
A la vision de Winter’s Bone, la première tentation serait d’imaginer un autre contexte à son héroïne, lui réinventer une vie : une autre région, une autre extraction sociale, une autre terre, pour mesurer toute l’injustice de son sort, attachés que nous sommes à ce regard désemparé, cherchant avec la fureur du désespoir à fuir le malheur qui la poursuit. Energique et radieuse, on se dit que Ree aurait tout pour être heureuse, un bel horizon s’offrant à elle comme toutes les jeunes filles de son âge. 17 ans, c’est un âge pour flirter, pour avoir des petits amis, des copines de lycée à qui raconter des potins. Mais le destin est une teigne, faisant naître certaines dans le coton et d’autres dans un trou irrespirable au fin fond du Missouri. Winter’s Bone confirme à quel point l’individu est le fruit de conditionnements et combien il « est » par l’endroit où il naît. Vivre ou survivre, c’est un peu ce qui différencie Ree de ses sœurs privilégiées. Plus qu’absente, c’est une mère impotente et quasi muette que Ree garde et soigne, comme une infirmière. Le père a, quant à lui, disparu après être sorti de prison en hypothéquant la maison pour payer sa caution, monnayant sans doute au passage les noms de ses complices. Loin de la figure de l’absence paternelle et du manque qui l’accompagne, la réalité est bien plus prosaïque : toute la famille risque d’être expropriée s’il ne réapparaît pas. Il faut se rendre rapidement à l’évidence, la quête éperdue du père se mue rapidement en quête d’un corps, un mort dont la découverte, comme un passage de témoin, sonne comme l’unique planche de salut pour la famille.
Pleine de douceur, presque apaisée, la séquence d’ouverture de Winter’s Bone, dans laquelle une jeune femme attentionnée prépare le petit déjeuner à deux enfants encore endormis sur le canapé, ferait presque illusion quant à la dureté de la vie. Pourtant, toute la dichotomie de Winter’s Bone est là, contenue dans cette seule image, cette rage avec laquelle une grande sœur entreprend d’assurer l’apaisement de son frère et de sa soeur, de sacrifier en quelque sorte son existence à leur bonheur, d’oublier même de vivre, pour leur offrir ce qu’elle n’a sans doute jamais eu. Une enfance. Le temps de Ree ne laisse nulle place à l’insouciance ou l’attendrissement ; livrée à elle-même ; projetée violemment dans le monde des adultes, et s’y cognant comme dans un abime sans fin, face à des responsabilités qui la dépassent. Ree ne se résigne jamais à son triste sort ; elle préfère foncer sans réfléchir vers le danger plutôt que de s’avouer vaincue, intimement convaincue que chaque lutte n’est jamais vaine. Winter’s Bone est tenu par la force de son personnage principal, comme une louve prête à tout pour protéger ses petits, qui leur apprend à chasser et les éduque à la dureté de la vie.
La beauté de Winter’s Bone tient à sa dualité, son art du contraste et des éléments entrechoqués, dont le personnage principal - porté tout autant par l’instinct que par sa fraicheur juvénile - constitue la synecdoque bouillonnante entre douceur et hargne vitale. Comme Ree, Winter’s Bone est œuvre-oxymore, âpre et émouvante, violente et douce, à la fois pleine d’empathie et sans compromis. La vie quotidienne des habitants de cette petite ville évacue la notion de bien et de mal. Organisée en tribus familiales, en clans qui se protègent les uns les autres, ils ne s’embarrassent pas de bienveillance, de charité ou de sentiments de solidarité, dominés par l’instant et l’instinct, qui évaluent l’autre comme une menace potentielle, une mise en danger de leur fonctionnement autarcique. Tous sont en état de lutte pour la survie, des bêtes sauvages qui mordent pour éviter d’être dévorés. Ici, aucune vision panthéiste idyllique de la nature en harmonie avec l’homme ne lui viendra en aide. La nature paraît même contre lui, plus pressée de l’enterrer, de cacher son corps, que de le protéger. Difficile de ne pas évoquer Délivrance pour l’aspect rustre, rude, brutal, cette prégnance du regard animal, sans pour autant verser dans le climat de dégénérescence des rednecks boormaniens.
Autour de Ree gravitent des seconds rôles très émouvants dont la vie ne tient souvent qu’à un fil, prêt à se rompre. Le tact de la mise en scène de Debra Granik tient à son absence de pathos, cette capacité à rendre compte de la cruauté du destin sans faire preuve de cruauté complaisante de traitement ou de jugement. Plongeant Winter’s Bone dans une photo au réalisme blanc et bleuté, elle adapte le livre de Daniel Woodrell tout en sobriété, imposant un regard féminin qui rappelle celui de Frozen River ; l’on y ressent cette même circulation alchimique entre un climat glacé qui envahit, engourdit les esprits et la chaleur individuelle qui permet encore à quelques-uns de résister. Car au-delà du pessimisme de l’ensemble, l’espoir existe, subsiste dans la beauté de moments suspendus, dans l’instant d’un regard, d’une voix chaleureuse ou d’enfants qui jouent.

Certaines actrices électrisent leurs premiers films de leur présence brute et spontanée en incarnant dans leur chair même des personnages meurtris, blessés. On pourrait citer Abby Cornish de Somersault ou même Amber Lee dans All the boys love Mandy Lane. Aussi Winter’s Bone ne serait rien sans Jennifer Lawrence qui impose son personnage avec la grâce des premiers rôles, la force des débuts. C’est ce moment où en quelque sorte il faut saisir l’essence même de la jeunesse, ce jeu plein de force et de fragilité, d’un naturel ébouriffant qui ne reparaît que très rarement, que parvient à capter la cinéaste. Winter’s Bone se mue en un superbe portrait de femme, tour à tour candide et sans illusion. Avec sa fierté de combattante, comme une boxeuse seule contre tous sur le ring du monde, Ree constitue une forme de quintessence du don de soi dominé par un altruisme furieux.