à plusieurs niveaux, que ce soit sur les regroupements, les trafics internes, la corruption… le réalisateur se défendra en parlant de pur film de genre et non de film à thèse, mais pourtant les ingrédients de ce type de cinéma sont bel et bien là, sans trop de nuances. Les séquences avec avocats et parloirs font dans le cinglant un peu artificiel tandis que des problèmes plus douloureux eux semblent mystérieusement à l’écart ou expédiés avec un léger gène : folie, surpopulation, violence, vie sociale, sexualité, réinsertion...
![]() Avec son personnage qui navigue entre le gros truand de centrale et le petit malfrat de maison d’arrêt, Audiard crée aussi un espace carcéral global plutôt irréel voir intemporel (la preuve des 6 années sur lesquelles se déroulent le film, dans un hors temps assez net, et du crime initial très flou commis par le personnage). Le film est à cheval entre plusieurs ambitions, le genre surcodé et le message vériste sans gagner un équilibre vraiment intéressant. Mine de rien Jean-François Richet s’en était bien mieux sortis dans son Mesrine pourtant transformé à fond en grosse saga très américanisée : sans doute parce qu’il avait pris le parti de vraiment traiter la prison comme des pures codes. Plus ambitieux et personnel, Audiard pourtant ne va pas vraiment plus loin à l’arrivée.
Un Prophète au final vaut surtout pour la découverte de Tahar Rahim, un acteur incroyable de magnétisme et de force intérieure qui instaure le vrai mystère impénétrable et troublant du film, celui qui manque à un style de cinéma qui devient plus transparent dans ses intentions. C'est aussi une interprétation habitée et nettement plus convaincante que celle du roi de la torgnole Niels Arestrup qui, ironiquement et à l’instar du métrage, nous donne parfois un peu trop le sentiment de jubiler de l’intérieur dans le contrôle et l’exécution d’une prestation millimétrée. Un film de Jacques Audiard. Scénario: Jacques Audiard, Abdel Raouf Dafri, Nicolas Peufaillit, Thomas Bidegain, d'après une idée originale d'Abdel Raouf Dafri. Avec Tahar Rahim, Niels Arestrup, Adel Bencherif, Reda Kateb, Antoine Basler... Retrouvez d'autres articles sur Jacques Audiard : Jacques Audiard - "De rouille et d'os"
Commentaires
De : mr_kenyatta Le film vient de remporter le prestigieux Prix Louis Delluc 2009 ! Insérer un commentaire : |
