
L’an dernier, Le temps des grâces a remporté un beau succès critique, accueillit comme un véritable documentaire de référence sur le sujet des mutations agricoles. Un accueil globalement mérité, car l’œuvre a le mérite d’avoir un vrai regard, et de sortir à la fois des sentiers battus des documentaires/ « reportages » militants et de ceux des grosses machines environnementalistes accompagnées par de grosses stars et de grosses entreprises. Sans doute parce que Dominique Marchais, en dépit de la démarche de synthèse et de pédagogie qu’il adopte souvent ici, est peut-être venu à ce projet dans sa forme ultime par d’autres biais ? Au détour des bonus de cette édition DVD, on apprendra ainsi que le réalisateur avait d’abord envisagé de faire un film sur le foncier. Plus encore que la productivité et ses rouages, l’occupation du sol semble être la préoccupation majeure de Marchais, qui passe ici autant de temps à composer une sorte de mosaïque paysagère qu’à donner la parole à différents intervenants.
Le temps des grâces ne vole pas son titre, puisqu’il semble représenter une agriculture presque éthérée au milieu des silences et d’une temporalité qui semble infinie. Chaque entretien est ici accompagné de longues respirations picturales, qui illustrent souvent les propos mais jamais grossièrement et toujours dans le sens d’une ouverture méditative. Il ne s’agit pas pourtant de s’installer dans le bucolisme et le passéisme… Au contraire, le metteur en scène semble chercher à figurer un tournant poétisé, où la frontière serait mince entre harmonie et extinction, vie et mort. On pourrait peut-être le lui reprocher sur certains aspects : le film évacue un peu trop ce qui est de l’ordre de la sueur et du labeur, il reste aussi continuellement en amont des problématiques, que ce soit d’ailleurs dans ses choix de producteurs bios ou plus industriels.

En excluant de toute figuration la grande consommation, les décors et l’ambiance des débouchés de l’industrie agro-alimentaire tout autant que les phénomènes de la mondialisation, Marchais est explicite quand à sa motivation : une évidente passion pour la mutation des terroirs et l’origine même des sols. L’espace change, voir est attaqué d’un extérieur qu’on ne devine qu’en ligne d’horizon… Mais le film peut du coup difficilement prétendre ainsi à la vue d’ensemble qu’il revendique, du moins il cantonne peut-être trop l’aval au verbe de ses intervenants. Lorsqu'au milieu du film l’exploitant le plus ouvertement hyper productif parle de sa revendication d’un bon niveau de vie, du droit à la société des loisirs et à son patrimoine propre, et avec un certain cynisme de l'exploitation des images pastorales par la publicité, la chose semble avoir un écho peut-être un peu lointain par rapport à l’image à l’écran.
Le temps des grâces est d’une évidente beauté esthétique et contemplative, slalomant entre les différents territoires français de l’Yonne au Limousin avec habileté. Il porte aussi une certaine distanciation sur les frontières ténues entre le rural et l’urbain, l’un dévorant l’autre plus subtilement qu’on ne le pense et pas forcément dans une dimension spectaculaire : c’est d’ailleurs explicite dés ce premier plan élégant où un avion apparaît au dessus d’un champ d’île de France, côtoyant un aéroport. L’œuvre semble constamment en quête de « l’équilibre subtil », à la fois celui mortel du basculement dans l’infertilité, et celui « retrouvée » qui permettrai de réaccompagner et exploiter la nature au-delà des apports chimiques et hyper-productifs. Une invitation à changer de regard sur la nature, sur les possibilités entre nos mais, sans excessivement nous faire peur mais en s’attachant à des détails peu abordés (des terres de vignes en extinction et la question de la durée de vie des sols, par exemple)… Quitte peut-être à apparaître parfois doucereux dans la démarche d'ensemble, et à interroger la politique du « bazooka » en manquant sans doute parfois d’un peu de nerf.

En soit le film reste malgré ces réserves un bel objet jamais verrouillé, qui permet de s’informer, de susciter le débat, et de rencontrer des personnalités intelligentes et originales: voir ainsi ce couple de micro-biologistes des sols, ou l’impressionnant et très drôle Matthieu Calame, ingénieur agricole à la fondation Charles Léopold Mayer. Les débats enregistrés en salle qui sont en bonus de ce DVD édité par Capricci sont particulièrement pertinents, car ils laissent la parole aux spectateurs, dont certains professionnels de l’agriculture, et ainsi à des contradictions non exprimées dans le film en lui-même. Dominique Marchais y éclaire par ailleurs directement sa démarche, tandis que l’on retrouve certains intervenants du film qui apportent des éclairages sur des sujets et aspects parfois différents de ceux traités dans le long-métrage.