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Frères Taviani - "César doit mourir"

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Posté par Bénédicte Prot le 2012-10-19



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 César doit mourir est de ces films qui vous transforment, qui partant d'une image peuvent la remontrer, 76 minutes seulement plus tard, identique et pourtant complètement transformée, impossiblement lourde de sens. À Berlin, il est instantanément devenu le favori de Culturopoing, pour finalement ravir l'Ours d'or. La récompense n'aurait su saluer le travail de Paolo et Vittorio Taviani avec plus d'à-propos, car non seulement César doit mourir retentit-il de tout le tragique réalisme dont les frères octogénaires sont capables, mais il le fait avec cette même générosité chaleureuse qui noue toujours entre le spectateur et leurs films des liens émouvants, à cela près que cette gentillesse enveloppante ne se contente pas ici de se manifester dans la lueur plus ou moins ténue d'un espoir pour l'Homme : elle ravit littéralement personnages, acteurs, spectateurs. Ce film de fiction sur des grands détenus qui mettent en scène le Jules César de Shakespeare projette sur le plus noir des mondes une lumière bouleversante dans laquelle on est irrésistiblement aspiré, car elle est l'expression de la transcendance que les Taviani n'ont jamais cessé d'invoquer, enfin libérée du contrepoint trop accablant de la cruauté du réel, désormais dominante, palpable.

 

L'idée de filmer la découverte de l'art théâtral par des détenus de la prison romaine hautement sécurisée de Rebibbia est venue par hasard, quand quelqu'un a rapporté aux frères Taviani y avoir été ému aux larmes par une mise en scène de L'Enfer de Dante (fruit de l'initiative de Fabio Cavalli, grâce auquel le théâtre de Rebibbia est devenu une institution respectée qui accueille des milliers de spectateurs dont beaucoup d'écoliers). Ainsi commence le récit fictionnel, sur la scène du théâtre carcéral, parmi les ultimes clameurs viriles des héros de la tragédie shakespearienne Jules César, montrée ici en couleurs dans un style qui renvoie aux pièces filmées de la BBC ou au reportage télévisé. Arrivant à la fin de la représentation, on est comme pris de court, et puis le rideau retombe et, en noir et blanc, on revient six mois en arrière pour découvrir ce que les personnages viennent de vivre. On voit les détenus, pour beaucoup des condamnés à perpétuité, passer des auditions, jouer tantôt la nostalgie, tantôt la crainte, et puis on se met à suivre pas à pas les répétitions, devenues partie intégrante de leurs vies, et au fur et à mesure des monologues poignants de la pièce, on sent que quelque chose de plus qu'une mise en scène de théâtre est en train de se déployer.


À travers cette pièce, des Italiens découvrent soudain une figure centrale dans leur culture, celle de Jules César, et ils prennent la mesure de sa force jusqu'à la sentir en eux. Ils s'y reconnaissent, ils y retrouvent des codes virils familiers. Elle les rattache aussi à un passé, leur passé, elle est inscrite en eux de manière presque physique. Alors ces mafieux et camorristes se mettent à faire littéralement corps avec la pièce, ils l'incarnent physiquement, ils en sont habités. C'est aussi que les tenants et aboutissants des actes de Brutus et des autres "hommes d'honneur", qui conspirent et tuent leur ami César en arguant qu'ils en avaient le "devoir", ne leur sont pas étrangers. Eux aussi sont des "uomini d'onore", eux aussi ont "dû" supprimer un cousin, ou un frère, tous ils connaissent la grande douleur de celui qui a tué et se retrouve à jamais face à ses crimes. À travers ces détenus, l'art du dramaturge élisabéthain donne toute sa mesure. Les prisonniers intègrent pleinement, comme il se doit, la tragédie shakespearienne, l'insoutenable tragédie qui transpire, qui fait pleurer, qui emplit la poitrine de son immensité.

Quand l'ultime scène de Jules César revient à la fin du film, avec la couleur, on en sent sur ses côtes tout le poids. Et puis en retrouvant sa chambre étroite après la représentation, un des détenus-acteurs lâche, comme une dernière sentence, comme un coup de dague en plein coeur : "Maintenant que je connais l'art, cette cellule est devenue une prison".



Les prisonniers de César doit mourir sont touchés par l'art comme on peut l'être par la grâce. La pièce qu'ils jouent vraiment (celle à l'intérieur de laquelle ils reprennent Jules César) raconte la rencontre de l'homme avec l'art, ce moment où le contact avec le beau absolu transcende le tragique et l'efface, ce moment de pure réconciliation. Cette expérience d'ordre presque spirituel est cependant retracée avec une vigueur presque brutale, et la puissance du film tient en grande partie à cette corporéité intense, à la manière dont le réel y est affecté physiquement par l'expérience artistique.
Curieusement, le réalisme de Paolo et Vittorio a rarement été plus net que dans cet hymne à la beauté qu'est leur film. Ses allures de documentaire (et son clin d'oeil initial au reportage télévisé, quand on voit les spectateurs quitter le théâtre après la représentation) lui valent d'ailleurs systématiquement une marée de commentaires sur l'expérience véritable dont il rend compte, et l'effet de réhabilitation qu'on lui suppose. Les Taviani racontent il est vrai leur histoire inspirée de faits réels de l'intérieur de la prison où ils ont lieu, avec pour acteurs de vrais détenus qui parlent chacun dans son dialecte, et ils suivent le cheminement de la pièce bien méticuleusement. Ce réalisme se retrouve dans les couleurs agressives du début et de la fin comme dans le noir et blanc des cellules nues et des faciès peu engageants des personnages, que la caméra scrute. Il est aussi dans le choix d'annoncer les noms et les peines des prisonniers en toutes lettres, comme pour ne nous jamais laisser oublier ce que cachent leurs trognes.
 

 


Dans le même temps, comme on le disait, la poéticité du cinéma des Taviani aussi est à son comble. Alors qu'elle n'est utilisée dans beaucoup de leurs films que comme biais fabuleux ou innocent pour éclairer certains aspects étonnants du réel, ou comme source de réconfort dans le désespoir total, elle est ici le moteur et la fin. Au fil du film, le poétique non seulement se manifeste dans le réel, mais il s'en empare, par un effet de transfiguration  (le même qui fait de leurs cellules nues des décors géométriques minimalistes qui confinent au sublime), de soulèvement absolu qui finit par arracher pour toujours les prisonniers à ce qu'ils étaient jusque là. L'unisson de l'opération est nécessairement parfaite. Les frères toscans, cinéastes des dynamiques de groupe (de groupes de damnés), offrent ici à chacun son espace, mais ce que les détenus accomplissent séparément et ensemble en travaillant sur la pièce de Shakespeare coïncide : l'expérience est pleinement collective, l'appel de l'art irrésistible, et le sentiment pénétrant d'un contact avec le transcendant emporte corps et âmes. De leurs boxes coupés du monde, volontairement isolés du déroulement normal du temps et de l'espace, de cette situation très particulière qui ne peuvent connaître que les grands meurtriers et les mafieux qui portent sur leurs épaules le poids de crimes impensables, les détenus-acteurs vivent une expérience universelle qui les raccorde de nouveau au monde, au passé et au futur.
Le spectateur ne saurait faire exception. Tout engagé qu'il se sache dès le début par l'impact physique du film, il est happé dans ce grand transport vers le champ poétique plus tôt qu'il ne le pense : sa nécessaire tendance à oublier pendant le film que si les détenus sont vrais, la mise en scène de Jules César ne l'est pas, et que les six mois relatés correspondent à un mois de tournage, l'amène à regarder encore ces protagonistes comme des personnes réelles quand ils sont déjà autre chose – des acteurs, des Romains, simplement des hommes –, et là encore, l'effet produit pour le spectateur relève moins d'une superposition du niveau du réel et de celui de l'art que d'une forme de mutation. La conversion s'opère aussi par le regard du spectateur. Il prend part à la transformation. Il est inclus dans l'expérience puissante et universelle au service de laquelle les frères Taviani mettent, pour la première fois aussi pleinement, le réel, cette expérience dont ils font presque la seule réalité.

 

Avec sa manière de proposer mille niveaux de lecture pour les transcender tous et de faire jubiler l'âme avec des moyens puissamment physiques, César doit mourir se rapproche beaucoup du film total. C'est une oeuvre parfaitement réelle et complètement transcendante, humaine, élevée, infiniment artistique, méta-artistique... Elle représente en tout cas l'art des frères Taviani à son sommet. César doit mourir est bel et bien de ces films qui vous transforment : à la fin, quand le rideau retombe, il laisse une ouverture béante, à vif, immense, vivante.




 

 

 

 





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