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Blake Edwards – "L’Homme à femmes" ("The Man who Loved Women", 1983)

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Posté par Cyril Cossardeaux le 2011-09-18



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La rétrospective intégrale consacrée à Blake Edwards, que programme actuellement et jusqu’au 17 octobre 2011 la Cinémathèque française, est un véritable événement en cela qu’elle fait toute la lumière sur une œuvre encore très méconnue et bien mal éditée, en dehors de ses quelques incontournables hits que sont les Panthère rose, Diamants sur canapé, La Party ou Victor, Victoria. Dans les semaines à venir, nous allons donc revenir sur quelques uns de les films plus secrets d’Edwards, parfois mal considérés (on essaiera de savoir ci c’est à tort ou à raison), plutôt que sur ses plus grands succès, déjà abondamment commentés par la critique.


Nous commençons justement cette série par le projet a priori le plus aberrant de la filmographie d’Edwards : son remake de 1983 de L’Homme qui aimait les femmes, retitré en français L’Homme à femmes (son titre original étant bien The Man who Loved Women). On aurait pu rajouter des guillemets à remake parce que, si l’on se fie à son générique, le film n’en est pas un et ne s’appuie officiellement que sur un scénario original de Milton Wexler, Blake Edwards lui-même et de son fils, Geoffrey. Probable arrangement contractuel étrange entre la Columbia et les Films du Carrosse, car la société de production de François Truffaut avait bel et bien touché une assez belle somme (300 000 $) pour en céder les droits d’adaptation.
Cela dit, cette omission n’est un complet mensonge non plus. Loin d’être un décalque de son modèle, L’Homme à femmes n’en conserve que le squelette : le portrait d’un séducteur compulsif et dépressif (compulsif parce que dépressif ? ou l’inverse ? ou les deux à la fois ?), raconté à la fois par lui-même et l’une des nombreuses femmes de sa vie, auquel s’ajoutent quelques personnages et/ou situations plus ou moins inspirés de L’Homme qui aimait les femmes (l’enterrement introductif, l’accident fatal et la même mort grotesquement libidineuse à l’hôpital, la nymphomane qui ne prend son pied que dans les pires situations de stress, la baby-sitter, les prostituées…). Un autre point commun très fort des deux films est sa dimension psychanalytique. Mais que Blake Edwards choisit, sans beaucoup de subtilité, d’afficher noir sur blanc. Chez lui, son héros (David Fowler) tente d’évacuer son trauma infantile avec une  psychanalyste, et le film est ponctué de nombreuses et souvent assez longues séquences d’analyse (probablement trop nombreuses et parfois trop longues), qui sont aussi pour Edwards le prétexte à filmer sa femme Julie Andrews et de lui accorder un rôle plus important qu’à son homologue dans le film de Truffaut. Chez ce dernier, Brigitte Fossey n’est pas psy mais éditrice. Si sa fonction d’"accoucheuse" est finalement très comparable, la finalité n’est pas tout à fait la même. Elle est moins de "guérir" Bertrand Morane (le héros de L’Homme qui aimait les femmes) que de donner une forme artistique à sa névrose : un roman.

Marilu Henner et Burt Reynolds dans "L'Homme à femmes"
Marilu Henner et Burt Reynolds

Il est probable que ce glissement en dise beaucoup sur la psyché des deux cinéastes, entre Truffaut, l’homme qui aimait (aussi) les livres et Edwards, que l’on imagine assez client du divan des psys (pas sur le mode Woody Allen pour autant).
Le choix de Truffaut présente un avantage scénaristique certain, qui est celui de donner un vrai but à son héros (écrire ce roman) et d’introduire, chez le spectateur, un élément de suspense (va-t-il y parvenir avant sa mort annoncée dès la première scène ?) et donc de tension narrative. D’une façon plus générale, L’Homme qui aimait les femmes, comme bien des films de Truffaut, derrière sa façade faussement lisse, cache une urgence et une fièvre créatrice qui font cruellement défaut à L’Homme à femmes. Plus embêtant encore, on ne croit jamais beaucoup aux affres de David Fowler / Burt Reynolds et sa mort apparaît davantage comme un pied de nez du destin (elle est d’ailleurs plus ouvertement tournée en comédie que celle de Morane / Denner) que comme l’accomplissement du destin d’un homme torturé, que même les femmes ne pourront jamais consoler. Même si le personnage de Morane emprunte beaucoup de ses traits à un vieil ami séducteur de Truffaut (Michel Fermaud, d’ailleurs co-scénariste du film), cette "inconsolation" originelle est celle du cinéaste lui-même (et d’Antoine Doinel, aux aventures duquel L’Homme qui aimait les femmes aurait tout aussi bien pu mettre un point final) : celle d’un enfant mal aimé par sa mère (ou s’en persuadant, ce qui revient au même).
Se faire aimer de mille femmes parce qu’on n’a pas été aimé de celle qui comptait vraiment : ressort psychanalytique ultra classique, qu’Edwards ne reprend curieusement pas à son compte, comme si, dans ce qui est très majoritairement une comédie, le cinéaste américain s’était refusé à introduire un élément narratif aussi authentiquement douloureux. Le trauma de Fowler n’apparaît d’ailleurs pas très clairement (sa mère prostituée ?) et n’est pas le moteur de grand-chose.

Julie Andrews et Burt Reynolds dans "L'Homme à femmes"
Julie Andrews et Burt Reynolds

En choisissant Charles Denner, Truffaut avait assumé un contre-emploi total, à l’opposé des séducteurs traditionnels du cinéma français des années 70 (1). Difficile de trouver a priori moins "dragueur" que celui qui, l’année suivante, fera merveille en vieux garçon irascible dans le Robert et Robert de Lelouch…
Blake Edwards retient l’idée du contre-emploi et la sophistique davantage. Il choisit un comédien crédible en Dom Juan (Burt Reynolds) mais fait dans le même temps d’une des icônes de la virilité cinématographique de l’époque (2) un artiste intello (sculpteur abstrait très renommé) impuissant, immature et pas du tout sûr de lui. L’effet comique de la situation de départ ne prend jamais vraiment, en partie parce que Reynolds s’avère REELLEMENT à contre-emploi dans les scènes chez sa psy et à côté de la plaque.
C’est pourtant ce même Burt Reynolds qui donne au film ses quelques scènes réussies, dans deux registres très contrastés mais qu’Edwards a toujours parfaitement su manier. Le comédien s’avère en effet vraiment fin et, pour le coup, très charmeur, dans ses trop rares scènes de séduction intimistes, qui semblent d’ailleurs en partie improvisées, jouant très joliment sur une suspension du temps, celle qui se produit quand l’alchimie du désir se crée entre deux êtres. On pense ici surtout à sa rencontre avec Marilu Henner, au début du film.
A l’opposé, la vraie scène burlesque de The Man who Loved Women est aussi l’une de ses plus réussies. Edwards saute à pieds joints dans la situation la plus boulevardière qui soit (le couple adultère contrarié par l’arrivée imprévue du mari) mais il enchaîne les catastrophes avec le brio de ses Sellers movies, faisant fuir Reynolds au volant de la Rolls de sa riche maîtresse texane (Kim Basinger, affublée d’une ravissante coiffure années 80…), un doigt collé (à la colle à faux ongles) sur la bouche, un yorkshire dans l’autre main et deux énormes carrés de moquette collés aux chaussures. C’est sûr qu’on voyait mal Charles Denner dans la même situation…

L’Homme à femmes reste donc vraiment une curiosité, aussi sympathique que peu convaincante, une "baisse de tension" assez inattendue après le succès public et critique rencontré quelques mois plus tôt par un autre remake (d’un film bien moins fameux), Victor, Victoria. Edward mettra d’ailleurs plusieurs films et quelques années avant de rencontrer à nouveau le succès, avec Blind Date (Boire et déboires, 1987).


(1) Initialement, le film devait s’appeler d’un bien plus vilain titre, Le Cavaleur (ce dont il garde d’ailleurs la trace en son sein, puisque c’est aussi le premier titre envisagé pour le roman de Morane). Philippe de Broca récupèrera finalement le titre deux ans plus tard, pour en confier le rôle principal à Jean Rochefort, qui correspondait bien davantage à l’idée que l’on pouvait se faire d’un homme à femmes.
(2) Deux ans auparavant, dans son propre
Sharky’s Machine (L’Anti-gang), il "tombe" d’ailleurs sans coup férir l’une des plus belles actrices du monde du moment, Rachel Ward.


L’Homme à femmes sera à nouveau programmé le dimanche 2 octobre, à 19h00, à la Cinémathèque française.




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