Sorties salles Posté par Cyril Cossardeaux et Bénédicte Prot le 2010-07-17
Second Life, vous vous souvenez ? Il y a trois ans, c’était l’avenir de l’Humanité, tous les partis politiques (du PS au FN en passant par l’UMP) l’avaient investi pour la campagne présidentielle de 2007. Aujourd’hui, vous connaissez encore quelqu’un qui fréquente SL ? Gageons que ses salons de discussion doivent être aussi fréquentés qu’un local de section du Modem un pont de 15 août…
Alors, quand on apprend que, pour son retour à la réalisation sept ans Qui a tué Bambi ?, Gilles Marchand en recrée un ersatz pour y situer une partie de l’action de son nouveau film, on craint la méchante erreur de timing et la ringardisation instantanée. Or, L’Autre monde s’avère une plutôt pas mauvaise surprise.
Même si le film navigue entre "réel" et "virtuel", les parties consacrées au jeu Black Hole (manifestement très inspiré de Second Life, mais en infiniment plus esthétique, univers graphique a mettre au crédit du film) n’en constituent pas le cœur et, d’une certaine manière, en sont même presque accessoires. C’est juste le territoire de chasse d’un couple de frère/sœur singulièrement névrosé (Melvil Poupaud et Louise Bourgoin), qui y recrute quelques candidats au suicide pour les forcer un peu au passage à l’acte.
Voir dans L’Autre monde un réquisitoire contre les méfaits du virtuel et faire de Gilles Marchand un épigone de Jacques Séguéla (souvenez-vous, le sublime "Internet est la plus grande saloperie inventée par l’homme") est une grossière erreur de jugement. Le jeu vidéo n’est qu’un instrument comme d’autres aux mains de criminels et c’est d’ailleurs moins lui qui fait perdre la tête aux victimes que la chute de reins de l’appât Louise Bourgoin, femme fatale et victime (mais, chut, on en dit déjà trop…).
Melvil Poupaud et Louise Bourgoin
Depuis toujours, et il ne s’en cache pas, l’une des grandes admirations cinéphiliques de Gilles Marchand (peut-être même la principale) est David Lynch. On retrouve donc ici un habituel motif lynchien du monde à la fois parallèle et en connexion avec celui que l’on connaît (le monde "normal"). C’est de Blue Velvet que la structure de L’Autre monde se rapprocherait le plus, qui entraîne du côté du Mal un jeune homme fasciné par une trop belle femme. Mais c’est de Mulholland Drive que Marchand s’inspire très directement pour la plus belle séquence du jeu, celle où l’avatar de Louise Bourgoin y chante a capella le Save the Last Dance for Me des Drifters comme Rebekah Del Rio interprétait le Crying (en espagnol) de Roy Orbison dans le chef d’œuvre de Lynch.
Autant le dire tout de suite, le film de Marchand reste assez loin des modèles qui l’ont inspiré. Il convainc d’ailleurs moins par son scénario (cosigné avec le vieux complice Dominik Moll), ce qui est assez paradoxal pour un scénariste de métier comme l’est Gilles Marchand, cédant parfois aux facilités (à commencer par le téléphone mobile trouvé par hasard dans la première scène et qui déclenche tout ; une oreille coupée pleine de fourmis, ça a quand même tout de suite une autre gueule), que par la mise en scène des moments "en creux" du film. Tout ce qui concerne la vie ordinaire du héros Grégoire Leprince-Ringuet, son flirt naissant avec la toute jeune Pauline Etienne, ses relations de méfiance avec son père (le toujours excellent Patrick Descamps), les conneries avec les potes inséparables, tout ce qui constitue en fait l’"autre monde" du film (qui n’est pas Black Hole, contrairement à ce que l’on pourrait imaginer) est ce qu’il y a de plus réussi.
L’Autre monde ne joue pas la surenchère du thriller horrifique et ne manipule pas son spectateur par des effets d’effroi faciles, restant cohérent avec le côté si ordinaire de son cadre de départ. C’est à son honneur, c’est aussi un peu sa limite. La bande patibulaire de Melvil Poupaud aurait peut-être gagnée à être un peu plus exploitée mais Marchand et Moll font le choix de rester au plus près de leurs personnages de départ.
Allez, c’est décidé, Culturopoing va acheter son île sur Second Life ! Ça ne doit plus valoir bien cher, maintenant…
Cyril Cossardeaux
Un autre regard sur L'Autre monde
Un univers peut toujours en cacher un autre chez Gilles Marchand, et il s'agit toujours d'un niveau de réalité obscur, souterrain, associé au fantasme mais pas entièrement fantasmatique non plus, pas entièrement "autre". Dans Qui a tué Bambi ?, son premier long métrage en tant que réalisateur (après des scénarios composés notamment pour Dominik Moll, dont celui de Harry un ami qui vous veut du bien, et Cédric Kahn), Marchand projetait d'un coup de seringue une jeune infirmière dans les ténèbres d'une réalité si cauchemardesque qu'elle en redevenait inconcevable de jour, dans la blancheur retrouvée des couloirs de l'hôpital. Dans son deuxième film, L'Autre monde, le lieu où vit le mal a des traits complètement opposés au monde du bien auquel il livre de nouveau un combat à mort (autour d'une dichotomie prédateur/proie pas si tranchée que ça), mais ce n'en est pas moins un simple second niveau qui se superpose au réel, un univers virtuel inspiré du jeu "Second Life".
L'Autre monde, présenté cette année (comme son prédécesseur en 2003), hors-compétition à Cannes, nous plonge ainsi dans une atmosphère de pénétrante inquiétude qu'il combine gracieusement avec une ambiance de vacances ensoleillées dans le Sud de la France. On est ici à mi-chemin entre le Conte d'été de Rohmer (on y retrouve d'ailleurs Melvil Poupaud, à cela près qu'il est cette fois maléfique et que c'est Grégoire Leprince-Ringuet qui joue le rôle du jeune Gaspard) et les méandres obscurs et fascinants d'un Lynch cybernétique dont les images de synthèse ont été soigneusement réalisées par Djibril Glissant.
Le glissement, justement, entre les deux mondes du film, s'opère progressivement. Après troublant prologue, l'oeuvre retentit des rires d'adolescents heureux et sains, notamment un joli petit couple formé par Marion et Gaspard qui échange quelques baisers volés avant de rentrer sagement chez eux. C'est alors que les amoureux avisent un téléphone portable abandonné qui les met sur la piste d'un mystère intrigant mais apparemment aussi inoffensif qu'une enquête du "Club des cinq". Un rendez-vous dans une chapelle, un énigmatique détour dans un magasin de bricolage, une balade au chant des cigales... L'aventure semble s'arrêter là quand les aboiements d'un chien mi-lapin blanc mi-Cerbère leur permet d'interrompre un suicide amoureux malsain et de sauver la fille, Audrey, incarnée par une Louise Bourgoin aussi fragile que fatale dont les reins tatoués émergeantdes eaux fluorescentes d'une piscine nocturne ont déjà fait parler d'eux, après sa prestation dans le rôle bien différent d'Adèle Blanc-Sec.
Gaspard, malgré sa bonne nature, est alors comme happé par le monde virtuel fantasmatique du jeu en ligne "Black Hole" ("trou noir") où Audrey semble repaître, sous le pseudo de Sam, un étrange désir de mort. Ce monde parallèle pénétrant de noirceur et hanté par la musique de M83, où des personnages masqués qui rappellent le carnaval infernal créé par Kubrick dans Eyes Wide Shut se réunissent dans un club très privé où Sam rejoue sur scène, comme une fatale sirène, la fameuse séquence du chant de Mulholland Drive, est en effet pour cette dernière un apaisant "paradis" (c'est le mot "Heaven" qui est tatoué dans le bas de son dos), une plage, où l'on ne rit pas.
Si Marchand épouse ici entièrement (thématiquement et techniquement) les procédés modernes, le film dépasse la simple variation sur le thème réel/virtuel pour évoquer le thème éternel des sombres recoins du désir et de la séduction du mal, même sur un gentil garçon comme Gaspard – qui, contrairement à ses amis, occasionnellement un peu vulgaires, semble le plus pur et n'est dépassé en cela que par Marion, parangon d'équilibre psychologique et moral qui représente l'influence du bien. Ce qui caractérise les "deux mondes" du film est bien la perméabilité de la frontière qui les sépare – les conversations en ligne ne sont, par exemple, que le reflet des apartés de la vraie vie. Tout se passe à vrai dire comme s'ils s'alimentaient l'un l'autre, tandis que Gaspard est tiraillé entre les deux.
Nonobstant cette perméabilité, la fascinante plage noire représente quelque chose d'absolu. Sans dévoiler quel sombre pacte est derrière la dangereuse spirale qui l'entraîne et qui est l'esclave ou la proie de qui, on peut dire que derrière Audrey/Sam la tentatrice se cache un prédateur avec un sombre projet similaire à celui du médecin de Qui a tué Bambi ? en ce que sa pure abjection même le rend inconcevable (comme l'illustrent bien certaines réactions complètement interloquées de Marion). On est dans le registre du diabolique, si bien ce qui ressemble au début à un thriller, ou du moins une enquête, trouve une réponse qui reste impénétrable, et cette inexplicabilité permet, comme souvent chez Lynch, de se concentrer sur la magique étrangeté de l'univers esthétique choisi pour représenter ce versant obscur, bel et bien envoûtant.
Bénédicte Prot
Commentaires
De : Ishmael
Je trouve aussi que le scénario est l'un des points faibles du films, surtout dans son dernier tiers très faible... Le personnage de Louise Bourgoin est raté je trouve, trop superficiel. Marchand distille pourtant une atmosphère qui sort un peu des sentiers battus frenchy même si on sent constamment le poids des influences. Bien aimé Grégoire Leprince-Ringuet en sosie de James Van der Beek et Melvil Poupaud devrait camper plus de méchants :)
De : Paige
J'ai été deçue par les dialogues du film : le 3/4 étaient ... "naze" (c'ets le seul mot que je trouve pour qualifier ça) . J'aime le personnage de Audrey, je l'aimais rien qu'en regardant le trailer. Je ne trouve pas son personnage si raté que ça. Le personnage de son frère est très bon aussi. L'univers du Black Hole et du suicide à plusieurs étaient les raisons pour laquelles je voulais absolument voir ce film. Je suis un peu déçue, mais l'histoire de base m'a plu, le rebondissement de la fin était le bienvenu.
je vais donc regarder " Mulholland Drive " prochainement .