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Dorine Brun & Julien Meunier – "La Cause et l’usage"
Sorties salles
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Il existe en France une république bananière. Une petite république bananière d’à peine plus de 11 km² et 42 000 habitants, située à seulement 29 kilomètres au sud de Paris. Elle s’appelle Corbeil-Essonnes et est "gouvernée" depuis dix-sept ans par un vieil homme de 87 ans, Serge Dassault. Serge Dassault et les milliards (1) du groupe qui porte son nom (et dont il a hérité de son père Marcel), aussi connu pour ses activités d’avionneur que de patron de presse. Factuellement, cette présentation est fausse car Serge Dassault n’est plus maire de Corbeil depuis 2009 et l’invalidation de sa réélection deux ans auparavant. La raison en était justement l’usage un peu trop immodéré et anti-démocratique de son argent. En gros, depuis qu’il s’est lancé dans la carrière politique à Corbeil et plus encore depuis qu’il en est devenu le maire (2), Serge Dassault achète les voix d’une partie de ses électeurs et la justice l’a condamné pour cela (3). Dans une démocratie idéale, une telle condamnation signifierait la mort politique du coupable. La Cause et l’usage, le premier long-métrage de Dorine Brun et Julien Meunier, est une démonstration (parmi d’autres, hélas) que la France, le croiriez-vous, n’est pas tout à fait une démocratie idéale. Et peut-être même pas une démocratie "normale", pour reprendre un terme qui a déjà pris un méchant coup de vieux l’espace d’un seul été. Car la France est ce pays où un homme politique inéligible peut quand même se faire réélire (de justesse, certes, mais réélire quand même), en quelque sorte "par procuration". La tête de liste UMP à l’élection municipale partielle de septembre 2009 à Corbeil-Essonnes s’appelle Jean-Pierre Bechter mais pas un seul Corbeil-Essonnois, qu’il soit partisan ou opposant à l’ancien maire déchu, ne feint même de faire croire que le véritable candidat à sa propre succession n’était pas Serge Dassault lui-même. Et certainement pas Bechter, dont toutes les apparitions, généralement muettes, dans La Cause et l’usage, procurent un incroyable malaise, vite transformé en dégoût face à un mépris des institutions affiché avec la morgue ostensible que l’on connaît à Dassault. Pour autant, La Cause et l’usage n’est pas le portrait du seul Serge Dassault et de son homme de paille en herbe (comme aurait dit Coluche) en campagne. Le film s’attache aux pas de plusieurs candidats et leurs militants. Et l’une des premières choses qui frappent est de voir à quel point la différence est ténue entre ces deux catégories d’adversaires de Dassault. Dorine Brun et Julien Meunier nous rappellent une évidence toute bête mais qu’une année d’élections présidentielle et législative nous avait fait oublier à force de "storyteller" 24h/24 sur les mêmes têtes d’affiche de la vie politique française, chaque jour rabaissée un peu plus au rang de très mauvaise série télé : la politique, au niveau local, est d’abord l’affaire de citoyens, de moins en moins nombreux mais jamais avares de leur temps et raisonnant rarement en termes de "retour sur investissement" (et heureusement pour eux !). ![]() A Corbeil, concrètement, ce sont des hommes et des femmes persuadés qu’il n’y a pas de fatalité au clientélisme du système Dassault. Que lon peut encore convaincre des électeurs par des idées davantage que par de l’argent ou des avantages en nature. Et, en même temps, parce que le film reste une observation des faits et un enregistrement des opinions des uns et des autres assez neutre, La Cause et l’usage fait aussi naître un vrai trouble. Beaucoup de ses électeurs qui témoignent, surtout les plus jeunes, reconnaissent sans aucun problème ne voter pour le clan Dassault que pour des raisons purement matérielles et tous semblent s’accorder à dire que, en passant en 1995 de la gauche à la droite, leur situation s’est améliorée, notamment dans le domaine du logement. Le film ne permet pas de confronter ces affirmations à l’épreuve des faits. Mais peut-être est-ce vrai, Serge Dassault, de par son extrême proximité avec Chirac puis Sarkozy mais aussi par le puissance de son empire industriel, ayant à coup sûr beaucoup plus de moyens (légaux ou non…) qu’un édile socialiste ou communiste "anonyme" d’apporter de l’argent dans sa ville. Il en fait d’ailleurs l’un de ses principaux arguments de campagne. Mais et si, finalement, n’était-ce pas le premier devoir d’un élu que d’améliorer la vie de ses administrés ? Et comment reprocher à ceux dont c’est le cas de s’asseoir résolument sur les principes les plus élémentaires de la République au profit d’une amélioration de leurs conditions de vie (réelle ou perçue) ?... Vaste débat auquel La Cause et l’usage apporte sa modeste (petit budget, sortie limitée, durée courte, 1h02) mais précieuse contribution. En même temps qu’il est une sorte de post scriptum tardif à la formidable série documentaire tournée à Corbeil-Essonnes par Daniel Karlin en 1995, Du côté de chez nous, l’année même où cette ville a basculé. Pour le meilleur et/ou pour le pire ?... (1) Cinquième fortune de France, estimée à près de 10 milliards d’euros. (2) Presque une gageure tant Corbeil fut pendant plus de trente-cinq ans l’un des fleurons électoraux du Parti communiste. (3) Décision du Conseil d’état du 9 septembre 2009 rejetant les recours de Serge Dassault. Sortie nationale le 5 septembre 2012
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