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David Cronenberg – "A Dangerous Method"

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Posté par Cyril Cossardeaux le 2011-12-14



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En voyant A Dangerous Method, on ne peut pas s’empêcher de penser que, au fond, ce film arrive peut-être une trentaine d’années trop tard dans la carrière de Cronenberg. On pourrait même dire que tout son cinéma prône le primat de l’esprit sur la matière, sur la matière humaine (la chair), en particulier. Il était donc parfaitement logique que, tôt ou tard, il s’intéresse aux deux grandes figures fondatrices de la psychanalyse, dont ses films (et lui-même) sont à ce point nourris, Sigmund Freud et Carl Gustav Jung.
Mais d’un tel sujet, on a la sensation que le Cronenberg des années 80 (définitivement sa grande décennie ?...) aurait probablement tirer un tout autre film, bien davantage encore travaillé par les pulsions sexuelles et morbides (1), sans doute plus "malsain" que ne l’est A Dangerous Method. Mais ce n’est pas la première fois que l’on regrette, sinon l’assagissement, au moins la "respectabilité" de Cronenberg (cf. sa vision très clinique du Crash de Ballard, pourtant mélange de sang, de sperme et d’huile de vidange). Lorsqu’il œuvrait sans ambiguïté dans le seul cinéma de genre, Cronenberg était moins "fréquentable" pour l’intelligentsia critique (ne parlons même pas des directeurs des grands festivals de cinéma), mais il était autrement plus intéressant, excitant et même, osons le mot, bandant.

Keira Knightley et Michael Fassbender dans "A Dangerous Method"
Keira Knightley et Michael Fassbender

Mais il ne sert sans doute à rien de ruminer sur cette rencontre qui n’eut alors pas lieu et plus utile de se pencher sur le résultat de cette double adaptation : celle du livre de John Kerr, A Most Dangerous Method (1994), qui révéla la relation entre Jung et sa jeune patiente russe (et future brillante psychanalyste) Sabina Spielrein, et la pièce que Christopher Hampton en avait tirée, The Talking Cure, montée pour la première fois en 2003, avec Ralph Fiennes (qui venait d’ailleurs de tourner Spider avec Cronenberg) et Jodhi May dans les deux rôles principaux.
Les dix ou quinze premières minutes font réellement craindre le pire. Terriblement littérales, toute subtilité en est absente et l’on redoute surtout un festival de grimaces hideuses d’une Keira Knightley qui ne fait pas dans la finesse dans ses crises d’hystérie. Impossible alors de faire abstraction de son image glamour d’égérie Chanel et de ne pas soupçonner une stratégie de contre-pied un peu trop voyante (visage déformé par la douleur psychique, aveu d’une libido exacerbée, torturée et sous l’emprise de l’humiliation masochiste) programmée pour l’emmener aux Oscars. Le plus terrible est que ça pourrait d’ailleurs bien fonctionner…
Le film démarre sur Spielrein (son arrivée à la clinique où exerce Jung non loin de Zurich est la première du film) alors qu’il aurait été plus judicieux de se pencher d’abord un peu sur le background des recherches médicales de Jung et sur l’enjeu de cette thérapie qu’il entreprend avec cette étrange jeune femme. Dès le début du film, on touche en fait du doigt l’un de ses gros points faibles : son casting trois étoiles (Knightley, Michael Fassbender, Viggo Mortensen) qui concentre artificiellement tout l’enjeu de son sujet (qui n’est pas mince, puisqu’il traite d’une rupture – Freud/Jung – sans laquelle le sort de la psychanalyse eut certainement été différent) sur les seules interactions entre ses trois stars… pardon, ses trois personnages principaux. Peu importe au fond que la vérité historique soit un peu tordue par le scénario, mais cette distorsion donne au film un côté parfois trop "mécanique", corseté. On pense en particulier au personnage d’Emma, la femme de Jung (Sarah Gadon), vraiment sacrifiée et trop caricaturale.

Michael Fassbender et Viggo Mortensen dans "A Dangerous Method"
Michael Fassbender et Viggo Mortensen

Celui interprété par Vincent Cassel est également brossé à grands traits et n’existe que l’espace de deux ou trois scènes mais on jurerait qu’il est finalement celui qui intéresse le plus Cronenberg. "Elève" de Freud marginalisé par sa toxicomanie, ses mœurs libertines et son apologie du "jouir sans entraves", Otto Gross a réellement existé et fut en effet pris en charge par Jung, pas plus de deux semaines avant qu’il ne s’enfuit de la clinique du Burghölzli. Exemple de sa déformation de la réalité historique, le film imagine que Gross a eu bien plus d’influence sur Jung que l’inverse et qu’il a libéré le médecin suisse de ses inhibitions pour enfin assumer ses pulsions adultérines avec sa patiente, Sabina Spielrein (2). Gross est un personnage cronenbergien, une sorte de pendant du Brundlefly de La Mouche (à l’appétit sexuel décuplé et aux tabous envolés à mesure qu’il devient une mouche), du Elliot Mantle de Faux semblants (le "evil twin" du film) ou du Vaughan de Crash (qui mariait justement Eros et Thanatos comme personne). Son intervention donne alors une autre orientation au film, un peu plus troublante.
Mais c’est encore la dialectique s’installant entre Jung (Fassbender) et Freud (Mortensen) dès leur première rencontre qui s’avère le plus passionnant. Parce que la rencontre de deux intelligences en action est toujours passionnante et que Cronenberg n’a pas le mauvais goût de réduire seulement Freud à sa caricature (la figure de Jung, à l’inverse, n’est pas assez prégnante dans la culture populaire pour se prêter à la caricature) ; il en joue, bien sûr, et Mortensen avec lui. A Dangerous Method reproduit avec un soin assez maniaque l’environnement du Grand Homme et particulièrement son cabinet exigu et surchargé de petits bibelots. Mais les échanges rhétoriques entre les deux médecins ne sont pas sacrifiés. On peut néanmoins regretter qu’ils ne soient pas davantage approfondis et que la brouille sévère ayant fini par s’installer entre les deux hommes apparaisse à l’écran comme assez confuse et tournant trop autour de la figure de Spielrein, comme expliqué précédemment. Pour qui ignore tout de Jung et Freud, il n’est pas certain qu’il comprenne bien les différends de fond les ayant opposé, et encore moins les batailles qui continuent à faire rage entre les différentes écoles de la psychanalyse moderne (avec une violence qui laisse souvent pantois).
A Dangerous Method démontre par moments, hélas trop courts, qu’il n’y a parfois rien de plus excitant que le Verbe à l’écran (3) ; on en rêverait même un autre film, qui ne serait qu’une suite de dialogues entre Sigmund Freud et Carl Gustav Jung. Mais ce film-là serait sans doute jugé commercialement suicidaire. Il faut donc se contenter de celui que nous offre aujourd’hui Cronenberg, intelligent et élégant, mais bien trop sage et convenable.


(1) Comme le film l’évoque, ce n’est ni Freud, ni (encore moins) Jung qui n’ont fait ce lien psychanalytique si fécond entre Eros et Thanatos (et dont tant de films se sont inspirés), mais bien Sabina Spielrein, dont la contribution à l’histoire de cette science est donc tout à fait réelle.
(2) Ce qui semble difficilement coller avec la chronologie des faits mais fonctionne bien, sur le plan scénaristique.
(3) Ce qui inclut d’ailleurs les séances d’analyse (ce qu’on bien compris les producteurs israéliens de la série
Be Tipul, puis les producteurs américains de son remake, In Treatment) et ce qui fait toujours le succès des "films (ou séries) de procès".


Sortie nationale le 21 décembre 2011




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Commentaires
De : Elysia

Fine critique que je partage sur plein de points. A dangerous method, dangereusement fade et frustrant. Dispensable hormis le choua sur Gross et la focalisation de principe sur Spielrein. Le frustrant, comme tu le soulignes Cyril, c'est justement que la matière Gross avec un Cronenberg, on aurait bien voulu voir. Comme Spielrein dans son parcours atypique. Bon alors certes c'était pas le but. Il n'empêche : baillements et gigotements sur le fauteuil pour un (ce n'est que mon avis s'entend) sous Cronenberg tant dans le traitement de l’image (paresseuse à souhait) que du scénario. Mieux vaut découvrir Faux-semblants en blu-ray, comme signalé par Gee Wee au scénario immanquablement plus stimulant où l'on retrouve avec plaisir la troublante - malheureusement devenue rare sur les écrans - Geneviève Bujold. Pendant que j’y suis dans les remarques… çà serait pas mal que Cronenberg pense à varier son casting. Il est sympa Viggo mais côté créativité, au bout de quelques films, çà commence à devenir là-aussi fade. Pour l’excuse on avançera : jamais deux sans trois.



De : Olivier R.

Je ne suis absolument pas d'accord en fait. Je trouve Dangerous Method bien plus intéressant et subtil qu'History of Violence et Les promesses de l'ombre qui jouaient la stratégie du " j'intériorise mon horreur viscérale et mes thèmes fétiches" dans un dispositif formel finalement assez artificiel et voyant. Dangerous Method est pour moi un pur film de faux semblants, qui a l'air aussi lisse que la société d'apparences qu'il dépeint, mais qui invite le spectateur à fouiller derrière les étoffes et les visages pour voir ce qui s'y cache. Par petits éclats, comme des petits couacs qui font se fissurer l'image rassurante d'une bourgeoisie bien sous tous rapports. Contrairement aux deux précédents, je le trouve astucieux dans son approche, en particulier dans la vision d'une doctrine nourrie en grande partie de la névrose de ses créateurs, patients et praticiens devenant interchangeables. Les dieux de la psychanalyse paraissent souvent bien fragile, établissant leur doctrine dans le brouillard. Enfin je trouve que c'est une belle oeuvre sur la fragilité et la détresse insoignables des hommes. J'aime vraiment cet aspect que ce qui nous ai montré n'est pas ce qu'il y a à voir. Une belle métaphore de la complexité individuelle. Finalement c'est un film qui se dévoile peu, comme s'il ne dévoilait ses secrets que petit à petit, comme un lent déshabillage des âmes.

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