Greg Mc Lean nous avait bien estomaqués avec son sombre et radical
Wolf Creek descente aux enfers de trois jeunes gens partis randonner et confrontés à un « crocodile dundee » serial killer, sorte de rencontre improbable entre
Pique Nique à Hanging Rock et
Massacre à la tronçonneuse,. C’est dire si nous attendions avec impatience son incursion dans le domaine du film de monstre aquatique, mais non sans une certaine réticence, ce sous-genre extrêmement balisé étant rarement synonyme de chef d’œuvre. Pourtant, Greg Mc Lean part une nouvelle fois des poncifs pour mieux les détourner : une poignée de touristes se lance dans une excursion dépaysante sur les eaux sauvages d’un parc national, heureux de s’évader sans perdre de vue le confort qui les attend à leur retour. Ils pénètrent dans le bateau, font déchirer leur tickets et s’installent. Le couple avec enfant demande la photo de famille ; l’autre arbore fièrement son reflex dernier cri. Premières banalités d’usage échangées, avec premiers signes prémonitoires de tensions. Le décor est planté, la promenade peut commencer pour ses échantillons du monde civilisé, avides de regarder le danger vu de loin, et de se confronter à leurs propre phobies des grosses bêtes, avant que le gigantesque crocodile ne renverse le bateau : réfugiés sur une minuscule île, ils sont guettés par le prédateur, bien décidé à ne pas lâcher les proies qui ont investi son territoire. Entre le journaliste misanthrope, la belle guide intrépide, le bouseux dragueur qui se révèle héroïque, le veuf éploré, la petite fille souffreteuse ou la mère hystérique, il est vrai que
Solitaire ne fait pas dans la finesse de caractère, mais les réactions des protagonistes - naturelles tout d’abord, puis au contact avec la panique ensuite - restent suffisamment crédibles pour pardonner leur psychologie sommaire.
Des les premières minutes sourd une menace diffuse leur signifiant déjà qu’ils ne sont pas les bienvenus, leur livrant des premiers indices qu’ils ne parviennent pas à décrypter. Nous n’échapperons pas à la première visite du bar perdu avec ses visages patibulaires, lieu commun pour illustrer cette figure de l’homme de la ville mis en contact avec les autochtones de la contrée sauvage qu’il est venu visiter.
Wolf Creek partait également d’une parfaite vision touristique, nous identifiant aux protagonistes découvrant le paysage, pour mieux prendre à revers une image cliché du pays des kangourous en plongeant ses héros dans une contrée poisseuse et étouffante, décor d’une traque insoutenable. Dans
Rogue, il est également question de « chasse à l’homme » et de gibier : seule la nature du chasseur change.
Mc Lean prend le temps d’exposer son intrigue épousant le rythme nonchalant de la promenade pour mieux pouvoir ensuite créer la surprise de la rencontre. Greg Mc Lean opère du même principe de démythification que dans
Wolf Creek, comme si se profilait chez lui déjà la thématique récurrente dans la vision d’une Australie de carte postale à faire voler en éclats pour mieux confronter l’homme à une essence primitive du monde, à une sauvagerie originelle qu’il ne mesure pas. Il s’agit pour Greg Mc Lean d’étudier la réaction d’individus banals sortis de leur contexte habituel, comme des poissons hors de leur bocal, croyant tout maîtriser, de transformer lentement l’extérieur en huit-clôt, en espace confiné, et de les confronter à la nature par l’entremise d’un danger monstrueux qui va les terrasser. Ce dépassement du mythe fantastique vers une dimension plus ouvertement symbolique est d’ailleurs l’une des caractéristiques du cinéma de genre australien. Qu’on se souvienne de l’extraordinaire
Long Week End et de ses personnages malmenés, happés, anéantis par le décor animal et végétal et on aura une certaine idée de cette capacité à présenter la nature comme un personnage à part entière, une entité toute à la fois somptueuse et meurtrière qui se referme sur les intrus, les avalent littéralement. Aussi, plus encore qu’un monstre furieux le crocodile de
Solitaire semble n’être que la partie intégrante d’une menace autrement plus profonde.
Rogue dégage alors une atmosphère mystérieuse dans laquelle l’extrême tension n’exclut jamais une poésie de l’onde, de la végétation, des arbres, de la nuit, soutenue par une splendide photographie de Will Gibson.
Greg Mc Lean parvient donc tout à la fois à respecter les codes du genre et à en éviter les archétypes trop voyants et les écueils. Plus angoissant que véritablement horrifique,
Rogue préfère les murmures et l’attente à des effets chocs quasiment absents. Le cinéaste ne se plie pas au jeu habituel du décompte de victimes, de la prochaine à deviner, ou du « qui survivra ». En dehors d’un crocodile dont la grandeur démiurgique confine au surnaturel, et de l’obligatoire confrontation ultime de l’homme et de la bête, le film ne sacrifie pas au spectaculaire systématique, privilégiant une action la plus crédible possible, collant au plus prêt de la réalité d’une aventure humaine… quitte à livrer d’ailleurs une résolution un poil trop expédiée. Mais qu’on ne se méprenne pas,
Rogue demeure un film de monstre et pas des moindres : employées avec parcimonie et subtilité, les apparitions du crocodile n’en ont que plus d’impact et demeurent parmi les plus impressionnantes qu’on ait vu au cinéma. C’est dans le gigantisme de son animal, formidablement conçu et superbement animé, que le cinéma de genre reprend ses droits. Efficace et intelligent,
Rogue a toutes les chances de devenir une référence en la matière.
Sortie le 13 Août