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Eric Rohmer – "Les Amours d’Astrée et de Céladon"

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Posté par Cyril Cossardeaux le 2010-01-26



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On ne saura vraisemblablement jamais si, au moment de tourner Les Amours d’Astrée et de Céladon, Eric Rohmer (86 ans alors) avait le pressentiment (voire la certitude) qu’il s’agirait de son dernier film. Permettez qu’on choisisse de le croire et de considérer qu’il y enfonçait une dernière fois le clou d’une des caractéristiques majeurs de son cinéma, commune à maintes de ses œuvres : l’érotisme. Allons même plus loin : et si, au fond, cette adaptation de L’Astrée, avec ses nymphes vêtues de simples tuniques aux tissus peu opaques, était surtout l’ultime occasion de "faire faire de jolies choses à de jolies femmes", pour reprendre la célèbre définition du cinéma selon son ami François Truffaut ? De dénuder là un dos, ici une épaule, ailleurs une cuisse et même quelques seins ?...
L’érotisme selon Rohmer était évidemment tout dans la suggestion, ce qui est d’ailleurs une définition possible de l’érotisme. Celui de son cinéma est ici à son zénith, le conduisant même, dans la dernière partie du film, à aborder la confusion des genres. C’est en étreignant un peu plus qu’elle ne le devrait son Céladon qu’elle croit femme qu’Astrée prend conscience qu’il s’agit bien là de son amant qu’elle croyait perdu à jamais et le film s’achève sur les plus fougueux baisers de toute la filmographie du Maître. Il n’est d’ailleurs probablement pas innocent qu’en achevant son film de la sorte, Rohmer prenne une énorme liberté avec le roman d’origine d’Honoré d’Urfé (écrit au début du 17ème siècle) : chez d’Urfée, la découverte de ce travestissement conduit, sur l’ordre d’Astrée, au suicide des deux jeunes gens ; chez Rohmer, Astrée s’abandonne aux caresses de Céladon…

Véronique Reymond, Andy Gillet et Cécile Cassel
Véronique Reymond, Andy Gillet et Cécile Cassel

Ici encore, comme si souvent, il est question de jeunesse. Evidemment pas de cette jeunesse contemporaine dont Rohmer s’est si souvent fait le brillant portraitiste. Mais, dans ce dernier film, ses détracteurs ne peuvent pas lui faire le reproche de décrire une jeunesse un peu trop décalée, un peu trop 19ème (siècle, pas arrondissement… même si La Femme de l’aviateur se déroulait pour sa majeure partie aux Buttes-Chaumont), puisqu’Astrée et Céladon sont carrément des Gaulois celtes ! Mais revus et corrigés par le 17ème siècle, Rohmer marchant à fond (et le revendiquant dès le générique) dans le parti-pris de cet artifice, s’inspirant ainsi régulièrement de la peinture du Grand Siècle pour la direction artistique de son film. Et puisqu’il s’agit même de la Gaule revue par le 17ème revue à son tour par le 21ème, il prend même la liberté de mettre au cou de Céladon un médaillon contenant une… photo de l’élue de son cœur, avec beaucoup de malice.

Andy Gillet et Stéphanie Crayencour
Andy Gillet et Stéphanie Crayencour

La langue, elle, est peu ou prou celle du 17ème, avec sa syntaxe si exotique à nos oreilles. Ce n’était évidemment pas la première fois que Rohmer se payait le luxe de faire dialoguer les personnages de ses films dans un français qui n’est pas (plus) le nôtre : dans L’Anglaise et le Duc quelques années auparavant (la Révolution vue par une noble anglaise effrayée par la Terreur) et surtout Perceval le Gallois, gageure plutôt non tenue de faire revivre la langue de Chrétien de Troyes, écrivain du… 12ème siècle. Là aussi, que ceux ricanant de l’artificialité et de la préciosité de la langue rohmérienne en aient pour leur argent (si l’on peut dire : ils risquent plutôt de s’enfuir en courant à la première scène dialoguée).
Toujours soucieux d’"authenticité", il n’est pas question pour Rohmer de moderniser la langue d’Urfé et de ses personnages. Cela n’aurait d’ailleurs aucun sens au regard de l’absolu des sentiments qui les animent (haine, amour, amitié, fidélité…), qui ne s’expriment qu’avec des mots en symbiose avec une époque où ces sentiments s’écrivaient avec une majuscule. Prenons garde à ne pas faire d’Eric Rohmer un fieffé rétrograde (tant de ses films nous prouvent de toute façon le contraire) mais on peut supposer qu’il y avait, dans ces siècles passés, une vérité des sentiments humains, s’étant provisoirement perdus au fil de siècles de plus en plus gagnés par l’ironie et le second degré, qu'il pouvait regretter. Le "ver" est d’ailleurs déjà dans le fruit, autour d’Astrée, de Céladon et des personnages croyant à cette idée d’Absolu des passions humaines, via celui d’Hylas, ce berger troubadour prônant le libertinage (une idée bien 17ème siècle, ça…), interprété par un Rodolphe Pauly survolté, comme un mélange entre le Fabrice Luchini de Rohmer et le Ninetto Davoli de Pasolini.

Cette langue du 17ème siècle nous gagne, pour peu que nous acceptions de l’accueillir, portée par de jeunes (Andy Gillet, Stéphanie de Crayencour, Cécile Cassel…) ou moins jeunes (Serge Renko) comédien(ne)s à son service. Et peut aussi nous faire mesurer ce que le français (comme toutes les langues) a perdu en nuances et en beautés ce qu’il a gagné en froide efficacité (ce sale mot de l’Histoire moderne) au fil des siècles…




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Commentaires
De : Florence

Une définition du cinéma pourrait être : "faire faire de jolies choses à de jolis hommes et de jolies femmes"... et tout le monde serait content. Jeunesse, érotisme, confusion des genres : ça a l'air super !

De : l'amie de mon bornu

pour Rohmer ca peut se dire "faire dire de jolies choses à de jolis hommes et de jolies femmes", enfin pour qui aime l'érotisme giscardien
La chronique donne envie de voir le film en tous les cas


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