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Francis Ford Coppola - "Tetro" (Avant-Première)
Sorties salles
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Tetro n’est pas un protagoniste, dans son nom même, on saisit d’ailleurs bien qu’il ne puisse pas exister sans un « otro » en complément : celui qui pousse, qu’on le veuille ou non, en dehors de ce qu’on désire être. Sa présence est souvent intempestive, mais aussi inaliénable, dans les gènes. Et si sur ce modèle le fils n’échappe pas à son père malgré toute ses fuites, le frère quand à lui se fantasme surtout.
En ayant démonté la famille et les liens affectifs à travers les générations à tout va dans nombre de ses précédents films, Coppola intrigue ici surtout en nous promettant une métaphore intime de sa propre famille artistique, pour y décharger ses tourments. Rivalité, imposture et ambition sont à l’ordre du jour dans un cercle où la hantise de l’œuvre volée gangrène littéralement un génie artistique perverti jusqu’à la moelle.
Avec sa tête d’angelot, le jeune frère Bennie contraste avec le tourmenté Tetro, interprété par une figure reconnue de l’artiste égotiste et insatisfait (ce qui ne veut pas dire que l’interprétation de Vincent Gallo ne soit pas ici d’une belle sobriété). Pourtant c’est lui qui devient progressivement le héros de cette fiction, prenant son envol et s’affirmant, se détachant des faux-semblants de son histoire et de son origine, se substituant à une double figure modèle : celle du démiurge et celle du fuyard. Et trouvant un oedipe à résoudre là où il ne le pensait pas.
Le nœud gordien et la révélation finale du film sont aussi fascinants conceptuellement que l’exécution de l’ensemble un peu lâche et frustrante. Coppola, qui reprend ici le format numérique de L’homme sans âge, ainsi qu’ une bonne partie des responsables de sa direction artistique, peine un peu à être aussi convaincant que dans son précédent opus. Sans doute la forme de Youth without youth était-elle plus indiquée à une fiction compulsive, aux pistes multiples et à l’expérimentation de tous les instants. Dans ce récit plus linéaire, certains choix apparaissent comme des artefacts, au milieu d’une sensation de la durée très lancinante, comme une conséquence direct de l’image très lisse de la photo qui est nettement moins remise en question ici.
![]() Du coup on n’échappe pas à un certain glacé limite publicitaire du noir et blanc qui accentue la dimension bohème chic du décor argentin et des influences européennes. En choisissant de marier figures mythologiques et microcosme artistique, Coppola peine à nous intéresser à ses personnages ou à ses figures fantasques, parfois un peu fades ou convenues comme la diva critique jouée par Carmen Maura, ou la figure démiurgique habitée par un Klaus Maria Brandauer sous-exploité.
Les touches de post-cinéma, qui évoquent par moment Todd Haynes et qui étaient déjà à l’œuvre dans son précédent opus sont à nouveau présentes, mais plus discrètes ou parfois carrément ratées, tel ces références à Michael Powell qui peinent à s’épanouir dans le numérique et la pauvreté des balets exécutés. D’une manière générale les flashback en couleur et au format altéré peinent à convaincre, on s’étonne même de leur banalité de la part d’un tel cinéaste et d’un tel monteur. On nous dira que c’est toujours plus consistant que Jack, et c’est vrai, mais c’est aussi hélas nettement plus ambitieux à la base.
Reste quelques envolées stylistiques comme l’ouverture ou ce pastiche de Faust sur scène très savoureux ; la musique aussi est particulièrement envoûtante et marie quand à elle parfaitement les inspirations. Enfin surtout, Tetro voit la naissance d’un jeune acteur exceptionnel, Alden Ehrenreich, qui dévore littéralement l’écran, insufflant aussi un peu de fièvre et de conviction, lesquelles se font trop rare dans un bornage à l’humilité qui devient en fait un peu trop contraignant. On se demande parfois si Coppola ne s’est pas bridé. Ou s’il ne c'est pas un peu trop détaché de ce qu’il raconte, l’exécutant vaguement, de loin. Paradoxalement, il n’a peut-être pas vraiment osé affronter son sujet. On s’amusera du parallèle figuratif entre la scène des glaciers en Patagonie et celle de la rencontre du loup dans le dernier Wes Anderson, Fantastic Mr.Fox. La confrontation à chaque fois d’un père avec l’idéal d’une vie d’art ou d’aventure souhaitée et non menée à son terme. Symboles rappelant à l’un la quête de beauté qu’il fuit, à l’autre sa sauvagerie originelle : le tout dans le complexe d’embourgeoisement qui perturbe sans doute les auteurs de ces deux films respectifs.
Sortie le 23 décembre 2009
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Commentaires
De : Florence Je n'ai pas vu L'homme sans âge, je ne peux donc comparer les deux films. Je viens de voir Tetro. Je suis enthousiaste : le travail sur la lumière est extraordinaire, c'est œdipe démultiplié en Argentine. C'est beau, abstrait, stylisé, une sorte de Parrain sans la mafia. Le fait que le présent soit en noir et blanc et le passé en couleur (comme les représentations théâtrales) a pour moi le sens suivant : le passé est plus vivant que le présent. De : noodles Neuhoff , ds le cercle sur Canal, a dit qu'il y avait des dates de péremption sur les yaourts. Pourquoi pas sur les cinéastes ? car lui pense que Coppola l'a largement dépassée.... la date. C'est méchant non ? De : Arturo Belano aka Rémi Tetro est quand même assez sublime, comme une adaptation rêvée d'un roman de Cortazar qui n'existerait pas. Neuhoff a aussi dit que Le Père de mes Enfants était un téléfilm. Eric Neuhoff si tu me lis (ce que tu fais, je le sais): ça y est, c'est définitif, je ne t'aime plus. De : Florence Dire que Coppola a dépassé le date de péremption est carrément méchant, et faux. C'est le regard d'un homme de 70 ans qui en sait plus long que celui de 18 sur la vie mais qui se souvient aussi de ce que c'était d'avoir 18 ans 'ou 30 ou 40', c'est l' avantage de l'âge : on a tous les âges en soit. C'est un très beau film. Une merveille pour une interprétation lacanienne. De : Ludivine Merci, je ne connaissais pas Neuhoff et ça me soulage de savoir qu'il existe quelque part un critique qui ne sert pas les habituelles complaisances bêtifiantes où manque de sens critique et de références, annihile toute pensée... Concernant les deux films citées, Tetro et le Père de mes enfants. Tetro aurait tout pour être un grand film s'il n'y avait pas eu, les lourdeurs visuelles, les floues artistiques du scénario mal agencé, dont le déroulement se focalise sur only 2 personnages dans une même quête, durant 2H, sans ajout d'objet autre que l'esthétisme, très moyen tout ça pour un cinéaste soit-disant "majeur", si on y pense bien, je m'attendais à plus de teneur et moins d'effets visuels... Quand au film le Père de..., ne m'en voulez pas d'économiser une gymnastique sporadique, c'est simplement la croute de l'année 2009 parmi mon choix attentif des films susceptibles d'élever le niveau... De : Florence A mon avis, dans Tetro, le jeu sur la lumière n'est pas seulement esthétique, il a aussi un sens : la lumière aveugle Tetro, et son frère aussi tout à la fin, puis en quelque sorte tous les deux retrouvent la vue. Les jeux sur la lumière (qui aveugle ou qui éclaire) et les couleurs (noir et blanc du présent, couleurs du passé) ne sont pas gratuits. De : Ludivine @Florence: Je partage ce point de vue, je dirais tout court, les effets esthétiques ont du sens sauf quand ils tournent à l'esbrouffe, sollicités à outrance au dépend d'une qualité cinématographique de fond (culture, personnage, narration), pour ce qu'on pourrait attendre d'un Coppola, aurait-il délégué une partie de la réalisation? Insérer un commentaire : |
