J'ai une attirance naturelle pour l'Islande, cette petite île un peu magique, très modeste dans ses productions, mais d'une justesse toujours avérée. Mon amour pour Björk se double aujourd'hui d'un amour pour Dagur Kari (tout cela reste platonique, s'entend).
A vrai dire, j'ai découvert Dagur Kari avec son premier film,
Noi Albinoi, où la blancheur mélancolique de l'hiver islandais accueille cette sorte de goût "scandinave" (j'entend par là des proximités avec le cinéma danois ou suédois) pour une intelligente simplicité s'acoquinant parfois à l'absurde, pour cette sensation parfois d'être penché au-dessus du vide et d'hésiter à se pencher légèrement plus et quitter la terre ferme. Une sorte de recherche d'élévation, quitter la pesanteur terrestre.
Avec
The good heart, Dagur Kari réinvestit en quelque sorte ces thématiques là, nous y plonge d'entrée de film avec le personnage de Paul Dano, Lucas, dont on sent l'intelligence dans son désespoir face au monde moderne, d'être incompris et inadapté, trop gentil. On pourrait le croire naîf, mais, cela va bien au-delà. Ainsi vit-il dans un grand carton, où on pourrait presque le croire heureux, partageant son quotidien avec un petit chaton.
Mais après une tentative de suicide, il rencontre Jacques (Brian Cox) à l'hôpital, Jacques, vieux bonhomme aigri, qui en est à sa cinquième crise cardiaque, énervé contre le monde, déchirant la stupidité de ses cassettes de relaxation comme sa propre tentative de jouer le jeu. Ces deux personnages en haut de cette falaise, presque tombés - et quelque chose se passe alors que tout est au plus bas, cette rencontre, déterminante, où les deux hommes vont reconquérir peu à peu leur être.
Belle relation donc, qui se cristallise dans la transmission du vieux barman à son disciple, de tous les secrets d'un bar : c'est le lieu qui tient quand le monde s'effondre. Cette dynamique engage nos deux êtres, l'un en désespoir profond de communication, l'autre en demande totale de réception, et les fait vivre, déjà eux ; jusqu'à ce qu'ils évoluent d'eux-mêmes, s'intégrant peu à peu au processus de la vie sociale, comme pouvant construire, une fois "mis à niveau", une identité nouvelle, laissant exprimer au gré des petits évènements qui émaillent leur quotidien (l'irruption de la charmante April, joué par Isild Le Besco, un contact plus amical avec les clients, la santé de Jacques qui se dégrade) leur humanité / contre cette initiale exclusion du monde des hommes.

"
je te confis un canard", lui avait-il dit...
The good heart est un film sur l'apprentissage, sur la façon dont l'individu se construit au contact de ses congénères, sur ces interactions fécondes qui portent souvent bien au-delà de la simple face concrète de la chose comme l'est le bar.
L'histoire est très modeste, mais pleine, riche, sensée. Pas besoin de grandes paraboles ni de spectacle, les choses sont agencées avec intelligence et la réalisation délicate mène le tout à un rythme très léger. La palette marron/vert/blanc, sans aller jusqu'à évoquer une sorte de forêt de sapins enneigée (même si ce rythme et cette pudeur du désespoir correspondent bien à l'image), participent grandement de la profondeur du film.
The good heart, c'est un peu la vie qui s'exprime dans ses trajets parfois abscons embranchés sur des rencontres, des petits évènements, qui se sert d'une situation pour fleurir, dépérir, fleurir. Tout est histoire de boucle(s).
The good heart, un film de Dagur Kari, avec Paul Dano, Brian Cox, Isild Le Besco.
Sortie le 17 mars 2010
Distribution : Le Pacte