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Céline Sciamma - "Tomboy"

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Posté par Olivier Rossignot le 2011-04-14



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Tomboy vient confirmer tous les espoirs que portait l’hypnotique Naissance des pieuvres. Emotions troubles, premiers émois au cœur du questionnement identitaire, avec Tomboy et son suspense juvénile, Céline Sciamma s’impose comme la cinéaste des fissures de l’enfance. Son regard est à la fois singulier, cruel et émouvant.


Dire qu’on attendait avec impatience le second opus de Céline Sciamma est un euphémisme tant Naissance des pieuvres, beau film-frontière entre le rêve aqueux et les affres de l’adolescence, nous avait conquis. On se souvient de l’aventure de ce premier long-métrage dont Céline Sciamma, jeune étudiante de la FEMIS, avait écrit le scénario sans trouver personne pour le tourner. N’ayant aucune expérience de la réalisation, c’est Xavier Beauvois qui l’avait poussé à s’y risquer. En racontant ici l’histoire de Laure, cette petite fille aux allures de garçon manqué qui se prend au jeu de la confusion sexuelle lorsqu’elle s’aperçoit que la jeune Lisa la prend pour un garçon, Céline Sciamma s’affirme comme la cinéaste des fêlures qui précèdent l’âge adulte. A l’instar des héroïnes de Naissance des pieuvres, Laure a déjà sa petite pieuvre intérieure : elle se cherche et ne se trouve pas, ne comprend pas encore qui elle est, qui elle aime. Pas de doute, Céline Sciamma appose sa patte obsessionnelle sur un univers qui n’appartient qu’à elle, annonciateur d’une évolution passionnante. Qu’est-ce qu’une fille ? Comment vit-elle sa croissance, son évolution, son rapport à la vie, à soi, à sa sexualité ? La cinéaste ose aborder de front ces débuts, ces prémisses de la puberté qui témoignent d’autant de tortures intérieures (et anticipent sur celles de Naissance des pieuvres) avec un aplomb à la mesure de son infinie pudeur. Agée de 10 ans, Laure arrive donc avec ses parents et Jeanne, sa petite sœur turbulente ; elle cultive d’abord l’ambiguïté – plus ou moins consciemment - puis joue au garçon, se déguisant, allant même jusqu’à se mettre un faux sexe en pâte à modeler pour faire illusion. Le processus de mise en scène pourrait provoquer une mécanique comique, mais, au contraire, il ne cesse d’être placé sous le signe de l’observation attentive et tendre d’une transformation. Jeanne, la cadette faussement naïve, d’abord gênante devient in fine le témoin et l’incroyable alliée de sa sœur qui fait désormais figure de grand frère protecteur. Tomboy surprend d’emblée, au risque de décevoir : il faut se rendre à l’évidence, Céline Sciamma se refuse à faire deux fois le même film. La forme adoptée est aussi ancrée dans le réel – en apparence tout du moins – que Naissance des pieuvres, à la manière d’un Virgin Suicides français, baignait dans une atmosphère symbolique, un état de flottement permanent, les nappes électro de Para One y étant pour beaucoup dans la fascination. La cinéaste fait ici le choix de ne mettre quasiment aucune musique, optant pour le son direct.

Sophie Cattani et Zoé Héran dans "Tomboy"
Sophie Cattani et Zoé Héran

Pourtant de façon peut-être moins marquée, Céline Sciamma émaille le parcours de sa petite héroïne d’étapes initiatiques attendues, et d’indices symboliques grâce auxquels Tomboy ne tombe jamais dans le cliché de la chronique mielleuse et opportuniste de l’enfance. Céline Sciamma confronte son héroïne aux archétypes de la pré-adolescence et de sa communication, des rapports codés filles/garçons jusqu’aux évidentes conséquences du travestissement. Dès le plus jeune âge, la fille est "fille" avec le comportement qui lui est assigné, il en est de même pour un garçon ; ils ne peuvent sortir du moule, en conformité avec cette image prédéfinie qui les enserre. Au garçon, le sport et l’assurance, à la fille, la délicatesse, la coquetterie et la discrétion qui fait dire à Lisa à Laure "tu n’es pas comme les autres garçons". Avec beaucoup de subtilité, Céline Sciamma capte cette emprise aliénante de la norme, de la classification de chacun dans une cellule verrouillée.
Certes nous ne sommes pas dans La Nuit des rois de Shakespeare, mais il n’empêche que Tomboy fonctionne également comme un vrai suspense : la petite fille, se retrouvant confrontée incessamment à la peur d’être découverte, doit user, à son niveau, de stratagèmes pour ne pas être reconnue, ce désir de "ne pas être reconnue" ne pouvant constituer métaphore plus juste de la confusion sexuelle et identitaire. Attirances réelles, attirances fictives, fantasmes et jeux candides, tout s’entremêle en un maelström d’interrogations. Car Laure, après s’être prise au jeu du "je suis un garçon", ne parvient pas à savoir ou se dirigent vraiment ses attirances, et lorsqu’elle observe son corps et ses seins absents en sortant du bain, elle semble parfois le trouver étranger à elle-même.
C’est d’ailleurs le simple bonheur de sentir qu’une fille de son âge s’est intéressée à elle qui l’incite à poursuivre. Ce bonheur d’être aimée, pour une Laure en demande constante d’affection, l’incite à poursuivre, puis se mue en désir de répondre au sentiment amoureux de Lisa avant qu’il ne naisse à son tour en elle … et avec lui l’appel des premiers baisers. Toute la fragilité de l’enfance est là : non, ce plus bel âge mythique n’existe pas, pas plus à 10 qu’à 16 ans.

Zoé Héran et Jeanne Disson dans "Tomboy"
Zoé Héran et Jeanne Disson

Céline Sciamma observe avec tendresse ses personnages, y compris ces parents maladroits qui, hors de tout cliché, véhiculent une vision de la cellule familiale de notre siècle, ou l’éducation elle-même semble pâtir des nouveaux modes de communication. Ils sont tout aussi aimants, mais plus relâchés, moins stricts et quelquefois désemparés. Il s’agit d’une vie de famille à l’ère de l’emploi précaire et des emplois du temps vampiriques. Par petites touches, la cinéaste expose la difficulté d’élever ses enfants avec cette sensation d’avancer dans le brouillard. Et même s’ils se persuadent de rester à l’écoute de leurs filles, seule une parcelle leur est révélée. Il en résulte une certaine mélancolie dans cette révélation que connaître son enfant est une illusion, et qu’on a beau croire qu’on lui donne suffisamment d’amour, qu’on lui accorde suffisamment d’attention, cette nouvelle forme d’éducation, plus improvisée, moins théorique, expose aux regrets et à l’incertitude. Le confort moderne et les (pré)occupations adultes altèrent les rapports individuels et affectifs au point de rendre les parents parfois absents malgré leur présence, comme en témoigne cette très belle scène où chacun agit de son côté dans le salon, petite fille allongée sur le tapis, papa assis devant son portable, le tableau familial apaisé dans lequel affleure un doux ennui. Céline Sciamma souligne de manière peut être un peu trop schématique la manière dont le père (excellent Matthieu Demy) élève l’ainée comme un garçon comme pour palier à un manque : il la fait conduire, joue avec elle au jeu des 7 familles en avouant son impatience de jouer au poker. Mais il en émerge également des moments d’amour uniques, forts et privilégiés entre eux deux.

Tomboy, est une œuvre à hauteur d’enfant, au rythme enlevé, qui épouse alternativement les mouvements et la respiration de son héroïne silencieuse et de ceux qui l’entourent : l’incroyable petite sœur qui comprend tout, son regard de bébé, la jeune amie amoureuse ou les garçons bavards et gesticulants. La cinéaste échappe à l’écueil de la re-création de l’enfant par l’adulte où l’on sentirait une réécriture de la spontanéité des enfants par l’adulte, ce qui faisait l’échec de Ponette par exemple, avec sa gamine fantasmée, pure composition fictive, comme si la voix de l’adulte sortait de la bouche d’un enfant.
Céline Sciamma travaille sur l’improvisation, lance des thèmes et laisse ses petits interprètes s’exprimer et cela se ressent. On se sent immergé, intronisé dans leur cadre, comme si eux-mêmes oubliaient la présence de la caméra. Moments précieux, naturels, mobiles. Céline Sciamma ne cède pas à la facilité du plan séquence et suit délicatement leurs pas, respectant leurs expressions, les captant sans qu’à aucun moment l’on ne soit amené à se poser de questions sur l’élaboration de l’écriture ou la conception des dialogues. Tomboy est à ce titre superbement dirigé, sans souffrir d’une once d’artificialité, et c’est tout à son honneur de parvenir ainsi à faire oublier tout l’envers de la fiction et le processus créatif.

Zoé Héran et Mathieu Demy dans "Tomboy"
Zoé Héran et Mathieu Demy

Comme ce fut un peu le cas avec Naissance des pieuvres, Céline Sciamma prend le risque d’être cataloguée et récupérée par une forme de militantisme lesbien, et ça serait limiter son niveau de lecture, voire contredire la nature même d’un film qui évoque la pression de la norme dans son acception la plus large, et la façon dont la différence, la fragilité, la singularité exposent à la souffrance au sein du fonctionnement collectif et de l’entité du groupe. Céline Sciamma distille si parfaitement les vertiges du trouble qu’elle parvient à donner l’illusion que Laure est bien Michaël, le garçon pas comme les autres, plus sensible, plus féminin, et donc plus susceptible de ne pas trouver sa place. Sans pour autant évoquer une transcendance féminine, elle pointe du doigt un univers de garçons, avec sa cruauté et son culte du corps dès le plus jeune âge – manière de désigner déjà la prégnance dominante de la virilité – avec ses règles (agir ainsi, devoir être ainsi) et son souci de l’apparence. C’est d’ailleurs finalement le lot de pas mal de garçons de se sentir plus proche de cette féminité et de refuser de s’intégrer à leurs congénères. Tomboy pourrait se lire comme un éloge des sensibilités à fleur de peau, des esprits un peu plus éveillés et sensuels que les autres, qui s’exposent à la dureté de leur intégration. La séquence d’ouverture, montrant la main de Laure se laissant caresser par le vent comme pour saisir des poignées d’air libre, en révèle beaucoup sur un personnage ouvert aux sens et au monde naturel, rêveur et poétique. Et l’on sait que les rêveurs ne sont pas les mieux perçus dans un univers soumis au sens pratique, à l’efficacité et à la rationalité. Céline Sciamma aime ces merveilleux inadaptés qui tentent de sauver leur individualité. Et lorsque deux petites filles se retrouveront, face à face, et se reconnaîtront pour la première fois, un seul regard, amoureux ou amical, permettra de penser qu’il reste encore un espoir.


Sortie nationale le 20 avril 2011




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Autour de "Naissance des pieuvres" - Entretien avec Céline Sciamma, Adèle Haenel et Pauline Acquart


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Commentaires
De : Marion

Le film était présent et récompensé à la Berlinale 2011 !
Plus d'infos : http://www.lagazettedeberlin.de/6486.html

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