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François Ozon - "Le Refuge"

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Posté par Florence Sacchettini le 2010-02-03



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D’entrée de jeu, il faut dire que ce film ne propose pas une nouvelle grammaire cinématographique. Rien vraiment ne saute aux yeux dans sa forme. La caméra se fait oublier Cette absence de sophistication formelle rend le spectacle d’une extrême sobriété, qui pourrait parfois se confondre avec une forme de platitude. Pas d’innovation narrative non plus : le film commence par son début, se finit par une fin, et développe l’histoire qu’il raconte entre les deux. Comme, de surcroît, les paysages et les personnages (le magnifique Pays Basque, le gros ventre de Mousse, Mousse elle-même, et son beau-frère Paul) transportent avec eux leurs tonnes de clichés (il y a le ciel, le soleil et la mer, la femme enceinte et le très bel homme) on pourrait craindre la carte postale. Il n’en est rien. On entre dans le film comme on entre en fluidité : l’eau est d’abord froide (la drogue, la mort), puis elle se réchauffe, elle berce, elle va et elle vient, elle enveloppe (le refuge). Bien sûr, le risque de la noyade plane. On regarde les visages et les corps filmés longtemps, calmement, sans cri, sans hystérie, dans une lumière qui passe du soleil aveuglant (extérieur) à la pénombre (intérieur). L’ensemble forme un film qui raconte une histoire (!) et c’est bien l’histoire de Mousse (Isabelle Carré) et de Paul (Louis-Ronan Choisy, le bien nommé)  qui intéresse au plus haut point Ozon. De fait, cette histoire est intéressante car elle nous propose, par toutes petites touches, de porter un autre regard sur la maternité, la paternité, le don, la filiation, la naissance, la mort.
L’histoire de Mousse est intense et  violente de bout en bout. Un couple se noie dans la drogue. Louis, jeune et bel homme (Melvil Poupaud filmé comme seuls certains réalisateurs savent filmer la masculinité) décède d’une overdose. Sa compagne, Mousse donc, est sauvée de justesse. Quand elle se réveille, le médecin qui la soigne, pourtant bienveillant, lui annonce d’abord qu’elle est enceinte (ce qu’elle ignorait avant), et ensuite seulement que son compagnon est mort. Dans cet ordre.

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Isabelle Carré

Le sort en est alors jeté : Mousse est entrée en maternité. La famille grande bourgeoise de Louis, sa mère amère, son père absent et coupable sur le tard, la société toute entière, ne voudront plus savoir d’elle que ce ventre et ce qu’il contient (convoité ou rejeté, à tous les coups fétichisé). De la femme et de la personne qui abritent cette vie, personne n’en a rien à faire. Mousse est seule. Sa solitude est poignante (Isabelle Carré est excellente). Nous sommes seuls avec elle, face à elle, et à son ventre, qui fait écran : Ozon filme cet état de fait. On comprend d’ailleurs qu’il ait fait ce choix rare (1) de filmer une actrice effectivement enceinte : c’est bien la place physique que prend ce ventre et l’effet qu’elle fait sur les gens qui l’intéressent. Un faux ventre ne lui aurait pas permis de le filmer ainsi sous tous les angles, et surtout, seule la vraie grossesse peut donner à Isabelle Carré ce visage si émouvant, fatigué, indescriptible, rendant présente la grossesse, même quand le ventre est absent de l’écran. Ce parti pris de réalisme rend son film possible : le ventre que l’on sait réel envahit l’espace de l’écran et l’esprit du spectateur, d’une part parce que forcément il se voit énOOOOOrmément, et d’autre part par ce qu’il cache (le bébé, la vie, l’origine) : qui n’est pas interloqué/dérangé/ému par cette vision étrange et familière ? (2)

C’est là qu’Ozon, après nous avoir attendri/ramolli/ralenti distille à petites touches sa petite musique : la maternité, celle du corps fétichisé, de la femme niée et de l’homme absent,  c’est la guerre, c’est la mort. Sur la plage, la mer se déchaîne, et, entre les blockhaus, une inconnue (mère, mère supérieure, mère naturelle, mère sorcière) entreprend Mousse. Elle veut toucher son ventre. Elle parle d’épanouissement (la grossesse) et annonce la catastrophe (le départ de l’enfant). Plus tard, c’est un homme qui la drague à la terrasse d’un café, uniquement parce qu’elle est enceinte (3). Il la désire à cause de son ventre (!). Encore un peu plus tard, alors qu’elle danse en boîte, et laisse enfin un peu aller son désir, un jeune homme la ramène à sa "condition" en lui touchant le ventre (4). Partout, il est l’OBJET de toutes les convoitises. Comme l’héroïne de Non ma fille, tu n’iras pas danser (tiens, tiens, deux fois dans presque la même année, des cinéastes nous parlent de l’enfer de la maternité, de la solitude des femmes et de l’absence des hommes), Mousse ne s’appartient plus.

François Ozon au milieu de ses comédiens Isabelle Carré et Louis-Ronan Choisy
François Ozon au milieu de ses comédiens Isabelle Carré et Louis-Ronan Choisy

Mais toujours Mousse repousse, et Ozon ne la laisse pas tomber. Un homme, faux frère du défunt, puisqu’adopté, vient à sa rencontre. C’est Paul (5), et il va l’épauler.  Il est beau (oui, oui il est beau), il n’est pas hétéro. Il est là, il la voit, il va l’aimer, c'est-à-dire qu’il va être capable, lui l’orphelin - l’homo (6) - le fils pas préféré, de reconnaître son désir et d’en prendre sa part, en même temps qu’il connaît la nature du sien propre (et sa multiplicité).
C’est leur rencontre qui sauve Mousse. L’enfant aura un père, il sera porté. Mais à la fin, la voix intérieure de Mousse nous dira, droit dans les yeux, ce que nous ne voulons pas entendre, les conséquences de notre abandon (parents, médecins, amis, société toute entière) : on ne peut définitivement pas être mère sans le nom du père (Louise, Louis) qui est aussi un oui.


1) Unique ? Merci lecteurs cinéphiles, de me démentir si vous connaissez dans la cinématographie mondiale un autre exemple d’une telle expérience.
2) Moi ! me crie quelqu’un.
3) Cet homme confie à Mousse qu’il aime faire l’amour avec les femmes enceintes, à l’exception de la sienne.  Mousse parvient à détourner le désir de ce bougre qui n’est pas méchant, et lui demande de la bercer (!). Elle trouve dans ce bercement un apaisement (comment mieux dire qu’il faut avoir été et être bercée pour pouvoir bercer ?). Mieux, le berceur est  lui aussi, comme apaisé. Scène surréaliste.
4) Au passage, jamais la boîte de nuit ne nous était encore apparue aussi clairement comme le lieu utérin qu’elle est : un lieu où l’on bouge son corps au son des Boums Boums, un lieu où il est – enfin ! - impossible de parler.
5) La scène où Paul visite une Chapelle laisse entrevoir une interprétation possible du choix de son
prénom.
6) Même s’il ne faut pas le souligner, même si l’homosexualité n’est pas militante, le film fait quand même une spéciale dédicace à ceux qui confondent hétérosexualité et parentalité.







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Commentaires
De : Prendre un bornu par la main

Il faudrait interroger François Ozon sur son obsession de faire mourir Melvil Poupaud dans ses films ! L'occasion de citer le méconnu "Le temps qui reste" du même auteur, un film superbe

De : Florence

cette obsession a peut-être le sens suivant (en même temps je n'ai pas vu Le temps qui reste) : l'homme hetérosexuel, cette invention sociale du 19ème siècle doit mourir (la mort de Melvil, pas hétérosexuel typique, c'est pour dire que l'hétérosexualité tue les hommes)
C'est une hypothèse...

De : Pas de printemps pour Bornu

Dans Le Temps qui reste (que je te conseille plus que vivement) Melvil jouait un homosexuel qui se savait condamné et qui souhaitait entre autres choses faire un enfant avant de mourir. Là il meure encore et le revoilà géniteur (j'y pense à l'instant, encore un parallèle) !
Le coté géniteur est peut etre important aussi, l'homme comme procréateur, qui donne la vie et qui meure de suite après comme dans le Temps qui reste (où dans ce film-ci où on annonce à isabelle carré qu'elle est enceinte et que le père de son enfant est mort, dans cet ordre)

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