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Béla Tarr - "Le Cheval de Turin"

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Posté par noodles le 2011-11-27



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Il est tard sur la terre


Béla Tarr a annoncé que Le Cheval de Turin serait son dernier film, et quelque chose nous dit que l'homme a mûrement réfléchi avant de prendre sa décision. Son dixième opus n'est pas vraiment une œuvre testamentaire (tous les films de Béla Tarr ressemblent à un dernier film), mais plutôt une cérémonie funèbre, un conte philosophique, une allégorie mystique, une expérience narrative et sensorielle, le geste fou d'un cinéaste libre qui atteint là une simplicité et une pureté saisissantes.

D'où vient le film ? En 1889, Nietzsche est à Turin ; croisant un cheval d'attelage épuisé et frappé par son cocher, il s'approche de l'encolure et l'enlace en pleurant, puis il rentre chez lui et sombre dans la folie. Il n'en sortira plus jusqu'à sa mort, onze ans plus tard. Cette célèbre anecdote aurait pu fournir un synopsis à bien des cinéastes, mais Tarr, quand on lui montre la lune, n'est pas du genre à regarder le doigt... Quelque part dans la campagne (hongroise, quoique rien ne le souligne), un fermier et sa fille, et leur vieux cheval d'attelage. Le vent souffle furieusement. Voilà le programme; le film dure deux heures trente. Ce qui intéresse le cinéaste ? Ce qu'est devenu le cheval de Turin.

Erika Bók dans "Le Cheval de Turin"
Erika Bók

De quoi Le Cheval de Turin est-il le nom ? Le film s'ouvre sur un plan séquence absolument
stupéfiant, qui suit l'attelage à travers un paysage désolé balayé par les bourrasques. Portés par
l'envoûtante musique de Mihály Vig ( leitmotiv lancinant qui va ponctuer la trame du film, c'est-à-dire six jours de la vie du fermier et de sa fille), nous sommes comme happés par cette première séquence. Tarr, par le sortilège de sa mise en scène hypnotique, provoque dans cette ouverture un état de sidération, et sans vraiment s'en rendre compte le spectateur vit dans le film, ou plutôt, pour paraphraser Nietzsche lui-même et citer Serge Daney dans une même formule, à partir de là, c'est le film qui nous regarde.

Ces deux personnages vont vivre avec nous, devant nous, au rythme des jours et des nuits, la litanie des gestes simples et quotidiens : le lever, l'habillage, la cuisson des pommes de terre, le repas, l'aller-retour au puits, la traversée de la cour pour atteler le vieux cheval, tout cela six fois, puisque tout se déroule en six jours. Deux visites viennent malgré tout rompre la monotonie de cette vie austère, celle d'un voisin en manque de barack pálinka (l'eau de vie locale), qui se lance dans une puissante tirade métaphysique (une des clés du film, pour ceux qui veulent du sens), et celle d'un groupe de voyageurs bohémiens que le vieillard atrabilaire chasse dès qu'ils ont posé le pied dans sa cour.

Mihály Kormos dans "Le Cheval de Turin"
Mihály Kormos

Donc a priori rien de très passionnant dans ce canevas à côté duquel Dreyer et Tarkovski (souvent cités pour situer la galaxie tarrienne) font presque figure de joyeux drilles. Mais la mise en scène de Béla Tarr rend le moindre geste, le moindre rituel fascinants, en leur donnant une densité et un relief auxquels le cinéma semble avoir renoncé depuis que la notion de "rythme" est devenue synonyme de "vitesse". Jamais figée dans un esthètisme vain et creux, l'écriture filmique de Tarr atteint une simplicité confondante : peu de plans fixes picturaux, aucun mouvement de caméra virtuose et gratuit mais de lents travellings sculptés dans la durée (l'opérateur steadycam mériterait une Palme d'or à lui tout seul), transformant l'espace du décor (une pièce d'habitation et une cour de ferme) en un pur espace mental, et éveillant chez le spectateur "une conscience aiguë du moment". Le thème musical, un ostinato qui mêle le pathétique au tragique, les clair-obscur de Fred Kelemen, et les circonvolutions de la caméra nous disent que quelque chose de grave va arriver, et que nous devons nous y préparer.

Selon Tarr lui-même, "le film illustre la mortalité à laquelle nous sommes tous condamnés, avec cette profonde douleur que nous ressentons tous". Les vingt dernières minutes du film, sereines et désespérées, nous n'en dirons rien, sinon qu'elles sont sublimes et font résonner en nous ces répliques de Fin de partie de Beckett :
– Hamm : Quelle heure est-il ?
– Clov : Zéro.


Sortie nationale le 30 novembre 2011




Retrouvez d'autres articles sur Béla Tarr :

Béla Tarr - "Les Harmonies Werckmeister"
Béla Tarr - "Rapport Préfabriqué"


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Commentaires
De : Serge ULESKI


Le cheval de Turin : Béla Taar et le refus
________

Pour la petite histoire, face au grand artiste qu’est Béla Taar, Le cheval de Turin a pour origine un incident qui bouleversera la vie d’un certain Friedrich Nietzsche : le 3 janvier 1889, alors qu'il effectuait un trajet en calèche, le cheval a cessé d'avancer. Incapable de le remettre en marche, le cocher a battu la bête, ce qui suscita chez le philosophe un élan de compassion. Nietzsche se pendit au cou de l'animal et passa ensuite les dix dernières années de sa vie dans un état de démence.

De là à penser que Béla Tarr, présent ce jour-là, n’aura trouvé rien de mieux que de rentrer avec ce cheval et son cocher jusqu’à cette ferme isolée, un arbre mort battu par une tempête du diable, un père taiseux et sa fille, une charrette et ce même cheval qu'on attellera puis détellera, une fois, dix fois... avant de renoncer...

Grande est la tentation !

Film frugal tout comme le repas qu’un père et sa fille partageront jour après jour - des pommes de terre cuites à l’eau -, tandis que dans la grange, plus qu’une bête, un cheval refusera bientôt toute nourriture ; et à propos de cet animal, on sera tenté de se dire que si ce cheval avait eu le don de la parole, nul doute, c’est sans un mot qu’il aurait mené sa vie.

Cinéaste au rythme cardiaque très lent, cinéma en apnée car, si d'aucuns savent retenir leur souffle, d'autres savent retenir le temps comme personne, tout comme cette musique musclée - organum et cordes dans le grave -, véritable bombe à retardement lancinante et récurrente (en do mineur), destinée à porter et à accompagner 30 plans-séquences de cinq minutes chacun, plans que d’aucuns qualifieront de contemplatifs, d’autres, moins compréhensifs ou pusillanimes, d'interminables...

Ces plans trouvent pourtant leur raison d’être, leur force, leur efficacité, leur caractère aussi rare que précieux (comme chacun sait, le cinéma ce n’est pas ce qui nous est montré mais ce qui nous est révélé !) dans le fait que, tous, sans exception, forcent le spectateur à quitter l’image et l'écran pour rentrer dans lui-même et y poursuivre deux heures et demie durant, même et surtout somnolent, sa propre œuvre que devient alors sa vie pour le temps qu'il lui est donné d'être le spectateur de Béla Tarr.

Pour cette raison, Le cheval de Turin se rêve autant qu'il se voit. Aussi, et vraiment ! on peut affirmer qu’avec le cinéma de Béla Tarr c’est autant le spectateur qui fait le film que le réalisateur. Et nous devrions tous demander à partager avec lui l’Ours d’argent que le film a reçu à l'occasion du dernier festival de Berlin.


Artiste d’une radicalité qui n’a besoin ni de discours ni de justification, fascinés nous sommes face à la volonté de fer de ce réalisateur pour lequel aucun compromis n’est une option ! Et si au cinéma le noir-et-blanc reste bien le choix de ceux qui ont encore quelque chose à dire, la couleur, celle de l’industrie cinématographique, avilissant tout ce qu’elle touche et recouvre…

Le cheval de Turin restera un gigantesque bras d’honneur adressé à cette modernité cinématographique imbécile et veule, film après film - un film chassant l'autre -, d'un Béla Tarr ennemi public numéro un de tous ceux qui ont la faiblesse, la bêtise ou la naïveté de penser que le cinéma n’est qu’un divertissement.

Mais alors... qu'ils passent donc leur chemin ! Car quelque part, dans une province hongroise, on attend les plus exigeants d'entre nous.


***

Après le passage d'un groupe de tziganes que personne n’a invité, chassé à la hache, l’eau du puits s’est tarie, la tempête s’est tue, le soleil a fondu et l’aube ne s’est plus levée, une lampe à pétrole, au réservoir pourtant plein, refusant définitivement d'éclairer la demeure d'un père et de sa fille - une seule pièce commune pour tout lieu de vie -, et bientôt par voie de conséquence, l'écran : plus de lumière, plus de cinéma !

Béla Tarr écrase tout sauf le spectateur, et longtemps on pourra se demander avec lui qui n’en a aucune idée aujourd’hui encore, et même après plus de dix films, quelle peut bien être l’origine (quelle scène primitive au traumatisme fondateur ?) d'un tel parti-pris artistique, d’un tel refus proche d'un Bartleby, obstiné et têtu, d'une telle démarche hors du commun des pauvres mortels que nous sommes, et lui avec nous.

Même si une réponse semble s'imposer…

A l'origine de cette radicalité sans doute trouvera-t-on le refus (encore le refus !) d'un monde dans lequel il n'est plus possible de vivre sans tuer l’autre ou dans le meilleur des cas, sans pourrir irrémédiablement la vie de son voisin avant de ruiner sa vie propre dans une lutte acharnée et cruelle pour une survie qui n’est déjà plus une vie mais un commencement de mort lente et sinistre.

Et si l'on tend l’oreille, on pourra très certainement entendre de la voix de Béla Tarr un : « Ce sera sans moi ! ». En effet, Le cheval de Turin est l'ultime film d'un cinéaste qui abandonne le cinéma.



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