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Entretien avec Agnès Varda autour du livre "Les Plages d’Agnès"

Entretiens
Posté par Cyril Cossardeaux le 2010-04-04



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Trois mois après la sortie du DVD, Les Plages d’Agnès, César du meilleur film documentaire en 2009, connaît une seconde naissance. Il s’agit cette fois d’un livre, publié par les Editions de l’Œil (dans une collection Mémoires de César ayant déjà honoré celle de Quand la mer monte, Le Promeneur du Champ de Mars, Lady Chatterley et La Graine et le mulet) et écrit par Agnès Varda elle-même. Fidèle à son habitude, elle a choisi une forme originale. Pas un livre sur le film mais, d’une certaine manière, le film en livre, découpé d’une autre façon, comme elle l’explique en introduction de cet entretien.
Le livre est d’ailleurs aussi, via les photogrammes du film, un bel album illustrant le premier métier d’Agnès Varda, celui de photographe, avec, en particulier, deux magnifiques portraits de Jean Vilar (p. 36) et Catherine Deneuve (p. 67).


Pourquoi ce souhait de prolonger Les Plages d’Agnès en livre ?

Ce qui me passionne c’est : comment on atteint les autres ? Comment s’établit la communication avec une personne qui regarde un film, un DVD ou un livre ? Qu’est-ce qu’elle éprouve par rapport aux signaux émis ? On sait que ce n’est pas la même chose. Pour ceux qui ont vu le film en salle, le DVD le leur rappelle et il le regarde déjà un peu différemment. Ceux qui ne l’ont pas vu le découvrent. Ce que m’ont proposé les Editions de l’Œil, dans le cadre de leur collection Mémoires de César, c’était de trouver une forme littéraire au film. Et la forme littéraire, c’est de publier tout le texte, comme s’il s’agissait d’un texte fluide, sans que cela n’apparaisse comme un scénario, avec ses conventions de présentation, ou comme un roman, avec des descriptions d’états d’âme ou de comportements. Alors que là, c’est strictement le texte des dialogues, quand il y en a (y compris ceux qui sont extraits d’autres films), sans explication quand on passe d’un film à l’autre, c’est strictement mon commentaire, le tout dans l’ordre absolu et chronologique du film. L’expérience devient d’une compréhension presque un peu plus hasardeuse, avec des photogrammes issus du film, mais ne correspondant pas forcément exactement au texte en regard. Il y a un décalage, qui mise sur une intuition du lecteur, une osmose entre ce qu’il lit et ce qu’il voit et une intuition de ce qui manque. A moins que ce ne soit un souvenir du film. Dans la mise en page que j’ai faite avec Martin Verdet, il y a une recherche de doubles pages, qui est un montage en soi, ce n’est pas par hasard si telles images sont associées. Pourquoi, pour les photos de la Chine, j’ai choisi de m’arrêter sur celles-là et pas sur d’autres, etc. Les espaces entre les paragraphes donnent aussi le temps d’éventuellement faire travailler l’imagination du lecteur. Pour moi, c’est une expérience amusante parce que je n’avais jamais fait ça. J’ai fait des livres préparant une exposition, comme celle de la Fondation Cartier, j’ai fait le livre Varda par Agnès où je racontais comment j’avais fait mes films mais là, c’est, d’après un film, une forme différente, plus littéraire. Ça me passionne !

Raconter les coulisses du film, par exemple, ne vous intéressait pas du tout ?

Ni les coulisses, ni les anecdotes, ni le making of, comme on dit maintenant.

Parce que c’est un film qui, d’une certaine mesure, montre déjà l’endroit et l’envers du décor ?

Oui, absolument.

Vous attendiez-vous au succès du film ?

Je pense que c’est un film très accessible mais il y a aussi un a priori, une "peur" d’aller voir ce genre de film. Pourtant, je ne connais que des personnes qui en sont sorties contentes, requinquées, émues ou amusées… Je peux dire que c’est un film qui a plu aux gens, qui a plu à ceux qui l’ont vu. Mais ce n’est pas pour ça que l’on peut dire que c’est un film populaire. A propos des Plages d’Agnès, on me dit plus souvent "merci" que "bravo". Il y a quelque chose qui a été donné aux gens et ils l’ont pris. Parce qu’ils se sont identifiés, ils ont senti que c’était pour eux, je ne sais pas…

Depuis quand l’idée du film avait-elle germé ?

Quand j’avais 78 ans et que je voyais arriver 80, les chiffres 8 et 0 qui avançaient vers moi comme un zoom ou un train, je me disais, mon dieu, il faut faire quelque chose pour mes 80 ans. Montaigne, vers la fin de sa vie, avait écrit "Je me suis mis à penser que ceux qui étaient proches de moi et qui vont me perdre aimeraient en savoir un peu plus sur qui j’ai connu". C’est un peu ce que j’ai pensé par rapport à mes enfants et petits-enfants. On ne demande pas souvent ce genre de choses à ses parents. J’ai donc décidé de leur raconter comment j’ai commencé, ce que j’avais en tête quand je faisais mes films, parler aussi d’amis, de proches, de gens rencontrés… Mais je voulais aussi parler de ceux qui m’ont faite. J’avais l’idée qu’on ne peut raconter que ceux qui sont autour de soi. Le portrait se fait par qui j’ai connu. Et puis j’ai eu plusieurs vies, j’ai été photographe, cinéaste, puis une jeune artiste contemporaine de 72 ans. J’aime énormément cette troisième partie de ma vie parce que je suis très contente d’essayer d’autres rencontres, dans d’autres lieux, de créer d’autres rapports avec le public qui regarde. Je trouve passionnant de pouvoir approcher plusieurs formes de création.

Agnès Varda dans "Les Plages d'Agnès"

Est-ce que, d’une certaine manière, Les Plages d’Agnès est l’équivalent de Jacquot de Nantes ou des autres films que vous avez consacrés à Jacques Demy ?

Jacques Demy était très attaché à son enfance, ce qui n’est pas mon cas. Il me l’avait donc racontée et je l’avais transformée en un film, qui est ses mémoires, de son enfance à quand il a réussi à entrer dans une école de cinéma. C’est donc la formation de Jacques Demy cinéaste, et non pas sa vie d’adulte, sur laquelle j’ai fait un documentaire, qui s’appelle L’Univers de Jacques Demy, où l’on voit des extraits de ses films et où j’explique comment, où et quand il les a faits, sans commentaires particuliers. Alors que Les Plages d’Agnès, c’est plutôt une promenade et l’idée qu’il y a un certain humour à l’idée de faire son portrait quand on a 80 ans. J’ai assez d’humour et de décalage par rapport à moi-même – j’ai fait le clown très souvent, je me suis déguisée, en costume de patate, par exemple – et c’est une façon de dire qu’on sait bien que tout ça est un peu dérisoire. Il y a d’ailleurs une séance du film amusante, où l’on a rassemblé tous les trophées de Jacques et de moi-même, la Palme d’or (pour Les Parapluies de Cherbourg, en 1964), le Lion d’or (pour Sans toi ni loi, en 1985), on les a tous posés sur le sable et on a déclenché une tempête qui a tout recouvert. Il y a quelque chose de vain dans l’idée de réussite, de récompenses, de prix. En revanche, il y a quelque chose de valable à choisir une vie d’artiste et de s’y tenir. Je n’ai jamais baissé les bras, je ne fais pas de publicités, je n’adapte pas de romans connus avec deux stars, etc. Non pas que je critique ça, ceux qui le font le font peut-être très bien, mais ça n’est pas mon travail. Mon travail, c’est de trouver des formes de cinéma, de créer tout le temps un cinéma qui ait sa propre écriture, un petit peu différente, un petit peu nouvelle.

La frontière a toujours été très poreuse, dans votre cinéma, entre "fiction" et "documentaire". D’où cela vous vient-il ?

Même une fiction comme Sans toit ni loi est nourrie de documentaire. J’ai fait un travail de journaliste avant de commencer le film, même si c’est une totale fiction. Même les témoignages dans le film sont écrits. Mais le film a une texture documentaire, vous êtes d’accord ? Et quand j’ai fait Les Glaneurs et la glaneuse, j’ai filmé des personnes parfois tellement extraordinaires qu’on aurait dit des "personnages". Il y avait presque une dimension fictionnelle dans ce que je suis arrivé à obtenir d’eux, dans ce qu’ils veulent bien raconter. Mais j’ai fait de vraies fictions : Sans toit ni loi est une fiction documentée, Kung fu Master est une vraie fiction, Cléo de 5 à 7 est une vraie fiction. Mais je suis allé dans des lieux où les gens attendent pour des examens et sont confrontés à cette peur de la maladie, il y a eu une enquête un peu journalistique pour se nourrir l’esprit.

Pourquoi avoir "délaissé" le cinéma de "pure" fiction depuis 15 ans (Les 101 nuits, 1995) ?


J’ai un grand plaisir à faire des documentaires. Et un grand plaisir à faire toutes ses installations, qui incluent elles-mêmes des documentaires. Et puis le monde du cinéma est dur, il y a de plus en plus de films et de moins en moins de place dans les cinémas, qui veulent changer très rapidement de programmation. J’ai eu de la chance parce que Les Plages d’Agnès a fait un bon "score". Mais tout est relatif. Dans la catégorie "films d’auteur", ça a très bien marché. Mais si vous comparez ça avec un succès de 400 ou 500 000 entrées…

Ciné-Tamaris nous a offert un somptueux coffret Demy il y a un peu plus d’un an. A quand l’équivalent pour vos propres films ?

Le coffret Jacques Demy, ce sont nos enfants, Rosalie (Varda) et Matthieu (Demy) qui ont entièrement assumé de trouver les films, de les restaurer, de faire les introductions… Ils ont fait un beau coffret, je suis assez fière qu’ils aient fait ça et qu’ils en aient eu marre que ce soit moi qui assume la mémoire de Jacques Demy et les restaurations. Ils s’y sont collés et c’est bien. Maintenant, ils préparent un très beau livre sur Jacques, qui va sortir en octobre, avec des graphistes… ils s’y sont mis vraiment ! Après avoir restauré trois ou quatre films de Jacques, maintenant, je m’occupe de moi. Mais on est un petit peu en retard pour l’intégrale parce qu’il y a des films à retrouver, à restaurer…

C’est prévu, donc ?

C’est absolument prévu, je pense en 2011, avec un petit coup de chance, pour mes… 90 ans, ah non, pas 90 ! Ce sera 83, disons… En tout cas, j’ai de la chance d’être aimée, c’est ça que je voulais dire. Je n’ai pas un grand succès commercial. Même à l’étranger, mes films sont vendus partout, ils ne font pas beaucoup d’entrées mais les gens qui les ont vus les aiment. Je suis très entourée, pas de "fans" dans le sens péjoratif du terme, mais par une protection de tous ceux qui aiment mes films. Avec Ciné-Tamaris, on va sa lancer sur tout ce qui est VOD sur Internet, parce qu’on est un peu en retard – ce sont mes enfants qui m’ont dit "Mamie, ça suffit, maintenant, on va passer au 21ème siècle, et en vitesse !" - on va utiliser les moyens de communication contemporains. Mais ça n’empêche pas qu’il faut faire les films, les photos, créer avec un amour de la curiosité qui ne m’a jamais quitté. La curiosité, la tendresse qu’ont les gens, un petit peu d’humour, ça va, ça fait la sauce !


Un grand merci à Jean-Bernard Emery, pour avoir rendu ces quelques précieuses minutes d’entretien possibles.



Retrouvez d'autres articles sur Agnès Varda :

Agnès Varda - "Les plages d’Agnès"
Rencontres du MK2 Quai de Loire - Mars-Avril 2010


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Commentaires
De : Marion

bravo Agnès pour Lion's love surtout ! Sans doute mon film préféré...

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