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Coffret Hommage à Tod Browning chez Bach Films

Sorties DVD
Posté par Marija Nielsen le 2012-06-20



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Le nom de Tod Browning évoque immédiatement Dracula (1931) et Freaks, La monstrueuse parade (1932), ses films les plus connus. Mais sa carrière ne s’arrête pas à ces deux œuvres fantastiques – ce serait oublier, entre autres, des perles aussi marquantes que L’Oiseau noir ou L’Inconnu. Avant d’être réalisateur, Browning débute en tant qu’acteur en 1913, jouant dans de nombreux courts métrages avant de se tourner vers l’écriture de scénarii et de poursuivre naturellement vers la mise en scène.
 
Humaniste dans l’âme, on note dans toute l’œuvre de Browning une compassion évidente pour ses personnages et leurs destins tragiques et tortueux. Trahison, lourds secrets, inceste à peine voilé, vengeance et un quotidien presque insupportable sont des thèmes récurrents chez le réalisateur devant lequel les producteurs et le grand public grimaçaient quelque peu. De surcroît, les œuvres les plus audacieuses de Browning sont à chercher dans les années précédant le Code Hays, ce fameux code de censure américain appliqué à la production cinématographique à partir de 1934.
 
Décédé depuis 1962, Browning laisse derrière lui une filmographie riche et parcourue d’obsessions intimes, dont ce joli coffret sorti chez Bach Films depuis fin 2011 nous en donne un aperçu. Beaucoup de ses films sont désormais invisibles, soit parce qu’ils ont été perdus pour toujours, soit parce que les droits sont détenus par un studio qui n’en fait rien. C’est donc curieux et excités que nous, nous découvrons des choses inconnues nées de l’imagination d’un auteur que nous admirons. Bach a donc déterré pour vous une sympathique sélection de films réalisés et/ou scénarisés par Browning, un court métrage où il est acteur et un dernier « film hommage » où figurent les sœurs Hilton, des sœurs siamoises qui apparaissent également dans Freaks.
 
Le coffret se compose de quatre disques où sont réparties les œuvres. Une brève présentation de Patrick Brion, historien du cinéma, accompagne chaque film et il vaut mieux les regarder après pour éviter certains spoilers.

 
 
White Tiger (1923) est un drame très sombre scénarisé et réalisé par Browning durant sa période de films muets et s’attache à l’histoire de Roy et Sylvia, frère et sœur séparés après le meurtre de leur père et à qui l’on fait croire à l’un et l’autre qu’ils sont morts. Ils se retrouvent par hasard quinze ans plus tard sans se douter de leur identité respective. Mais comme dans tout film de film de Browning, rien n’est jamais aussi simple lorsqu’on apprend que Sylvia a été adoptée par Donelli, l’assassin de son père. Elle se lance dans un petit jeu de séduction avec le nouveau jeune homme dans sa vie, ignorant tout de leur filiation par le sang avant de se retrouver embarquée avec lui dans une affaire d’escroquerie supervisée par Donelli.
 
White Tiger est un film à l’ambiance malsaine et lourde de sous-texte, servi par un scénario brillant et une interprétation particulièrement convaincante. La belle Priscilla Dean, qui incarne Sylvia, tourna dans neuf films de Browning entre 1918 et 1923. Comme quasiment toutes les héroïnes du réalisateur, elle incarne une femme à multiples facettes : fragile et vulnérable mais aussi forte, indépendante et volontaire. En dépit de leurs failles très sombres, elles se battent pour trouver la place qui est la leur même si elles en payent le prix. Quant à Wallace Beery, il donne une présence aussi imposante que charismatique au personnage de Donelli, celui qui porte le plus lourd secret de tous, qui a détruit la vie de trois personnes et n’a aucun scrupule à continuer à les manipuler à l’infini. Dans le rôle de Roy, Raymond Griffith complète ce triangle non pas amoureux mais désespéré et dont le seul destin est d’éclater.
 
Pour un film de cet âge, la qualité technique de l’image, bien que loin d’être parfaite, est tout à fait honorable. Elle a été correctement nettoyée et même si elle est très granuleuse et sombre, cela vient en renfort à la noirceur de l’histoire. Il convient également de relever la jolie et atmosphérique bande originale composée par Liqueur Brune, un jeune auteur-compositeur-chanteur ayant un album éponyme à son actif. Elle accompagne efficacement les images en appuyant l’ambiance de ses notes tantôt enjouées, tantôt dramatiques. On aurait aimé pouvoir l’écouter en entier sur une piste isolée.

 
Dans un registre plus léger, Bill joins the WWWs (1914) constitue le neuvième épisode d’une série télévisée comique du nom de Bill et qui avait pour personnage central un jeune employé de bureau. Le « WWW » du titre signifie « We Want Work », et c’est une allusion aux demandeurs d’emploi et qui manifestaient (déjà !) dans la rue à l’époque. Dans cet épisode très drôle, Browning incarne le patron de Bill. Suite à un incident routier, il se retrouve en prison et ses employés s’évertuent ensuite à la faire sortir de là avec tous les quiproquos imaginables. Dans sa peau d’acteur, l’aisance naturelle de Browning démontre un indéniable penchant certain pour la comédie, un registre qui peut paraître a priori curieux pour lui. Mais à bien y regarder de plus près, l’humour – même le plus sombre – ne cesse de parcourir son univers. Certes, il ne s’agit pas de comédie dans le sens large mais plutôt de petites touches subtiles et souvent décalées. Bien que cet épisode soit présenté hors du contexte de la série, cela reste une histoire contenue et qui se suit sans déplaisir en dépit de l’image surexposée.

 
The Wicked Darling (1919) faisait partie des œuvres perdues du réalisateur, la seule copie existante se trouvant au Musée Néerlandais du Film et rien que pour cela, on remerrcie le Dieu de la pellicule qui a veillé dessus. Ici, Priscilla Dean incarne Mary Stevens, alias Gutter Rose (Rose des Caniveaux), une jeune femme vivant de menus larcins qui, après avoir subtilisé le collier d’une riche dame de la haute bourgeoisie, trouve refuge chez Kent Mortimer, un homme qui s’avère être l’ancien fiancé de la dame. Après leur séparation, Mary trouve un travail plus respectable en tant que serveuse ; sa route croise de nouveau celle de Mortimer et cette fois, l’amour reprend ses droits. Mais ce serait sans compter le destin qui s’acharne et poursuit une Mary toujours en possession du collier volé.
 
Ce film marque le début de la longue collaboration de Browning avec Lon Chaney. Il donne vie à Stoop Connors, l’un des escrocs de la bande dont Mary faisait partie et qui ne compte pas la lâcher comme ça. Comme souvent, Browning s’intéresse d’abord à ses personnages et plus particulièrement à son héroïne qui vampirise l’écran, étant quasiment au centre de chaque scène même si elle n’est pas physiquement présente. On assiste une nouvelle fois à une transformation, lente montée libératrice de sa condition de femme. Browning n’hésite jamais à rendre « ses » femmes responsables de leur propre destin tout en leur accordant une voie de sortie et un moyen de rédemption. On ne peut jamais parler de misogynie dans ses films même s’il reste évident qu’elles représentaient une force aussi écrasante que mystérieuse dans sa vie.
 
Par la suite, Browning collabora plusieurs fois avec le scénariste Waldemar Young mais en dépit de la réussite formelle du film, on sent bien que Browning n’en est pas l’auteur. Il impose sa patte au travers des relations tortueuses entre les personnages et ne rechigne pas devant l’aspect léger et parfois ouvertement comique de la première partie. La deuxième partie prend une tournure plus sombre mais le happy end colorisé en rose pas vraiment représentatif de Browning contraste avec le ton global de Wicked Darling.
 
Ô surprise, la copie est vraiment très belle. La présence de cartons-titre à la typographie trop contemporaine enlève toutefois un peu du charme désuet du métrage.

 
Court métrage écrit par Browning et réalisé par Wolf Hooper, Sunshine Dad (1916) est une histoire un peu farfelue s’ouvrant sur la découverte par un petit groupe de mystiques orientaux du vol des bijoux sacrés de leur déesse. Ils vont alors partir à la recherche des joyaux en compagnie d’un lion. Il ne fait aucun doute que Browning, excellent scénariste, se plaisait énormément dans le genre muet au point d’avoir eu beaucoup de mal à se faire au parlant, habitué à tout faire passer par l’image. Aussi, ce court métrage s’avère riche de détails visuels propres à définir les personnages ou à élever une situation au-delà de la banalité. On se surprend même à rire devant ces moments inventifs et drolatiques, en particulier devant ce gros lion apprivoisé dont les bâillements figurent des rugissements supposés féroces…

 
Co-écrit et réalisé par Browning, ce drame très sombre qu’est Outside the law / Les Révoltés (1920) fut tourné pour $90 000 (un très gros budget pour l’époque) et remporta un tel succès commercial que Browning en tourna lui-même le remake dix ans plus tard (avec Mary Nolan, Edward G. Robinson et Owen Moore). Ici, il réunit de nouveau Priscilla Dean et Lon Chaney pour capitaliser de leur notoriété au box office. Molly, fille d’un criminel repenti retombe dans l’engrenage de la criminalité lorsque ce dernier se trouve faussement accusé et emprisonné. Après un vol de bijoux, elle refuse de suivre les plans imposés par son commanditaire et se cache dans un appartement avec son équipier… et le butin.
 
Dans une histoire toujours aussi complexe et astucieuse, Browning laisse à ses acteurs le loisir d’exprimer la profondeur de leurs personnages en offrant notamment à Dean un moment de pure grâce lorsqu’elle doit s’occuper d’un petit garçon dont la seule existence lui fait horreur. Lors de l’étreinte entre le garçon et l’héroïne, Browning cadre le visage de Dean en plan serré, libérant toute une gamme d’émotions au travers d’expressions allant de la colère à la perplexité et arrivant, jusqu’à l’enchantement. Au-delà du jeu fascinant d’une grande actrice, c’est à la poignante naissance d’une femme que nous assistons, découvrant sa propre humanité grâce à l’innocence d’un enfant qui exprime naturellement ses sentiments.
 
Une fois encore, c’est l’humour qui vient au recourt du drame par petites touches subtiles. La copie, bien que propre, manque nettement de contraste et souffre vers la fin de grandes taches lumineuses. L’image reste toutefois lisible.

 
Browning n’est que scénariste pour Mystery of the leaping fish (1916) réalisé par John Emerson, s’étant sûrement inspiré de son propre vécu en développant le personnage principal, un détective privé drogué et alcoolique au nom à peine crypté de Coke Ennyday (jeu de mots sur Coke = cocaïne et Ennyday = Any day ou Tous les jours). En 1915, Browning avait survécu à un tragique accident de voiture qui tua son passager et lui brisa la mâchoire, le laissant dans un état de souffrance permanente qui justifia son utilisation de médicaments et autres substances moins légales. Sa culpabilité le conduisit à trouver refuge dans un alcoolisme qu’il mit des années à surmonter. Pourtant, ici, l’histoire est tout sauf dépressive, s’avérant plutôt drôle et politiquement incorrecte. Douglas Fairbanks s’en donne à cœur joie dans le rôle titre. Dans son petit laboratoire, il a développé un « périscope scientifique » qui l’aide dans ses recherches et sur son bureau se trouve une boîte semblant contenir un kilo de cocaïne dans laquelle il n’hésite pas à plonger entre une piqûre ou une gorgée d’alcool. Les Leaping fish du titre (poissons sautillants) font référence à des bouées gonflables en forme de poissons. Notre valeureux Ennyday va découvrir un trafic de contrebande d’opium qu’il va évidemment démanteler, conduisant vers une fin sous forme de jolie mise en abyme, preuve de l’éternel sens de l’autodérision de Browning.

 
Enfin, ni scénarisé, ni mis en scène par Browning mais réalisé par Henry L. Fraser (qui pour la petite histoire disposa d’une bonne quinzaine de pseudonymes) Chained for life (1951) conclut ce coffret comme un clin d’œil au réalisateur de Freaks, le premier rôle étant tenu par les sœurs siamoises Violet et Daisy Hilton qui y figuraient. L’histoire ici est très librement basée sur leur propre vie passée dans le circuit du cirque. Afin de booster la publicité des sœurs Hamilton, leur imprésario propose à l’une d’elle un mariage avec André Pariseau censé attirer plus de spectateurs au cirque. Evidemment, le mariage n’est qu’un faux mais Dorothy accepte contre l’avis de sa sœur, Vivian. Chained for life, s’ouvre sur le procès de Vivian, accusée du meurtre d’André, avant que de remonter le temps pour comprendre les événements.
 
Malheureusement, le métrage n’est pas des plus passionnants, la faute à un trop grand nombre de numéros de cirque ou de chant qui ralentissent la narration. Reste une deuxième partie plus intéressante où on apprend enfin à connaître les sœurs un peu à travers leurs discussions sur les possibilités d’une séparation physique mais qui s’avère impossible dans leur cas. Et Fraser ne possède pas la tendresse et l’empathie d’un Browning envers les exclus de la vie. Et le parti pris de creuser l’aspect sordide et donc spectaculaire prend très vite le pas sur l’humanité qu’on aurait pu espérer voir émerger d’une telle histoire. Une curiosité à défaut d’être un film indispensable.
 
Saluons dans l’ensemble l’initiative de Bach Films ainsi que le choix du contenu du coffret. Bien qu’il ne se concentre que sur une période allant de 1916 à 1923 et qu’il reste encore beaucoup de choses « Browningiennes » à découvrir, il présente un éventail intéressant et peu connu du travail d’un homme dont le talent confinait au génie.


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