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Bernard Queysanne – "Un homme qui dort" (1974)
Hors Actu
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Pour accompagner la sortie du fondamental La Reproduction (on n’y reviendra pas une fois de plus), le MK2 Quai de Seine (un peu loin de sa chère place Clichy mais quand même sur la même ligne de métro) accorde en ce moment une carte blanche cinématographique (et musicale) à Arnaud Fleurent-Didier (jusqu’au 1er mars). Le chanteur a évité les sentiers trop balisés (ceux d’une orthodoxe Nouvelle Vague trop prévisible, par exemple) mais fait néanmoins la part belle à quelques grands auteurs consacrés du cinéma mondial des 50 ou 60 dernières années : Satyajit Ray (Le Monde d’Apu), Brian DePalma (Phantom of the Paradise), Alain Resnais (Je t’aime, je t’aime) et, plus inattendu mais pertinent, Sidney Lumet (A bout de course). Et puis, pile au milieu de ces Reprojections, Fleurent-Didier proposait Un homme qui dort, ce lundi 18 février. Il s’agit là d’un objet aussi cinématographique que littéraire très atypique, pas totalement unique dans la mesure où il dialogue aussi, dans la forme sinon dans le propos, avec d’autres films de Guy Debord ou Marguerite Duras réalisés plus ou moins à la même époque (fin des années 60, début des années 70). Le film est une transposition du texte éponyme de Georges Perec publié en 1967. Pour reprendre une terminologie perecquienne, on pourrait d’ailleurs parler de "tentative de transposition", qui ne peut pas remplacer le texte lui-même et dont il ne reprend d’ailleurs pas tout à fait l’intégralité. Loin des géniaux artifices oulipiens, des constructions sophistiquées de La Vie mode d’emploi ou de la nostalgie ludique de Je me souviens, Un homme qui dort est peut-être le texte le plus à vif de Perec, l’un de ses plus personnels aussi (et pourtant, Dieu sait si son douloureux "roman familial" a été l’une de ses grandes sources d’inspiration). Un homme qui dort est en effet le "récit" d’un long épisode de sa vie traversé quinze ans auparavant, celui d’une absence au monde quasi complète, d’un repli dans la solitude tenant beaucoup moins de l’exercice de style à la Tentative d’épuisement d’un lieu parisien que d’un profond état dépressionnaire, de dégoût de soi et du monde, de "fatigue d’être soi" (pour reprendre le beau titre d’un essai publié par Alain Ehrenberg il y a une douzaine d’années). Cet homme qui dort lâche surtout prise et survit plus qu’il ne vit, pendant un temps non défini mais qui se compte probablement en mois. Avant de se rendre compte que ce retrait du monde, au fond, ne l’a pas plus changé qu’il n’a changé le monde et de reprendre apparemment le cours d’une vie qu’on aura peine à qualifier de "normale"… ![]() Jacques Spiesser
Pour porter à l’écran ce texte, Perec s’est associé à la réalisation à son ami Bernard Queysanne, qui fait ici de grands débuts très remarquables. Comment trouver des équivalences cinématographiques à un tel texte, non dialogué, non réellement narratif, constitué d’une apostrophe ininterrompue d’un narrateur extérieur (?) à l’encontre du "personnage" du livre ? Le film, surtout au début, n’évite pas toujours le piège facile du pléonasme, montrant un réveil quand on parle d’un réveil, un miroir fêlé quand on parle d’un miroir fêlé, etc. Il n’évite pas non plus (mais il était probablement inévitable) le recours à la voix off, confiée à Ludmila Mikaël. Mais il s’affranchit vite de la redondance visuelle pour travailler justement davantage sur les distorsions narratives entre le texte et l’image, sur les effets de décalage, induisant l’idée d’une possible tendance schizophrénique de son (anti)"héros" (accentuant la ressemblance avec le livre, beaucoup plus tardif, de Nathalie Sarraute, Tu ne t’aimes pas). Quand, dans sa dernière partie, le texte devient beaucoup plus violent et passe du dégoût à la haine (où Perec rejoint parfois étonnamment le Céline de l’après-guerre, celui du ressassement, de la répétition, de la catastrophe annoncée – souhaitée ?), la réalisation de Queysanne (aidée par la photo de Bernard Zitzermann) trouve même de très belles équivalences visuelles, avec des plans et un traitement de l’image quasi hypnotiques. Plus de 35 ans après sa réalisation, Un homme qui dort vaut aussi pour son évocation du Paris de l’époque. Son noir et blanc assez rêche y est sans doute pour beaucoup, mais la ville qui y est montrée nous semble presque méconnaissable, à des années-lumière du "musée Boboland" souvent raillé aujourd’hui, pas toujours sans raison. Même si Queysanne nous montre surtout un paysage urbain en symbiose avec son personnage (dévasté, en ruines…), accentuant le côté misérabiliste de son regard, le portrait qu’il fait du Paris de 1974 est saisissant et a valeur de document. On a par ailleurs coutume de dire que les bons films sont aussi des documentaires sur leurs acteurs. Même s’il reste muet comme un élément végétal ou minéral, Jacques Spiesser apporte au film une présence très forte. On s’interroge encore sur les raisons qui font que Spiesser n’a pas la notoriété et la carrière que son talent mérite, à l’inverse d’autres comédiens apparus à peu près au même moment et pas forc&ment toujours aussi doués que lui, comme Francis Huster ou Jacques Weber (ayant alors souvent partagé l’affiche, notamment dans le R.A.S. d’Yves Boisset (1973), Weber et Spiesser furent d’ailleurs longtemps plus ou moins confondu dans l’esprit du public). Jacques Spiesser retrouvera par la suite plusieurs fois Bernard Queysanne, en particulier pour un téléfilm (Diane Lanster (1983), adapté d’un roman de Jean-Didier Wolfromm) que l’on meurt d’envie de pouvoir un jour confronter à un souvenir ébloui (ne serait-ce que pour savoir s’il était surtout lié à la présence de la divine et si regrettée Anicée Alvina dans le rôle-titre…). La suite de la carrière de Queysanne fut par ailleurs très inattendue, eu égard à son coup d’essai-coup de maître. S’il a consacré plusieurs documentaires à l’œuvre de son ami Georges Perec (avec qui il collabora à nouveau en 1977 pour un autre téléfilm, L’Œil de l’autre), qui constituent d’ailleurs ses dernières œuvres audiovisuelles répertoriées (il y a déjà plus de dix ans…), il réalisa aussi plusieurs comédies, pour le grand comme le petit écran, dont le fameux feuilleton Les 400 coups de Virginie (encore avec la belle Anicée). La comédie (noire) est un genre que Perec aborda également de son côté, avec les brillantissimes dialogues, parmi les plus tragiquement drôles de l’histoire du cinéma français, de l’excellent Série noire d’Alain Corneau (1979), la plus intelligente adaptation à ce jour de l’esprit (sinon de la lettre) des romans de Jim Thompson. ![]() Et Arnaud Fleurent-Didier, dans tout ça ? Il a découvert Un homme qui dort au moment de l’écriture de La Reproduction et avoue s’en être directement inspiré pour le texte de France Culture. On rajouterait bien aussi celui de Ne sois pas trop exigeant (apostrophe à la deuxième personne, tiens, tiens…). Le mini-concert qu’il a donné avant la projection du film (toujours accompagné de ses fidèles et impeccables Milo McMullen et Dorothée de Koon) tournait donc logiquement autour du film. D’abord par un accompagnement musical du début du texte d’Un homme qui dort, déclamé par Milo ; puis par une très belle version d’une chanson particulièrement poignante du Portrait du jeune homme en artiste, L’Emploi du temps, pouvant en effet faire écho au livre de Perec mais encore plus sûrement au film éponyme de Laurent Cantet, lui-même inspiré de l’"affaire Jean-Claude Romand" ; puis par une version en italien de France Culture (où Togliatti et Battisti remplacent de Gaulle et Julien Clerc), jouée sur une musique très différente de celle de l’album, parfois étonnamment proche de celle du Let’em in des Wings de McCartney (hasard ?) ; et enfin par ce qui semble devenu inhérent à tout concert d’AFD (mais quelle belle habitude !), la mise en lumière d’un autre trésor enfoui de Pierre Vassiliu, J’aime pas l’hiver, là encore très loin des chansons "comiques" (La Femme du sergent, Ivanhoé, Qui c’est celui-là ?... pour ne citer que les meilleures) qui l’ont rendu célèbre. Une belle soirée, pleine de cohérence et de partage, donc, dont on regrettera juste l’absence de dernière minute de Philippe Katerine, annoncé sous réserves. PS : Un homme qui dort est édité en DVD par La Vie est belle dans une copie beaucoup plus impeccable que celle proposée par le MK2, tronquée même de quelques secondes à la fin du film… Les dix premières minutes du film :
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