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Ernst Lubitsch – "To be or not to be" (1942, reprise)
Sorties salles
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Histoire que le patrimoine cinématographique en salles (là où il sera toujours le plus à son aise) ne profite pas toujours qu’aux mêmes (i-e, aux Lyonnais, aux Toulousains et surtout aux Parisiens, ceux qui bénéficient d’une cinémathèque conséquente), la belle rétrospective Lubitsch en cours à la Cinémathèque française jusqu’au 10 octobre s’accompagne d’une poignée de reprises dans les circuits art et essai. L’un des premiers films à en bénéficier est To be or not to be, certainement le plus connu et célébré de son auteur. Tellement célébré que l’on peut douter qu’il y ait encore quelque chose à ajouter sur le sujet. Et pourtant, si ! Si ce n’est dans sa forme, qui épouse inévitablement les conventions du cinéma de studio de son époque, ce film est dans son sujet et la façon de le traiter parmi les plus modernes et audacieux qu’il nous soit donné de voir aujourd’hui, près de soixante-dix ans après sa réalisation. Pour en prendre pleinement conscience, un rappel historique s’impose. Au moment de la traditionnelle première du film à Los Angeles, le 15 février 1942, les Etats-Unis ne sont entrés en guerre avec l’Allemagne que depuis à peine plus de deux mois et l’effort de guerre hollywoodien commence à peine. To be or not to be s’inscrit évidemment dans cette logique mais fuit délibérément les pièges du film de propagande. Il choisit même, audace assez inouïe, surtout en pleine guerre, en pleine déportation des Juifs et autres "ennemis" du Reich (opposants politiques, homosexuels, Roms…), de faire rire du nazisme ! On pourrait même dire que Lubitsch rit moins des Nazis qu’il ne rit AVEC eux. Le colonel Ehrhardt et son aide de camp souffre-douleur Schultz en sont le meilleur exemple, pure duo de comédie, dont le statut de Gestapistes est à la fois accessoire (le même duo fonctionnerait dans bien d’autres contextes) et bien évidemment essentiel, tout à la fois. Encore une manifestation du génie de Lubitsch mais aussi de son scénariste, Edwin Justus Mayer. Le rire est décuplé par l’effroi des crimes des Nazis, qui accentuent d’ailleurs tous les effets de comédie. On notera d’ailleurs que Lubitsch fait le sacré pari de l’intelligence de ses spectateurs : la réalité des crimes nazis n’est qu’évoquée, jamais surlignée (pari d’ailleurs pas vraiment gagné, l’accueil du film à sa sortie étant assez tiède…). Lubitsch n’est pas là pour édifier les masses alors qu’il est probable qu’une bonne part de son public (d’abord venu pour la nouvelle comédie sophistiquée de Carole Lombard, l’une des reines de l’époque) n’avait, au mieux, qu’une très vague idée de ce qui se passait en Europe, si loin de l’Amérique, encore traumatisée par Pearl Harbor. Lubitsch déclenche le rire en évoquant les camps de concentration (l’hilarant running gag "They call me Concentration Camp Ehrhardt ?!?"), les exécutions sommaires des résistants polonais, le sort réservé aux Allemands exprimant la moindre moquerie à l’égard de Hitler… Pour oser une comparaison avec un conflit qui n’est pas de même nature et est heureusement bien moins meurtrier, on peut sérieusement douter, même si Elia Suleiman a pu s’en approcher, qu’un cinéaste israélien ou palestinien se voit laisser la possibilité d’en faire autant aujourd’hui. ![]() Carole Lombard et Jack Benny
Il nous est évidemment impossible de voir ou revoir To be or not to be en 2010 avec les yeux d’un spectateur de 1942. Mais on peut supposer que la force cathartique de l’énormité du rire déclenché au regard des enjeux (l’éradication d’un pays et d’un peuple, rien que ça) reste intacte et fait, à jamais, le génie de ce film, l’un de ceux, rares, où la perfection de la forme (Lubitsch maîtrise alors parfaitement les ressorts de la comédie qui portera bientôt son nom) rejoint à ce point l’importance capitale du sujet. Et le vrai sujet, c’est évidemment moins le sort de la Pologne que de la communauté qui en constituait une partie importante de la population avant la guerre (estimée à 10 %), les Juifs. Avec Le Dictateur de Chaplin un an et demi auparavant, To be or not to be est le premier film sur la Shoah. Mais sa très grande supériorité cinématographique est de rester constamment dans l’understatement, là où Chaplin n’évitait pas la lourdeur du prêche politique, se greffant assez mal au slapstick de la première partie de son film. Sauf erreur, le mot "Juif" n’est pourtant jamais prononcé dans To be…, ni aucun signe distinctif de la religion juive présent à l’écran (kippah, étoile de David, hanoukkia…). Lubitsch est bien plus subtil que ça, qui en appelle une fois de plus à Shakespeare, à la fois le moteur de la partie vaudevillesque du film (le monologue d’Hamlet (1)) et de son versant tragique (le monologue de Shylock du Marchand de Venise). Le personnage clé de Greenberg, même si son rôle est court et qu’il participe peu à l’action proprement dite, interprété par Felix Bressart, est à lui seul l’allégorie du peuple juif, dont, ne l’oublions pas, Lubitsch faisait lui-même partie. Il est également passionnant de revoir aujourd’hui To be or not to be à la lumière du récent Inglourious Basterds, qui doit finalement probablement moins à Enzo Castellari qu’à Lubitsch ! Toute la dernière partie du film de Tarantino, celle de l’attentat contre Hitler et son état-major au cinéma à Paris, est une variation sur celle du film de Lubitsch. Jusqu’au cinéma d’Inglourious…, dont le fronton évoque celui du théâtre varsovien de To be… de façon plus que troublante. Une preuve de plus, s’il en était besoin, de la modernité d’un film qui nous fait également regretter la disparition aussi tragique que prématurée de la merveilleuse Carole Lombard (2) et nous fait demander pourquoi diable l’épatant Jack Benny, grand acteur de vaudeville sur scène, fut si peu utilisé au cinéma… (1) Et l’un des plus beaux gags de l’histoire du cinéma, lorsque, à tout hasard, le souffleur murmure un "To be or not to be…" à Jack Benny s’apprêtant à débuter son monologue. (2) Décédée dans un accident d’avion le 16 janvier 1942 à 33 ans, elle ne vit même pas ce qui restera hélas son dernier film… Reprise du film le 8 septembre 2010
La première minute du film… Retrouvez d'autres articles sur Ernst Lubitsch : Rétrospective Lubitsch à la Cinémathèque française (25 août - 10 octobre 2010) Concours Culturopoing/Editions Montparnasse, des dvds de L'éventail de Lady Windermere à gagner !
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