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Christophe Honoré – "Les Bien-aimés"
Sorties salles
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Ce n’est pas vraiment comme si Christophe Honoré en avait besoin pour créer un a priori favorable à ses Bien-aimés. N’empêche qu’il est quasiment impossible de prendre en mauvaise grâce un film qui démarre avec Ces bottes sont faites pour marcher d’Eileen et se clôture avec Love at Fist Sight de The Gist (1). Cette remarque préliminaire n’a rien d’anecdotique car ce double choix illustre parfaitement la nature profondément musicale du cinéma d’Honoré, en tout cas de certains de ses films, dont Les Bien-aimés fait évidemment partie. Cela se traduit par des petits détails, presque imperceptibles, mais qui font sens : le fait de laisser les chansons aller à leur terme (comme si l’image se refusait à prendre le pas sur la musique, préférant la collaboration en bonne intelligence) et le choix, aussi, d’en proposer la version qui colle le mieux aux personnages qu’elles accompagnent (dans sa version originale et comme son titre l’indique, Love at First Sight ne raconte pas du tout la même histoire que Paris, Le Flore et s’il y a un film qui parle de l’"amour au premier coup d’œil", c’est bien celui-ci). Comme Les Chansons d’amour et, à un degré moindre, Dans Paris et La Belle personne, Les Bien-aimés s’appuie sur les chansons composées par le fidèle Alex Beaupain (2). Et, exactement comme dans leurs collaborations précédentes, c’est comme si ses chansons le faisaient exister plus fort. Dans ces films-ci en particulier, Honoré travaille avant tout sur les sentiments (qui, souvent, pèsent des tonnes, comme le dit le duo chanté par Chiara Mastroianni et Catherine Deneuve). Et il sait mieux que personne à quel point la chanson est le support idéal pour les exacerber. Nous avons tous fait l’expérience de ces chansons qui nous rappellent un amour naissant ou perdu. A cet égard, Les Bien-aimés aurait pu à nouveau s'intituler Les Chansons d’amour… ![]() Ludivine Sagnier
La méthode d’écriture des chansons du duo Jacques Demy / Michel Legrand (référence une fois de plus difficilement évitable mais jamais écrasante, malgré la présence de Catherine Deneuve) répartissait assez bien les rôles : au réalisateur les paroles, au compositeur la musique. Dans le cas du duo Christophe Honoré / Alex Beaupain, c’est assez différent. "Pour ce film-ci, Christophe écrivait le scénario et, parallèlement, j'écrivais les chansons, explique Alex Beaupain. Concrètement, il m'envoyait les séquences dialoguées avant et après la chanson et une indication de thème plus ou moins libre. Par exemple, pour le duo Qui aimes-tu ? : elle lui dit qu'elle veut essayer de l'aimer, il lui dit que ce n'est pas possible. Partant de ce thème, j'écrivais librement la chanson (paroles et musique), l'envoyais à Christophe qui, parfois, me faisait corriger des passages (je suis assez jaloux de mes textes et je n'aime pas trop qu'on les tripatouille). Bien sûr, ces indications étaient plus ou moins précises en fonction des chansons mais, au final, tous les textes sont de moi." Le travail d’Alex Beaupain en est d’autant plus remarquable, non seulement par la finesse d’écriture de ses textes, qui n’a pas beaucoup d’équivalents en France aujourd’hui (comme l’a aussi rappelé avec éclat cette année son magnifique Pourquoi battait mon cœur), mais surtout pour leur façon d’épouser parfaitement des films que ses chansons font bien plus qu’illustrer. Et c’est donc assez naturellement que ses chansons font à chaque fois prendre aux Bien-aimés une autre dimension, rendant le film plus émouvant mais aussi plus poétique et ludique, plus littéraire (on n’écrit pas des vers comme on écrit de la prose). Peut-être par sa durée, inhabituelle chez Christophe Honoré (2h15), par son ampleur temporelle (44 ans de la vie d’une femme et 36 de la vie d’une autre), le film accuse parfois quelques baisses de rythme et tarde un peu à prendre son envol, peut-être un poil engoncé dans le soin apporté à la reconstitution (au demeurant très réussie) des années 60 parisiennes. ![]() Miloš Forman, Catherine Deneuve et Chiara Mastroianni
Ludivine Sagnier n’hérite pas d’un rôle facile, qui est donc celui de Madeleine jeune, avant de passer le relais à Catherine Deneuve. Elle doit donc faire avec l’image que nous avons tous de la Deneuve de 20 ou 22 ans (4) et en même temps commencer à construire un personnage assez différent des grands rôles deneuviens des années 60. Si Madeleine vend occasionnellement ses charmes (et rencontre ainsi le grand amour de sa vie), ses motivations et l’état d’esprit dans lequel elle le fait sont à l’opposé de ceux de la Séverine de Belle de jour : point de fantasmes plus ou moins honteux à assouvir ici, seulement l’insouciance de la jeunesse et d’une époque moins inquiète (c’est en tout cas ainsi qu’Honoré perçoit une décennie qu’il n’a pas connue, donc peut-être en la voyant plus belle qu’elle n’était réellement). Christophe Honoré voulait initialement intituler son film "L’Imprudence", avant d’y renoncer à cause de ses accents trop kunderiens (5), et l’on voit bien pourquoi. Par amour, ses personnages, mais surtout Madeleine et sa fille Vera (Chiara Mastroianni), sont prêts à prendre beaucoup de risques. Sans doute plus encore pour Vera, dans une époque (les années 1990-2000) qui les a souvent fait payer plus cher. En débutant Les Bien-aimés en 1963 et en l’achevant en 2007, on ignore jusqu’à quel point Christophe Honoré a volontairement choisit les années des Parapluies de Cherbourg (auquel la séquence d’ouverture dans le magasin de chaussures semble faire un clin d’œil), le premier film français "en chanté" de l’histoire, et des Chansons d’amour (auquel Les Bien-aimés fait souvent penser et pas seulement par son casting et les excellentes chansons de Beaupain. Voyons-y au moins la preuve que les films d’Honoré, même s’ils sont très français ("terriblement", diront ses détracteurs), continuent d’habiter le pays du cinéma, et surtout celui de la Nouvelle Vague. Pas ou plus seulement celui de Demy (6), mais ici aussi pas mal celui de Truffaut, ne serait-ce que via ces plans pour le coup hyper référentiels de jambes de femmes en mouvement, tout droit issus de L’Homme qui aimait les femmes. En apprenant qu’il avait aussi choisi comme bornes temporelles de son film le printemps 68 à Prague et le 11 septembre 2001, on pouvait craindre qu’il ne veuille peut-être aussi un peu trop habiter le "monde réel" et quelques unes des grandes dates symboliques de son histoire contemporaine. Si le court épisode tchèque n’est pas très convaincant (en dépit d’un remarquable accent adopté par Ludivine Sagnier… pour autant qu’on puisse en juger), Honoré évite assez superbement l’écueil hyper casse-gueule du 11/09, en en faisant l’idoine contexte scénaristique de l’épisode le plus dramatique des Bien-aimés. ![]() Chiara Mastroianni et Catherine Deneuve
Le dernier fait majeur du film est enfin la première "véritable" confrontation à l’écran entre Catherine Deneuve et Chiara Mastroianni, simplement effleurée auparavant dans Ma saison préférée, Le Temps retrouvé, Persepolis (dans lequel on ne les voyait pas à l’écran, par la force des choses) ou Un conte de Noël. Le fait qu’elles y soient mère et fille ajoute évidemment à la charge émotionnelle du film. Mais ce ne serait qu’une charge à blanc si elles ne livraient pas l’une comme l’autre une composition particulièrement remarquable. Après Non ma fille tu n’iras pas danser et Les Bien-aimés, le cinéma français (et au-delà) n’a décidément plus d’excuses pour continuer à sous-employer Chiara Mastroianni, ici plus émouvante que dans Non… car son personnage est beaucoup plus décidé (même si son obsession amoureuse s’avère aberrante et vouée à l’échec). La performance de Catherine Deneuve est encore d’un autre ordre et il suffit juste de dire que, après plus de cinquante ans de carrière (!), elle réussit encore à nous surprendre (7). Même si cette rencontre a mis un temps surprenant tant elle semblait évidente, souhaitons que cette première incursion dans l’univers d’Honoré en appelle beaucoup d’autres. Soulignons aussi qu’elle est particulièrement bien entourée par deux étonnants débutants tardifs : un Miloš Forman plein de malice (8) et un épatant Michel Delpech, interprétant ironiquement le seul personnage majeur qui ne chante pas ! Encore méconnu en France (malgré des rôles dans L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, Away We Go ou Bright Star), l’Américain Paul Schneider est aussi une belle quasi révélation (magnifiques duos chantés avec Chiara Mastroianni, en particulier), alors que Louis Garrel se révèle égal à lui-même (ce qui peut aussi donner l’impression qu’il stagne un peu dans des rôles qu’il maîtrise désormais peut-être trop bien…). Seulement présenté hors compétition à Cannes, le bien nommé Bien-aimés aurait pourtant pu espérer ne pas en repartir bredouille. Au public, maintenant, de lui attribuer les prix qu’il mérite. 1) Peut-être s’agit-il d’une coquetterie un peu snob de la part d’Honoré mais, dans ce cas, elle fait complètement sens et ce n’est plus une coquetterie. Il a chois dans les deux cas une version moins connue d’une chanson rendue célèbre par d’autres : Nancy Sinatra pour These Boots Are Made for Walkin’, évidemment, pour qui Lee Hazlewood avait écrit ce tube indémodable ; et, par un effet de symétrie inversée, Etienne Daho pour Paris, Le Flore, adaptation française de la chanson composée par Stuart Moxham. 2) Même si l’idée initiale du film n’était pas si musicale. 3) N’oublions pas, d’ailleurs, que son album Garçon d’honneur précéda Les Chansons d’amour, qui en était directement inspiré. 4) A laquelle la vérité oblige à dire qu’elle correspond assez peu physiquement. Le mimétisme est en revanche plus convaincant lorsqu’elle a 35 ans. Et le trouble du film opère alors sans doute davantage. 5) Peut-être aussi pour ne pas l’associer avec un album de Bashung sans rapport avec le sujet du film ?... 6) Ou de Rohmer, référence peut-être pas assez soulignée de Non ma fille tu n’iras pas danser. Disons d’un Rohmer revu par Doillon, ce qui donne un film à moitié convaincant. 7) Mais malgré toute l'admiration quasi sans bornes qu'on lui porte, Catherine Deneuve n'est décidément pas une chanteuse... 8) Sa ressemblance est Rasha Bukvic (Jaromil jeune) est assez approximative mais participe au côté "on fait comme si" ayant cours au "pays du cinéma". Pays dans lequel il est bien naturel que Miloš Forman y incarne un personnage nommé Passer, en hommage évident à son ancien scénariste (Les Amours d’une blonde, Au feu, les pompiers !), Ivan Passer, qui est loin d’avoir connu la même fortune cinématographique que lui. Sortie nationale le 24 août 2011 Retrouvez d'autres articles sur Christophe Honoré : Christophe Honoré - "Dans Paris" Christophe Honoré - "Non ma fille tu n'iras pas danser" Christophe Honoré - "Homme au bain"
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