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Elia Kazan - "Les Visiteurs" (DVD)

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Posté par Guillaume Bryon le 2009-06-12



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Après la période prestigieuse qui l’a vu collaborer avec les plus grands auteurs dramatiques et écrivains de son époque, Elia Kazan avait avec America, America et L’Arrangement pris le chemin d’adapter lui-même l’homme de lettres qu’il était alors devenu. Ce fut deux grands échecs commerciaux pour le réalisateur de Sur les Quais et La Fièvre dans le sang, qui décide alors de se lancer dans un type de projet inédit pour lui : une équipe réduite, du 16mm, son fils aîné à la production et au scénario. Peut-être cherche t’il aussi à se frotter à une démarche directement indépendante, son épouse Barbara Loden venant de réaliser Wanda dans cette optique (Les Visiteurs lui empreinte son chef-opérateur et monteur). Nous sommes en 1971, et beaucoup de cinéastes classiques essayent aussi de ne pas se laisser dépasser par les œuvres les plus modernes du moment… Si Hawks et Hitchcock peinent à se réinventer dans leur fin de carrière, Kazan a encore de l’énergie pour remettre intégralement son système en question face au triomphe d'un Arthur Penn et l’arrivée des Friedkin et Coppola.
 
Sans doute n’a-t-il pas non plus vraiment le choix de cette économie : affaiblis au niveau de son crédit au box-office, Les Visiteurs s’avère en prime l’une des premières œuvres américaine à aborder les séquelles de la guerre du Vietnam, sujet encore bien délicat. De fait peu de personnes se déplaceront à l’époque pour voir le film qui deviendra bientôt l’un des travaux les plus méconnus du réalisateur. Kazan ne réalisera plus par la suite qu’une commande pour le producteur Sam Spiegel, Le Dernier Nabab, un autre gros échec commercial. Alors qu’il n’a pas encore 70 ans, la carrière cinématographique de Kazan s’arrête.
 

Les Visiteurs
s’inspire d’un fait divers relaté dans le New Yorker : le passage en cour martiale de plusieurs soldats pour le viol et le meurtre d’une civile vietnamienne. Dénoncés par un des leurs qui refusé d’y participer, ce dernier se terre depuis à l’abri d’une éventuelle vengeance. Ceux qui connaissent bien le Outrages de Brian De Palma auront l’impression qu’il y a comme un sentiment de familiarité : et pour cause, tous deux prennent ce récit comme point de départ, Kazan l’ayant choisi pour imaginer l’après tandis que 18 ans plus tard De Palma en fera la reconstitution, signant en sorte une préquel de fait. Autant Outrages sera un film lyrique et ample, autant Les Visiteurs se singularise par sa sècheresse et sa simplicité. Peu d’actions et de dialogues, pas de musique en dehors de ce qui se déroule directement à l’écran, et une unité de lieu et de temps très mince. La maison occupée par le couple que l’on découvre au début du métrage n’est même pas la leur, et tout autour s’étend un désert de neige et de glace.
  
Elia Kazan fait naître une grande tension avec des petits riens, dans la succession d’évènements anodins faisant à chaque fois intervenir des éléments qui font craindre le point de rupture : conversations ambigües, arme à feu, violence psychologique ou à l’égard d’animaux, suspens sexuel et scène de danse... C’est l’art du retard qui s’exerce ici à partir du moment où les deux militaires débarquent chez celui qui les a dénoncé. On passe aussi par toute sorte de doutes sur les motivations réelles de chacun, observant en vérité un énorme moment de suspension où l’on guette à tout moment l’emballement. Celui-ci n’aura pas lieu avant la toute fin des 84 minutes, et se révèlera un climax qui évite le simple défouloir ou la simple explosion d’énergie, pour continuer d’exprimer un malaise profond.
 

Réalisé la même année que Les chiens de paille de Peckinpah, et La dernière maison sur la gauche de Wes Craven, il est difficile de ne pas voir des points communs dans le concept en place, mais le film de Kazan use moins d’une violence explicite, tout comme il évite aussi les retournements radicaux chez ses personnages, qui restent assez insaisissables, l’action basculant moins à cause d’un poussage à bout qu’à partir de trois fois rien. Cela donne un film d’apparence moins dense ou brutal mais qui gagne beaucoup par sa sobriété et son aspect resserré. Kazan exploite habilement la possibilité que les deux intrus ne savent sans doute pas encore quel sort réserver à leur potentielle victime : tout est basé sur le contexte et la fragilité infime du déroulement, dans les relations qui se mettent place, les interprétations et incompréhensions, la difficulté des choix.
 
Difficile de ne pas placer ce film sur un versant voisin de Sur les Quais, tant ils sont tous deux obsédés par la thématique de la culpabilité et du bon choix, ce qui renvoi évidemment à la plaie intérieure du cinéaste, son témoignage à la commission McCarthy. Kazan dira qu’à la suite de cet évènement, il sera marqué par l’ambivalence de tout fait, et si un film exprime sans doute cela encore plus que d’autres dans son œuvre c’est bien celui-ci. Baigné de silences et de non dits très durs (souvent plus prégnants que les sous-textes psychanalytiques de certaines de ses œuvres antérieures), dépouillé aussi de récit très charpentés et de dialogues hyper-fignolés, c’est au bout du compte une mise à nue stylistique passionnante pour déceler tout ce qui fait le réalisateur… au-delà des auteurs et acteurs prestigieux qui l’accompagnaient.

 
 
Les Visiteurs, c’est aussi une confrontation familiale en filigrane : le fils écrit un scénario sur un sujet qui ne pourra qu’impliquer directement son père, tandis que le père évoque une génération qui n’est pas la sienne mais à laquelle il montre un intérêt vivace. Le personnage du vieil écrivain, « beau-père » du personnage principal vivant sur le même terrain, est à ce titre assez amusant, Chris et Elia Kazan vivant eux-mêmes alors sur la même terre dans une disposition assez voisine à ce que l’on peut observer à l’écran. Le film s’en montre d’autant plus secret et intime. La seule chose mine de rien qui puisse rendre un peu pesante sa découverte c’est de connaître le film de De Palma avant, et de garder tout du long cet étrange flash-back postérieur, tant les interprétations des comédiens mine de rien nous permettent de retrouver des personnages que l’on connaît, malgré les changements de nom. Cette correspondance est toutefois assez atypique et a son intérêt…
 
Comme l’un des créateurs de l’Actor’s Studio en 1947, Kazan a fait de James Dean et de Brando des stars. Ici encore il s’attelle à découvrir de nouveaux talents, et offre à James Woods son premier rôle au cinéma. C’est aussi la première apparition sur les écrans de Steve Railsback. Autant le premier va avoir une carrière relativement prestigieuse, autant le second, tout en restant une tête un peu connue, fera plus carrière dans la série B et les téléfilms de seconde zone (où ne se démarque vraiment que le Lifeforce de Tobe Hooper). C’est amusant, car si Woods est loin d’être mauvais ici, il ne transcende pas complètement son rôle de type hanté quand à savoir s’il est un lâche ou un faible… Au contraire Railsback démontre un magnétisme certain et fait naître facilement la crainte et le mystère. Le destin sera toutefois encore plus dur pour Chico Martinez et Patricia Joyce qui disparaîtront quasiment des écrans et qui sont pourtant ici absolument brillants.

 
 
Wild Side sort Les Visiteurs avec une unique piste VO en stéréo. L’image assez granuleuse témoigne de la pellicule employée par le cinéaste et de la photographie mais le nouveau master permet de (re)découvrir le film dans de belles conditions. En bonus on retrouve une galerie photo et des filmographies. On pourra regretter l’absence d’une petite étude particulière sur ce film précis, mais le principal supplément de ce DVD est de qualité. Il s’agit du documentaire de 56 minutes Elia Kazan, Outsider, d’Annie Tregot et de Michel Ciment. Le patron de Positif y suit le cinéaste dans ses différentes propriété, à l’Actor’s Studio ou sur des lieux de tournage. Il y parle de ses origines, de ses débuts dans la profession, de l’épisode McCarthy, sa conception de la direction d’acteur, son plaisir à être devenu écrivain… Tout y est passé au crible et écouter cet homme s’exprimer est absolument passionnant. Mine de rien, Les Visiteurs est abordé et en soit nombre de réponses peuvent donner des pistes de lectures sur ce film propre, quand Kazan parle de son fils ou quand il exprime son désir plus général d’aborder la mise en scène comme pour un film muet… Datant de 1982, ce document en 35mm nous apprend aussi que si Kazan est plus heureux comme « écrivain de troisième zone que comme cinéaste de premier plan », il avait bien en tête de réaliser encore au moins trois longs-métrages, ce qui ne sera hélas jamais le cas.
 
Réalisé par Elia Kazan (1972). Scénario de Chris Kazan. Avec James Woods, Steve Railsback, Patricia Joyce, Chico Martinez, Patrick McVey. Photo et montage: Nicholas T.Proferes. 84 minutes. DVD Zone 2 édité par Wild Side (sortis depuis le 8 juin 2009).



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