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Entretien avec Bill Plympton - "Des idiots et des anges"
Entretiens
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A l’occasion de la sortie de son cinquième long métrage, Idiots & Angels, une œuvre singulière dans le cinéma d’animation mondial, nous avons rencontré le cartoonist américain Bill Plympton. Il évoque avec nous son travail d’auteur indépendant, les collaborations qui jalonnent son parcours, et son retour avec ce film à un style plus personnel que sur ses précédents travaux. Intarissable enthousiaste, Bill Plympton nous fait une nouvelle fois partager un moment précieux. ![]() Idiots and Angels est très différent de vos autres films, très minimaliste (peu de décors, de personnages, pas de dialogues), très noir aussi. Votre plus grand succès américain, I Married a Strange Person ! était à l’opposé total de cela : est-ce seulement une question d’argent qui a mené à tant de changement ? Hair High, mon précédent long métrage, est mon film préféré, j’y ai d’ailleurs investi beaucoup d’argent. De grands noms ont prêtés leur voix au doublage, David et Keith Carradine, Matt Groening… Ajoutez à cela une belle histoire, une belle animation, de beaux décors, mais malheureusement le film n’a pas rencontré le succès escompté. Je me suis alors dit «allez-vous faire voir, je n’ai pas besoin de vous, je vais faire un tout petit film, par moi-même, sans dialogues, sans stars, avec très peu de personnages et de lieux !» : je ne voulais pas dépenser d’argent, c’est le film le moins coûteux que j’ai réalisé, je n’avais pas de spécialement grandes ambitions pour lui. J’ai donc été très surpris lorsque les gens ont commencé à le voir et à me dire «Waah, c’est formidable». Ca a été un choc. Et plus les gens découvraient le film, plus j’étais face à ce genre de réactions. En fait c’est ironique, ça a été plutôt simple de le faire, ça a été très amusant aussi, et c’est mon plus grand succès critique, donc je ne comprends pas, vraiment c’est un mystère pour moi. Dans Idiots and Angels, on ne retrouve pas vraiment l’humour habituel de vos films, qui tourne autour du sexe et de la violence. Est-ce un changement ponctuel ou une réelle évolution ? Je travaille déjà sur un nouveau long métrage, et faire Idiots & Angels a été une telle expérience pour moi, tellement positive, que je pense garder une technique similaire pour ce nouveau film, une même histoire sombre, plus mature qu’avant. Mais j’ai toujours aimé et j’aime toujours le sexe et la violence, désolé, alors peut-être que dans le futur, je ferai un film plus fou, dans ce genre d’humeur qui me caractérisait. J’ai de nouvelles idées qui vont dans ce sens aussi. Mais le prochain sera aussi adulte, sérieux et intellectuel. En même temps, vous semblez beaucoup vous amuser avec les attentes du public quant à ces gags justement, est-ce un nouveau jeu pour vous ? J’ai toujours aimé les blagues visuelles. Beaucoup de gens lorsqu’ils voient le film, aiment les transitions entre les plans. Je dessinais la scène où Angel prend sa douche, et je me suis dit «Oh mon dieu, ça ressemble à une autoroute, cette eau qui coule». Je joue beaucoup avec ça car j’aime ça. Justement, au début du film, vous dessinez un lien entre chaque plan, l’eau qui coule de la douche devient le lait qui arrose le bol de céréales, comme dans votre court métrage Nose Hair. Il s’agit d’un aspect très graphique de votre travail avec lequel vous semblez renouer. C’est quelque chose de vraiment spécifique à l’animation, on peut difficilement faire ça en prises de vues réelles. C’est facile et drôle. C’est quelque chose que je faisais déjà lorsque j’étais étudiant, de jouer sur la perception visuelle, de brouiller les pistes, de créer une confusion. J’aime jouer avec les attentes des gens oui. Pouvez-vous nous en dire plus sur les références particulières de ce film. Bien sûr on pense à Roland Topor, mais possiblement aussi à des films de l’Europe de l’Est comme ceux de Jan Svankmajer, plus sombres. Lorsque je suis venu en France, j’ai acheté de nombreux livres de Roland Topor. Il est plus mystérieux et intellectuel que moi, ses travaux ont un sens caché, ils sont ambigus, avec différentes interprétations possibles, mais pas autant que chez moi. D’autre part j’aime sa technique, ses décors et tous les détails dans chaque dessin. Tex Avery est toujours une grande influence, Quentin Tarantino dont j’aime le travail aussi, Jan Svankmajer. Et sinon, David Lynch, Jim Jarmusch, tous ces films très mystérieux, noirs, sombres, dans lesquels vous n’êtes pas sûrs de ce que font les gens ni pourquoi ils le font, j’aime ces atmosphères. Mais mon film n’est pas aussi mystérieux, il est plus drôle. J’aimerais d’ailleurs travailler avec Jim Jarmusch qui est un ami, et qui m’a mené à Tom Waits. Je lui ai montré le film, et il l’a ensuite montré à Tom Waits qui a adoré, j’ai ensuite reçu un e-mail de sa femme qui disait «vous pouvez avoir les chansons que vous voulez pour votre film». Jarmusch veut m’aider, supporter mon film, il aime mon style, ma façon d’animer. Nous travaillons de la même manière, indépendante. Votre travail tourne toujours autour du corps, que vous nommez « l’ultime cliché ». Cette fois, vous semblez vous attaquer à la chirurgie esthétique, au divertissement autour des pratiques médicales qui existent aujourd’hui. Alors que votre film semble se dérouler dans les années 1940, ce sont de problèmes actuels dont vous parlez. En réalité je ne me moque pas de la chirurgie esthétique, qui est quelque chose de complètement fou. C’était plutôt parce que j’avais besoin que quelqu’un retire les ailes du dos d’Angel que j’avais besoin d’un docteur dans l’histoire. Dans le film, le corps humain devient un élément important, il s’agit de quelque chose qui est relié à l’intérieur de soi, de l’âme. On peut s’identifier à ces gens, à leurs pensées, et c’est ça l’important de mon film. ![]() Peut-on dire d’Idiots & Angels qu’il est un film de zombies ? Les personnes brûlées qui veulent se venger ressemblent en effet à des morts-vivants, des momies avec leurs bandelettes. J’aime cette idée que ces personnages sont comme des momies, qui sortent et crient «je veux une bière» (rires). Les gens disent que je grandis, que je ne suis plus un petit garçon, et c’est bien mais je pense que je suis toujours ce petit garçon qui aime choquer les gens, qui aime qu’ils se sentent en colère après moi… Une femme est venue me voir à propos de cette scène où les bombes explosent dans les pubs, une fanatique religieuse, mais je lui ai dit que je n’étais pas moi-même un religieux, que je ne faisais pas de prosélytisme comme elle le pensait. Le film sonne très français : les voitures qui roulent sortent d’un film de Tati, Nicole Renaud chante pour la bande-originale, et en même temps, on retrouve des icônes américaines typiques : l’ambiance film noir, le base-ball à la télévision. Je pense qu’il s’agit de mon film le plus européen, influencé par l’Est surtout, la Tchécoslovaquie, la Pologne, pour tout cet aspect très noir de mon film. La musique aussi est très européenne : bien que Pink Martini soit connu aux Etats-Unis, ils le sont plus en Europe. Tom Waits aussi est plus connu en Europe. Et puis, il n’y a pas de dialogues et c’est très rare pour un long métrage, je vois peu d’exemples, à part Les Triplettes de Belleville que j’adore. J’ai fait des courts métrages sans dialogues qui sont très populaires, donc j’ai pensé « pourquoi ne pas en faire un long métrage ? » C’est comme un challenge, puis-je le faire ? Et c’était en fait très facile. Pouvez-vous nous parler du moment où Angel observe la Femme à travers son verre de whisky, qui rend un effet très psychédélique ? Est-ce une manière de vous souvenir des années 1970, lorsque vous avez commencé à travailler à New York, de votre premier court métrage The Great Turn On, ou simplement l’expression de sa vision déformée de la réalité ? Lorsque j’étais plus jeune, j’ai pris de la drogue, de la marijuana, un peu de LSD, et ça a changé ma vie. Les Beatles ont dit que leur musique avait changé quand ils avaient commencé à prendre de la drogue : c’est la même chose pour moi. Quand j’étais jeune, je pouvais dessiner de façon très réaliste, mais mes dessins étaient ennuyeux, alors à l’université, quand j’ai vu des images plus excitantes, plus étranges que mes dessins, j’ai réalisé qu’il y avait des choses que je n’avais exploré, comme la distorsion du dessin. C’est ce que j’ai fait dans le film, exprimer la folie contenue dans l’image, et je pense que c’est la raison de mon succès. Je peux faire un beau dessin puis le déformer, déformer les formes et les courbes, et c’est ce qui est génial avec l’animation. Au départ, cette séquence durait deux ou trois minutes mais je me suis rendu compte que ça n’aidait pas le film, c’était juste une expérience folle alors je l’ai enlevé du film, c’était justement trop psychédélique. Peut-être la scène sera-t-elle en bonus sur le DVD. Est-ce que Idiots & Angels bénéficiera du même marketing que Hair High, avec les personnages principaux du film qui avaient leur page personnelle sur MySpace ? Je ne suis pas bon pour le marketing, il y a des gens qui s’occupent de ça à mon bureau et pensent à des idées comme ça a été le cas avec MySpace. On va faire quelque chose avec Facebook, qui est très populaire, mais je n’y connais rien, je suis un idiot … (rires). Nous pensons à des ailes que les gens pourraient avoir ou porter. A Paris, nous organisons une exposition de mes travaux, des storyboards, des croquis, pour expliquer comment sont faits mes films, et c’est vraiment une bonne idée. Hier j’étais au Forum des Images et les gens chuchotaient en me voyant, venaient vers moi : en France je suis connu alors j’espère que ça va fonctionner. La dernière fois que nous nous sommes rencontrés, vous pensiez qu’Horton pouvait remporter l’Oscar du meilleur film d’animation. Depuis, Kung-Fu Panda et Wall-E sont sortis, les avez-vous, et qu’en pensez-vous ? Je ne pense plus qu’il puisse gagner l’Oscar même si c’est un très bon film, parce que Wall-E a eu une très bonne presse. Horton a eu un box-office moins bon que Wall-E également. C’est de ça dont il s’agit. Peut-être Kung-Fu Panda ou Valse avec Bachir l’auront aussi, ce sont les trois films qui dominent. C’est étrange que Wall-E ait pu être si bien distribué d’ailleurs, car la première partie du film est sans dialogues, et les américains ne veulent normalement pas voir ça. J’ai aimé Wall-E mais j’ai préféré les films Pixar comme The Incredibles ou même Ratatouille, qui est un chef d’œuvre. En ce qui me concerne, je crois que je suis condamné à faire des petits films, comme Jim Jarmusch, mais je suis heureux avec ça, car je gagne assez d’argent pour continuer à faire de nouveaux films. Vous faites tous vos dessins vous-même. Est-ce que vous dessinez sur des feuilles que vous scannez ensuite, ou travaillez-vous sur cintiq, qui est un moyen plus rapide et donc plus rentable pour travailler ? Tout le monde me dit que je devrais passer à la cintiq. Mais en dessinant sur le papier, je peux créer une texture particulière, passer mon doigt sur le trait de crayon, chose qu’on ne peut pas faire avec la cintiq ou Flash. Ma texture est unique, on ne voit ça nulle part ailleurs, c’est pour ça que j’espère que Idiots & Angels aura du succès car il est très original. Avec l’ordinateur je gagnerais du temps c’est sûr, mais ça va à ce niveau là. J’ai mis un an à écrire l’histoire, faire le storyboard et le design des personnages, une année pour l’animation, et un an voire moins pour la post-production, le montage, les couleurs, la musique. C’est en fait plutôt rapide car les gros studios d’animation mettent autant de temps voire plus sur chacun de leur projet, alors que des centaines de personnes travaillent dessus. Je pense qu’ils changent énormément les choses au fur et à mesure, ce qui ralentit le processus du film. Etant réalisateur et animateur sur mon film, tout ça est beaucoup plus rapide. L’un des problèmes que je rencontre est que l’on me dit parfois que mes films ont l’air bon marché, car ils ne sont pas lisses comme ceux de Disney mais je ne veux pas faire ça ! Mes films sont très rough, très crus et c’est ainsi que je travaille, et c’est ce que le public veut voir. C’est original, et puis c’est mon style, ma touche personnelle. Hair High se déroulait dans les fifties, Idiots & Angels se passe dans les années 1940, doit-on deviner que votre prochain projet va lui prendre place dans les années 1930 ? (rires) Je ne sais pas quand se déroulera le prochain film, peut-être à la même époque que celui-ci. Je suis influencé par Le facteur sonne toujours deux fois, un film très sexy et à la fois très brutal, avec des gens amoureux, mais la jalousie et la colère s’en mêlent, et il est question de meurtre, ils se tuent l’un l’autre… Ca pourrait donc se passer n’importe quand mais je pense que l’on va revenir aux années 1940 ou 1950. Il s’agira de quelque chose de plus stylisé, de moins réaliste encore qu’ Idiots & Angels. Que pouvons-nous vous souhaiter pour la nouvelle année ? Du succès pour Idiots and Angels en France. Ce qui pourrait en amener aux Etats-Unis, en Allemagne… Je reviens en janvier pour faire plus de publicité, une master class aux Beaux Arts. Et puis il y a l’exposition ! Un grand merci à l'équipe d'E.D. Distribution pour avoir rendu cet entretien possible ! Retrouvez d'autres articles sur Bill Plympton : Bill Plympton - "Push Comes to Shove" Entretien avec Bill Plympton - Episode 1 Entretien avec Bill Plympton - Episode 2 Bill Plympton - Des idiots et des anges
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