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Entretien avec Pascal Laugier, réalisateur de "The Secret" - Deuxième partie
Entretiens
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Nous attirons votre attention sur le fait que cet entretien contient de légères révélations sur l'intrigue de The Secret qui sort en salles demain.
Revenir à la première partie de l'entretien On parlait du cinéma sous forme de titres qui se posent comme des questions et The Secret est un film qui ne cesse d’en poser sans offrir de réponse. Tu ne crains pas qu’on te reproche une certaine morale même si, à mon sens, il n’y en a pas ? Qu’on risque de plaquer le personnage sur toi ?
C’est une erreur analytique classique de confondre l’idéologie et la logique d’un personnage avec les intentions du metteur en scène. Moi, ce qui m’intéresse, c’est de montrer que chacun a ses raisons comme Renoir quand il a fait La Règle du jeu. Il a dit, « Le plus terrible dans ce monde, c’est que chacun a ses raisons. » Et c’est là où ça devient intéressant pour un cinéaste, de rejoindre cette idée où le point de vue bascule de manière imperceptible et qui était le but. A l’heure où Hollywood ne cesse de faire des films qui sont convaincus de l’endroit où est le bien et l’endroit où est le mal, ce que les américains appellent les « preaching movies » (films prêcheurs), ils ne savent plus produire que ça. Des films qui ont absolument répondu à ces questions-là et qui somment le spectateur de s’identifier à tel personnage et de refuser tel autre personnage et d’en sortir avec toutes les réponses… Et pendant le tournage, on appelait le film le « grey zone movie » (film de zone grise), qui est constamment sur la ligne. Ce qui n’empêche pas que j’ai manipulé le matériau du film avec beaucoup de pincettes, c'est-à-dire que j’ai fait très attention, justement, à ce que le film ne dise pas ce que je ne voulais pas qu’il dise. Mais c’est un reproche qu’on m’a déjà fait sur Martyrs. Paris Match, encore eux, ont dit que c’était un film de petit nazillon…
C’est comme Starship Troopers qui a été taxé de facho.
Voilà. Ou Fight Club… Et ces gens-là n’ont absolument aucun problème avec les films de Michael Haneke ou avec Maïwenn quand elle fait Polisse et filme des enfants roumains qui, enlevés par les flics de leur camp, dansent de joie dans le fourgon de police… C’est une scène qui m’a glacé le sang et qui n’a pas soulevé une paupière dans la presse. Donc, chacun sa morale. Et je suis assez content de ne pas avoir la même que Paris Match.
Il y a quelque chose qui me frappe dans ton cinéma – à part peut-être dans Saint-Ange qui est avant tout un hommage au cinéma que tu aimes – c’est cette façon de faire appel à la jugeote du spectateur, de ne pas le prendre pour un con et de l’inciter à s’interroger et aussi à essayer de le déstabiliser en l’ébranlant un peu quitte à risquer d’être taxé d’ambigu. C’est quelque chose que tu aimes faire ?
Il y a un site américain qui a écrit à propos de The Secret que « Ca aurait pu être un super film de bogeyman mais malheureusement, Pascal Laugier a quelque chose à dire. » Et c’est drôle parce qu’aujourd’hui, c’est carrément un compliment ! (rires) Bon, sous-entendu, je suis arrogant et prétentieux, je n’ai pas la modestie de faire un film de croque-mitaine même si j’adore ça et peut-être qu’un jour, j’en ferai un mais là, c’était pas le but.
![]() Saint-Ange
Tu feras un film de croque-mitaine quand t’auras rien à dire.
Voilà, c’est ça ! Non, mais les grands films de croque-mitaine sont extraordinaires …
… et qui ont, en plus, des choses à dire.
… exactement, mais c’est curieux, cette époque. C’est comme les gens qui disent, « J’ai beaucoup aimé ça m’a fait débrancher mon cerveau pendant 1h30. » Ca, je l’entends souvent aussi. Les mecs légitiment le fait que le cinéma débranche leur cerveau. On vit une époque très curieuse.
Les gens veulent du divertissement, ils ne veulent pas réfléchir.
Oui. J’ai eu hier une discussion avec des bloggeurs – c’était une rencontre organisée par les distributeurs – et où les mecs disaient, « Mais je ne comprends pas, Mr Laugier, c’est que vous semblez ignorer totalement la notion de divertissement que peut avoir un film popcorn. » Alors, j’ai répondu que déjà, le mot « divertissement » est devenu un fourre-tout et j’ai aussi dit à ce jeune garçon très intéressant qui a 27 ans, « Sache qu’en 1968 les gens de ton âge se divertissaient avec 2001 de Kubrick. Ca les a explosés, ils ont adoré ça. Mais les vieux, ils n’ont rien compris. » C’est un fait historique, ce sont les jeunes qui ont fait le succès du film mais aujourd’hui, il serait ultra difficile pour le grand public. Donc la notion de divertissement ou de populaire a toujours existé et ça a donné le plus grand film du monde. Moi, ce que je prétends depuis une trentaine d’années, c’est qu’à Hollywood cette idée du public s’est effondrée. Elle perd de plus en plus son sens et c’est devenu de plus en plus facile. Et je ne suis pas arrivé à le lui faire entendre mais je ne pouvais pas répondre plus précisément que ça. Et je lui disais, 2001, ce n’est pas Inception. 2001, ce n’est pas les adaptations Marvel même si certaines sont très bien mais je ne vais pas les voir parce que ça ne m’intéresse pas. Mais il faut arrêter avec ce mot « divertissement ». Et je lui disais aussi que les mecs qui programment des merdes à la télé ne disent pas autre chose. Arthur et tous les autres font du divertissement et c’est comme ça qu’on éteint petit à petit les consciences au nom de ce que le grand public veut.
C’est comme ça que Nolan est qualifié de nouveau Kubrick !
Oui, c’est ça. Nolan, peu importe si c’est ma came ou pas, on peut aimer ça mais il y a des ponts de glissement depuis trente ans et aujourd’hui, on nous fait croire que Matrix, c’est 2001. Et j’affirme que non. Et c’est même assez facile à prouver. Et rien que de dire ça, ça me fait passer pour un petit con pédant.
Non, on est même assez contents d’entendre ça (rires). Même s’il y a toujours des réminiscences, il me semble que les références dans ton cinéma se font de plus en plus discrètes au fil de tes œuvres, on les sent moins présentes. Dans Martyrs, on sent nettement l’influence de Ténèbres et Le Cercle infernal pour Saint-Ange. On les sent encore, comme Stephen King pour The Secret, mais elles prennent moins de place.
Oui, absolument, le portrait de l’Americana et cette façon d’utiliser les mythes.
Tu la perçois comment, cette évolution ?
Ca me fait très plaisir que tu dises ça parce qu’on sait très bien que notre génération qui arrive après la fin de l’Histoire – les metteurs en scènes qui passent à l’acte après 10, 15, 20 ans à une époque un peu postmoderne, on va dire, où on a l’impression que l’Histoire du cinéma est finie, qu’elle est derrière nous et archivée en DVD, etc, et à la fois, on est complètement chargés de cette Histoire pour faire nos films donc l’un de nos gros problèmes, c’est qu’on fait des films chargés de gros sacs à dos pleins de pierres que sont nos références. Cette conscience que tout ça a déjà été fait, qu’on l’a déjà vu, donc c’est très compliqué mais c’est le problème de toute le monde, Tarantino, Christophe Gans, etc, même s’ils sont tous très différents entre eux. On appartient à une génération de cinéphiles qui passent à l’acte et comment essayer de faire en sorte que le ciné continue de garder sa fraîcheur alors que les histoires de croyance dans le cinéma sont remises en jeu ? C’est pour ça que j’aime autant un mec comme Shyamalan quelque que soit l’inégalité de ses films, j’aime aussi James Grey, Fincher, et je pense qu’ils font partie de ces réalisateurs qui arrivent à reposer le truc dans être postmodernes. Ils arrivent à relancer l’idée que le cinéma primitif est encore possible. Ce ne sont pas des films si théoriques que ça. Mais le gros problème de notre génération, et j’en suis la première victime, c’est d’avoir d’abord passionnément aimé les films des autres. Et aussi de continuer à préférer les films des autres, à être plus intéressé par le travail des autres que par le mien. Donc, j’essaie à chaque film de me délester des références et d’être le plus personnel possible. C'est-à-dire, écrire mes histoires en fonction de ce que je ressens de ma vie, de mes émotions et plus en fonction du dernier film qui m’a scotché.
C’est ce qu’on apprend au fur et à mesure, on n’y arrivera pas avec son premier film. Oui, voilà, c’est ça, on apprend seulement au fur et à mesure. Mon premier, Saint-Ange, est un film de planqué. Je me planquais derrière des archétypes. Et maintenant, j’ai de moins en moins peur de me la ramener et de plus en plus envie de s’exprimer, et peut-être que je finirai par faire un film expérimental d’auteur… Mon prochain film, c’est une histoire d’amour. Je suis en train de travailler là-dessus, une histoire d’amour qui est aussi un film à énigme, un thriller à suspense qui va être assez noir, assez violent, mais ça part d’une histoire d’amour. Je vais enfin filmer des gens en train de faire l’amour, il y aura un personnage principal masculin… Et là, je ne me pose plus du tout la question d’où ça part, quel cinéma, quel cinéaste… J’essaie vraiment maintenant de partir de ma vie d’homme, entre guillemets.
Justement, The Secret met en scène une héroïne apeurée, traquée et ambiguë. Et je voulais te parler de ta fascination pour la notion d’héroïne souvent souffrante et perdante, guettée par le piège de la folie à la Candyman, Rosemary’s baby… Est-ce que tu envisages d’abandonner ce thème récurrent ou est-ce que Pascal Laugier est un réalisateur féminin ?
Je n’envisage pas de l’abandonner dans la mesure où c4est jamais conscient quand je le fais. C’est en commençant à écrire que je me rends compte qu’il y encore deux femmes, une des deux a un handicap, il y a un passage de relais entre les deux, la première va finir la quête de la première – c’est vrai mais c’est pas du tout aussi conscient que ça. C’est sans doute lié à des trucs totalement obsessionnels chez moi qui m’ont profondément marqués dans les films des autres. C’est aussi lié au fait que j’aime travailler avec des femmes parce que ça me permet de passer 3,4 mois avec les énigmes que sont les actrices… Des fois, c’est assez trivial. La femme est la plus grande énigme pour moi, j’aime travailler avec elles, j’aime regarder leurs névroses, j’aime être témoin de leur hystérie, j’aime travailler avec ce matériau d’hystérie féminine…
Ce n’est pas un reproche, moi, ça me va parfaitement.
Oui, j’avais bien compris (rires). Mais là, j’avais vraiment envie de me coltiner un personnage principal masculin. Et je vais essayer de le faire pour mon film suivant.
Expendables 3, c’est pas pour maintenant, alors ?
Sûrement pas mais j’irai voir le 2. En fait, Stallone est l’un de mes héros. L’un de mes plus grands fantasmes est de faire un film avec lui. Pour moi, il est aussi puissant que Ventura ou Gabin mais je ne parle pas de sa filmographie, la sienne, qui est assez médiocre. Dans une interview avec Léonard Haddad il y a deux-trois ans, il a dit « malheureusement, je n’ai pas travaillé avec les vrais auteurs. Même Schwarzenegger a travaillé avec de meilleurs cinéastes que moi. » Il est très lucide sur lui-même. Mais lui, ce n’est pas un culturiste à la base, c’est un vrai cinéphile, un scénariste, un metteur en scène. Il s’est perdu mais en le voyant aujourd’hui, je le trouve incroyablement beau, émouvant et je rêverais de faire un film avec lui.
On parlait des femmes mais il y a les enfants, aussi, qui est un autre thème présent dans tes trois films…
Oui, c’est possible. Et qu’est-ce que c’est chiant de travailler avec des enfants ! A chaque fois que je me retrouve sur le plateau avec un gosse, je me dis, « Plus jamais, plus jamais ! » même si ça s’est super bien passé avec le dernier, Jakob Davies. Mais c’est très dur parce que vous êtes soumis à des règles syndicales parce qu’un enfant n’a le droit de travailler que quatre heures par jour, etc, donc c’est très, très difficile sur le plateau. Mais je ne sais pas pourquoi les enfants sont toujours présents, encore une fois, ce n’est pas conscient.
Et l’avenir des enfants te préoccupe ?
Ce n’est pas tant les enfants qui m’intéressent comme sujet que la façon dont se transmettent les névroses, que le déterminisme social, voilà. En début de recherche de financement du film et pour le producteur Richard Grandpierre, j’avais marqué dans ma note d’intention, « Est-on ce que l’on naît ? » Et ça, c’est une obsession chez moi, cette idée de déterminisme social. C’est un peu comme une vision Marxiste, si tu veux, et c’est pour ça que j’aime tant un cinéaste comme Mankiewicz qui n’a cessé de parler de ça de film à film, y compris dans les films qu’il a juste scénarisés. C’est toujours des histoires de mecs mal nés ou de femmes bien nées et qui veulent passer à la classe supérieure. Et comment ce système est un jeu d’ascenseurs et l’idée qui pour moi est assez glaçante, c’est que je pense qu’au fond, la société n’a pas changé depuis la société victorienne du 19ème siècle. Les classes sociales sont toujours les mêmes, il y a toujours autant de dureté et de pression entre les classes et simplement, on a recouvert ça d’un vernis « civilisationnel », notamment par les médias dominants, « Nous sommes tous égaux », cette espèce de faux démocratisme à deux balles et qui cache une très grande violence des rapports sociaux. Aujourd’hui en France, en 2012, les chiffres de fils et filles de prolétaires qui sont en université, c’est 2 ou 3%. Donc, rien n’a vraiment changé. Les enfants de paysans qui sont en fac, il n’y en a quasiment pas en France. Et on est en 2012. Et ça, c’est une question qui, pour moi, est fondamentale et plus j’avance dans mon travail, plus j’ai envie de ne pas faire l’impasse de ça dans l’écriture. Je me pose de plus en plus la question de qui est l’homme que je décris, qui est la femme, où est-elle née et que ce soit un matériau de récit, que ce soit vraiment au cœur du projet.
Dans The Secret, les familles qui accueillent les enfants sont visiblement aisées et peuvent leur donner une meilleure vie matérielle. Mais l’aspect matériel ne fait pas le bonheur d’un enfant.
Bien sûr que non. Et c’est pour ça que cet enfant pleure. J’ai volontairement choisi une actrice assez vieille, assez glaciale, un peu aristocrate, un peu châtelaine et il y a quelque chose de fondamentalement triste à voir cette petite sauvageonne de caravane se retrouver dans cet univers. Et à la fois, on comprend qu’elle va en école de dessin et qu’elle fera sans doute carrière parce qu’elle est douée pour ça et les deux sont vrais. Cette fille aura sans doute un meilleur avenir matériel mais qui ne fera pas forcément son bonheur. Mais nous sommes aujourd’hui dans une société où les gens se valorisent par rapport à leurs biens, leurs acquisitions, les hommes sont leurs voitures, les femmes sont leurs maisons, etc, puisqu’on vit dans une société où par définition, il n’y a plus d’utopie. C’est clair pour tout le monde. Et c’est quelque chose que j’avais commencé à faire dans Martyrs en sous-texte mais c’est d’écrire en suivant la logique folle de l’époque, c'est-à-dire en prenant cette logique au pied de la lettre, de dérouler le truc et de voir jusqu’à quelle morbidité ça va. Et c’est ça. Les pauvres rêvent d’être dans de grands appartements et d’avoir trois voitures. Et la petite fille du film le vit et c’est sinistre. C’est une chose qui m’avait beaucoup frappé dans un film que j’aime beaucoup qui n’est pas un film génial, c’est L’Emprise de Sidney J.Furie avec Barbara Hershey. Il y a un truc fabuleux dans ce film, que je n’ai jamais oublié. Barbara Hershey est attaquée par cette entité dans sa salle de bains et selon toute logique, elle devrait juste partir, déménager de là mais elle ne peut pas parce que c’est une prolétaire. Pour ces gens-là, c’est difficile. On la voit errer sur la plage avec ses enfants et ne pas oser rentrer chez elle et puis quand ses enfants sont crevés et à moitié endormis dans la voiture, elle y retourne. Et elle se fait encore violer dans sa chambre. C’est ça qui est beau et moi, ça m’avait bouleversé. Ce personnage est vraiment ce qu’il y a de plus réussi dans le film. Mais c’est ce déterminisme social auquel il est impossible d’échapper et ça peut être un terreau pour faire un pur film de genre.
Et t’as eu une totale liberté pour The Secret ?
Oui, totalement parce que c’est un film indépendant. Il y a un studio français derrière, la SND, qui a mis 60% du budget, le reste, c’était de l’argent provenant de coproductions canadiennes et américaines. Ca m’a permis d’avoir accès aux techniciens américains, à Jessica Biel, etc, et d’avoir une liberté créative totale.
Tu avais filmé Martyrs au Canada aussi ?
Oui. Pour le même budget, on pouvait en mettre plus sur l’écran au Canada qu’en France. Je ne veux pas dire du mal de mon beau pays mais c’est une réalité économique. Mais c’est vraiment mon film et il a été fait comme un film français, d’ailleurs.
Après ton expérience aux Etats-Unis, est-ce que tu pourrais faire un film sous contraintes ?
J’aimerais beaucoup faire comme les cinéastes de l’époque, c'est-à-dire recevoir un bon scénario et sentir que le producteur et moi, on a la même vision du projet. Le problème, c’est que ça n’arrivera pas à Hollywood parce que les scénars impeccables sont pris en charge par les metteurs en scène de liste A et moi, je n’en fais pas partie, je suis Mr Personne, là-bas. Mais j’ai l’impression que c’est plus un fantasme qu’autre chose parce que le système est ainsi fait aujourd’hui que ça marche moins comme ça. Souvent, on vous appelle pour des projets en tout début de développement avec lesquels il y a des milliards de chances de se friter avec les producteurs avant que ça n’arrive au bout. Donc autant développer ses propres films pour l’instant, en tout cas. Puis tous les projets que j’ai reçus des Etats-Unis, notamment Sunflower que j’ai adoré, mais je n’ai juste pas été pris. J’ai passé des castings presque comme un acteur parce que là-bas, ça marche comme ça et finalement, ils ne m’ont pas donné le film. On peut perdre un temps fou là-bas.
Je comprends mal pourquoi ils font venir des cinéastes pour certaines choses… Sur le remake de RoboCop, par exemple, le réalisateur est en galère totale. Ses idées sont refusées, etc, alors on se demande pourquoi ils l’ont fait venir.
Parce qu’ils ont cette schizophrénie, ou cette ambivalence, ou contradiction depuis le début de l’histoire des studios américains dans les années 20 et 30. C’est d’avoir toujours besoin de chair fraîche, de nouvelles idées, de sensibilités nouvelles, de culture nouvelle, mais une fois qu’on arrive chez eux, ils essaient de voir à quel point votre écriture ressemble à celle de tout le monde. Et on sent bien qu’ils ne le font pas exprès. Ils sont réellement bluffés par des films européens, asiatiques, etc, « Ce réalisateur a ce que nous n’avons pas alors on va l’appeler », mais tout ce que vous mettez à vous dans le script, toute cette sensibilité pour laquelle vous avez été choisi, c’est le premier truc qu’ils sabrent. Ca ressemble un peu au système communiste et c’est très curieux. Et comme ils sont tous sur des sièges éjectables, ils se disent que s’ils font passer cette singularité-là et que ça ne marche pas, on va le leur reprocher et les dégager. Donc on ne moufte pas.
Il y a des cinéastes ou des créateurs actuels dont tu te sens proche ?
Oui, plein. Comme déjà dit, James Grey, Fincher, Shyamalan, Lucky McGee – en France, j’aime les films de Gaspar Noé, d’Audiard, évidemment…
Le cinéma de genre actuel, t’en penses quoi ?
Je n’en pense rien. Le cinéma d’épouvante actuel est à un niveau très bas, le cycle est un peu terminé, on attend le nouveau Ring, le nouveau film d’où qu’il vienne mais qui balance un concept ultra original. Pour ma part, je suis épuisé des « found footage », j’en peux plus, je déteste ça. Mais en ce moment, c’est ça et ils continuent à en faire parce que ça coûté 5€ à produire et ça en rapporte 10, mais on attend tous le mec qui va nous mettre une bonne claque derrière l’oreille. L’horreur est assez basse en ce moment et je ne suis pas convaincu non plus par l’épouvante asiatique, c’est un peu la fin. Le film coréen, par exemple, a eu un souffle un peu court et se retrouve désormais complètement coincé dans l’ultra violence. C’est vain et beaucoup moins excitant. Après, il y a aussi des surprises incroyables par des réalisateurs déjà âgés. L’année dernière, par exemple, mon film préféré, c’était Ghost Writer par Polanski, un film incroyable, et aussi celui de Peter Weir, Les Chemins de la liberté.Je crois que le point commun entre tous les cinéastes que je continue à adorer, c’est ceux qui continuent à croire encore que le cinéma est possible, que leur propre voix parle à travers ce qu’ils font.
Et les cinéastes français qui font du fantastique actuellement ?
Je n’ai pas de jugement. Je crois que de toute façon, c’est un peu fini. En termes industriels, la production des French Frayeurs, je crois que c’est terminé, je crois que les producteurs ont rendu les armes. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a de mecs motivés qui pourraient relancer tout ça, il y en a et c’est formidable. Et puis qui sait, peut-être que l’un d’eux va nous mettre une claque. Mais en termes industrielles, j’ai l’impression que c’est mort. Ces films-là ont eu beaucoup plus de retentissement à l’étranger qu’en France, c’est comme ça. Aucun n’a suffisamment marché sur le territoire français pour qu’industriellement, ça se mette en route donc je n’en pense pas grand-chose ou alors, j’en pense comme tout le monde. Si on parle d’Innocence de Lucile Hadzihalilovic, j’en pense que c’est un film extraordinaire mais elle n’a toujours pas tourné depuis. Mais je crois que c’est un cinéma qui n’intéresse plus grand monde.
A part ce film d’amour, d’autres projets ?
Non. Pour l’instant, je suis à fond là-dedans avec les producteurs. Dans un monde idéal, c’est le film que j’aimerais faire après The Secret donc j’espère vraiment que ça va se faire. On se donnera peut-être rendez-vous dans quatre ans quand ce sera le cas (rires).
Il y a des rumeurs sur un sketch pour Théâtre Bizarre 2…
Oui, on est venu me trouver pour ça en me disant que j’avais des libertés artistiques absolues donc en tant qu’exercice de style et de liberté, c’est toujours intéressant. Pour l’instant, ils sont en recherche de financements, ils m’ont demandé s’ils pouvaient utiliser mon nom pour l’affiche et j’ai dit oui, évidemment, et puis comme vois, on va voir si ça va se faire ou pas. Mais j’aime l’esprit de ce projet et je suis à fond derrière ça. Pour moi, c’est fait par des gens au-delà de tout soupçon, qui ont envie de parler et qui font des choses. On en pense ce qu’on veut mais ils font des choses et ils sont motivés, généreux, et je n’ai aucune raison de snober ça ou de le prendre de haut. Après, on verra les conditions qu’on nous proposera pour faire les sketchs. Si je trouve que c’est trop risqué, je dirai peut-être non mais on verra. Mais ces gens-là sont souvent pris de haut par des mecs qui ne font rien à part commenter sur des forums internet sous pseudo et moi, je préconise solidarité absolue. Ce que font Lambot et Putters, c’est bon esprit, l’esprit fanzinat, et je soutiens toujours ça. Tu écris tes scénars seul ? Oui, à défaut d’avoir trouvé mon co-scénariste. J’ai plein d’amis qui ont de formidables talents d’écriture mais il ne suffit pas de prendre un ami pour que ça marche. Il faut trouver quelqu’un qui n’a pas les mêmes défauts que vous, qui vous complète, qui ne soit pas forcément un ami et cette personne-là, je ne l’ai pas encore trouvée. Des fois, je trouve quelqu’un mais ce n’est pas le bon sujet à écrire avec cette personne-là… Donc à défaut d’avoir trouvé un co-scénariste qui soit beaucoup plus scénariste que moi – parce que je ne me sens pas scénariste, il y a beaucoup de douleur quand j’écris – j’écris tout seul, il vaut mieux.
Revenir à la première partie de l'entretien Merci à Pascal Laugier pour sa disponibilité, ainsi qu’à Movie 2000 et à l’indispensable Bruno Terrier
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