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Gilles Balbastre & Yannick Kergoat – "Les Nouveaux chiens de garde"
Sorties salles
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En 1932, un an après s’être fait un nom avec son pamphlet Aden Arabie (et l’un des plus fameux incipit de la littérature française : "J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie"), Paul Nizan, futur grand romancier (Antoine Bloyé, La Conspiration, Le Cheval de Troie) et lui-même agrégé de philosophie à l’Ecole normale, décochait une nouvelle flèche qui faisait encore plus mouche en affinant sa cible. Les Chiens de garde s’en prenait à ces philosophes "idéalistes" très en vogue à l’époque (dont Bergson reste le seul réellement influent aujourd’hui) se tenant soigneusement éloignés des réalités concrètes de la vie de leurs semblables dont ils dissertaient avec un remarquable détachement, perpétuant ainsi de facto l’ordre établi, l’ordre bourgeois de leur classe sociale d’appartenance. Soixante-cinq ans plus tard, le journaliste Serge Halimi (l’un des piliers du Monde diplomatique) s’en prenait lui aussi à ses confrères, opportunément qualifiés de Nouveaux chiens de garde. Signe qu’une bonne partie des clients des médias n’en pensait pas moins, son livre connut un succès de librairie inattendu, ce qui ne fut pas pour rien dans la haine que lui vouèrent alors les grands mandarins du journalisme. Depuis 1997, on ne peut pas dire que la situation s’est améliorée sur le front de l’indépendance et de l’audace journalistiques en France. Aujourd’hui, c’est sous la forme d’un film qu’Halimi (cette fois comme coscénariste) plante ses crocs dans les jarrets des Cerbères du capitalisme libéral et des liens consanguins (assez particuliers à la France) entre journalisme, finance et politique. Ses deux réalisateurs sont un autre journaliste, Gilles Balbastre, l’un des plus critiques sur le travail de sa corporation mais aussi auteur d’une série de documentaires télévisés très remarqués depuis une dizaine d’années (Le Chômage a une histoire, EDF, les apprentis sorciers…), et le plus surprenant Yannick Kergoat, l’un des meilleurs monteurs du cinéma français depuis une quinzaine d’années (notamment pour Rachid Bouchareb, Mathieu Kassovitz ou Costa-Gavras) (1). ![]() Le temps de l'amour 1 (Béatrice Schönberg et Jean-Louis Borloo)
Aux lecteurs fidèles du Monde diplomatique ou des hélas défunts PLPL et Plan B, aux spectateurs des films de Pierre Carles (notamment le récent Fin de concession) ou à ceux qui suivent avec attention les travaux d’Acrimed (Action Critique Médias, dont le film est émanation assez directe), Les Nouveaux chiens de garde ne sera pas un scoop d’1h49. Passé un très surprenant prologue où l’on apprend que l’éminent journaliste littéraire (entre autres) Pierre Dumayet dût attendre 1967 pour lire Paul Nizan, le film débute même par une introduction peut-être un brin scolaire mais sans doute nécessaire pour la meilleure mise en perspective de ce qui va suivre. On y revoit donc, toujours avec la même stupéfaction, Alain Peyrefitte venir en personne, en 1963, faire longuement l’article pour la nouvelle formule du journal télévisé (le seul existant à l’époque) sur le plateau d’un Léon Zitrone réduit à l’état de potiche (dont il savait assez bien s’accommoder). Séquence antique (ou soviétique), comme en rient de concert Anne Sinclair, Christine Ockrent et quelques autres stars de l’info télé sur le plateau de Laure Adler, une trentaine d’années plus tard ? Oui et non. Evidemment, plus aucun ministre ne se risquerait à un tel ridicule aujourd’hui, mais la démonstration du film va être de montrer, par de nombreux exemples, que cette allégeance au pouvoir des médias dominants (et singulièrement de la télévision) n’a pas tant changé. ![]() Le temps de l'amour 2 (Jean-Pierre Elkabbach et Arnaud Lagardère)
Exemples à charge, comme ne manqueront pas de le relever les médias qui couvriront la sortie du film histoire d’entretenir l’illusion de l’objectivité en donnant la parole aux "trublions contestataires". Oui, bien sûr, car le film est un pamphlet, souvent assez violent et ad hominen, comme l’était le livre de Nizan. Mais pourquoi donner encore la parole à ceux qui l’accaparent déjà chaque jour 23 heures sur 24 (en étant optimiste) et ne pratiquent pas eux-mêmes l’objectivité ? Et puis c’est quoi, l’objectivité au cinéma ? C’est accorder "5 minutes à Hitler et 5 minutes aux Juifs", selon la formule de Godard ? Au-delà des exemples bien connus, tellement bien qu’ils ne choquent plus vraiment, de ces journalistes partageant la vie de grands responsables politiques, Les Nouveaux chiens de garde démontre l’assujettissement, assez généraliste, des grandes signatures de la presse au pouvoir économique. Ce sont les fameux dîners du Siècle de la place de la Concorde déjà révélés par Pierre Carles, ce sont les "ménages" grassement rémunérés effectués pour de grands groupes dont on est ensuite censé rendre compte "objectivement" de l’activité auprès des auditeurs (n’est-ce pas, Isabelle Giordano ?), ce sont les invraisemblables séquences de flagornerie de quelques stars du micro se faisant petits garçons devant celui qui les paye chaque mois (ahurissante séquence d’un Vivement dimanche de Michel Drucker consacré à son collègue Jean-Pierre Elkabbach et où tous deux rivalisent de mots doux à l’égard d’un Arnaud Lagardère presque dégoûté devant tant d’obséquiosité baveuse)… Mais, évidemment, cela ne rend pas nos preux chevaliers de la vérité plus mordants envers les responsables politiques : autre grand moment, celui où Laurent Joffrin prend toutes les précautions oratoires face à un Chirac goguenard pour finalement balayer de lui-même dans sa question toute possibilité de favoritisme dans une affaire d’appartement de la ville de Paris loué à un tarif défiant toute concurrence révélée alors par Le Canard enchaîné. Sauf, tout aussi évidemment, lorsque, défiant toute logique, ce sont les hommes politiques eux-mêmes qui se livrent à l’exercice de la dénonciation de la connivence des médias avec le pouvoir économique (un des thèmes de campagne de François Bayrou pour l’élection de 2007, qui lui avait valu un assaut canin de Claire Chazal mais qu’il semble avoir un peu oublié depuis…). ![]() Michel Field : des AG de la Ligue Communiste à l'animation des meetings de l'UMP, un destin français
Pour peu que l’on épouse un minimum le point de vue de ses auteurs, Les Nouveaux chiens de garde est un film jubilatoire de bout en bout, ayant déjà au moins le mérite de nous "venger" d’un flot médiatique garant de l’ordre économique et politique. Il montre également en partie comment les médias ne donnent que l’illusion d’un débat sur les options économiques qui s’offrent aux pouvoirs publics. Les économistes critiques (même très critiques) Jean Gardey et surtout le brillant et très drôle Frédéric Lordon y ont cette fois exclusivement la parole, sans servir de faire-valoir d’objectivité aux économistes "à gages" présents partout (les Minc, Attali, Cohen, Godet…) et qui enfoncent inlassablement le même clou, avec une longévité parfois impressionnante, de la dérégulation nécessaire d’une économie française prisonnière de ses "archaïsmes". Le rire est jaune (parce que le dindon de la farce, in fine, c’est toujours le peuple) mais l’on rit souvent, dans Les Nouveaux chiens de garde, Balbastre et Kergoat n’ayant pas négligé la forme et l’usage du second degré (notamment via une sympathique musique tarantino-morricono-mancinienne de Fred Pallem). Mais la séquence la plus forte du film, elle, ne prête pas du tout à rire. C’est la lecture, par l’un des faux coupables d’Outreau, de quelques extraits des reportages écrits dans de grands quotidiens au moment de l’enquête, qui faisaient de cet "enfer du Nord" un récit absolument dégueulasse, peuplé de chômeurs alcooliques incestueux et pédophiles (2). En même temps que l’un des plus honteux de l’histoire récente du journalisme français, il est aussi probablement le plus profondément révélateur du regard que portent beaucoup de médias sur la "France d’en bas". Pas forcément les journalistes eux-mêmes, et vraisemblablement pas les "soutiers de l’information", dont la situation économique n’est pas plus enviable que celle de la majorité de leurs lecteurs/auditeurs/téléspectateurs, qui s’en défient de plus en plus, comme le montrent régulièrement les études mesurant le degré de confiance des Français vis-à-vis des médias. Mais c’est aussi à ceux-là de reprendre le pouvoir confisqué par quelques valets serviles. Puisse ce film contribuer à les dégoûter de continuer à jouer, malgré eux, ce sale rôle de nouveaux chiens de garde… (3) (1) Sa filmographie fera donc désormais se côtoyer Les Nouveaux chiens de garde et Astérix et Obélix aux Jeux Olympiques, un grand écart qui élève la discipline aux rangs des beaux arts… (2) Ce sont bien évidemment les mêmes médias qui, sept ans plus tard et main dans la main avec les plus démagogues de nos responsables politiques, traiteront en criminels les odieux supporters du PSG ayant osé sortir la fameuse banderole "anti-Ch’tis" ("Pédophiles, chômeurs, consanguins : bienvenue chez les Ch’tis !"), d’un humour que l’on peut trouver douteux mais qui n’était que le strict résumé des articles dont leurs colonnes étaient pleines au moment du début de l’affaire d’Outreau. On osa même alors parler de "racisme social"… (3) A leur décharge, ceux qui l’on fait à la télévision l’ont payé assez cher, que ce soit Michel Naudy (interrogé dans le film) ou Marcel Trillat (qui n’apparaît pas ici mais a fait récemment l’objet d’un remarquable documentaire d’Yves Gaonac’h, Le Temps du JT, malheureusement – mais sans grande surprise – encore inédit). Sortie nationale le 11 janvier 2012
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Commentaires
De : Gilbert Duroux "(1) Sa filmographie fera donc désormais se côtoyer Les Nouveaux chiens de garde et Astérix et Obélix aux Jeux Olympiques, un grand écart qui élève la discipline aux rangs des beaux arts…" Ben oui, c'est pas nouveau, c'est sur le fumier qu'on fait pousser les plus belles plantes. Jean Richard, propriétaire du cirque Pinder-Jean Richard, disait, pour justifier les nanars qu'il tournait : "je suis le seul patron de cirque qui nourrit ses fauves avec des navets". Pour Kergoat, c'est kif-kif, Astérix lui a permis de bosser à l'œil sur des projets difficiles, sans financement. C'est toute l'économie du cinéma qui est, hélas, ainsi. Insérer un commentaire : |
