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Autour de "Naissance des pieuvres" - Entretien avec Céline Sciamma, Adèle Haenel et Pauline Acquart

Entretiens
Posté par Olivier Rossignot le 2008-04-29



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A l'occasion de la sortie DVD de son film, Céline Sciamma, la réalisatrice du formidable Naissance des pieuvres, nous a accordé un entretien.

Adèle Haenel et Pauline Acquart ont également bien voulu répondre à nos questions.

Céline Sciamma en plein travail

Entretien avec Céline Sciamma

6 mois après sa sortie, comment le film fait-il son chemin, comment vit-il ?

Le film a une carrière enthousiasmante et sur la longueur à l’étranger. Il a été présenté dans une quarantaine de festivals et les sélections continuent de tomber… Il sort dans une douzaine de pays dont le Japon, les Etats-Unis, l’Angleterre… C’est sans doute ce qui me satisfait le plus, le fait que le film s’exporte et voyage…

Que tires-tu de cette première aventure de réalisatrice ? Qu’est ce que ça a changé pour toi ?

Cette expérience est fondatrice. Elle a changé tellement de choses qu’il me serait difficile de les dénombrer… Il y a un avant et un après le film. J’ai eu ce luxe d’apprendre dans l’action. La découverte de la mise en scène, un nouveau rapport à l’écriture, l’immersion dans un milieu professionnel dont j’ignorais tout, des rencontres déterminantes dans le travail qui nourrissent à présent la vraie vie.

Pourrais-tu nous rappeler comment s’est déroulé la gestation du film , de l’écriture à sa réalisation ? Comment s’est passé ton passage derrière la caméra ?

J’ai écrit Naissance des Pieuvres à La fémis où j’étudiais le scénario. Je suis sortie de l’école en Mai 2005, avec le scénario sous le bras. J’ai rencontré un agent qui m’a pris sous son aile et différents producteurs. Alors que je m’imaginais scénariste, on m’en a proposé la réalisation. Je n’avais jamais fait de court-métrage et j’étais fortement intimidée par cette option. Et puis à la faveur de ma rencontre avec mes producteurs je me suis décidée. Il voulait faire le film vite, sans me faire passer par un galop d’essai. Les financements ont été bouclés en quelques mois. Nous rentrons en préparation en Mars et nous tournons l’été 2006. Tout a été très vite et le film est fait de cette énergie. Je n’ai pas eu le temps de me poser de mauvaises questions, celle de la légitimité, celle de la peur. Les angoisses sont solubles dans l’action…

Pourquoi le titre Naissance des pieuvres ?

Le titre était là dés l’origine du projet. C’est quasiment la première chose que j’ai écrit… La pieuvre pour moi c’est la manifestation physique des sentiments, ce monstre qui se loge dans le ventre, tentaculaire. La jalousie, le désir… Quand on tombe amoureux pour la première fois c’est la naissance de la pieuvre en soi… Et puis plus simplement, la pieuvre est un animal aquatique, féminin. Gracieux dans l’eau, dans la puissance et la mollesse. Il y a une parenté avec les corps adolescents. C’est Dolto qui parle du complexe du homard pour qualifier l’adolescence… Ici c’est le complexe de la pieuvre…

Quelle est ta vision du cinéma français ? Si tu devais t’y positionner comment définirais-tu ta conception du cinéma ?

Ma vision du cinéma Français est double. En tant que professionnelle, j’admire son système de soutien et de production, sa capacité unique au monde à produire autant de premiers films. Ce système est en péril et le récent diagnostic du Club des 13 est un mouvement salutaire je l’espère. En tant que spectatrice je dois l’avouer je trouve rarement mon compte dans ce que je vois… Ma ration quotidienne de fiction je vais la chercher du côté de la télévision et cela depuis une dizaine d’années…

J’ai trouvé que cette propension à se servir du réel pour l’entraîner vers le rêve plutôt rare dans le cinéma français. On trouve cela peut-être un peu chez Brisseau et encore, c’est presque du côté de Michael Mann qu’on trouve cet aspect somnambulique. Pourrais-tu justement nous expliquer un peu ton approche du réel et de l’imaginaire ?

Un film est un univers fabriqué. Que l’on soit chez Tim Burton où chez Ken Loach. C’est toujours un point de vue. Je déplore le fait qu’il y ait rarement de contraste dans la stylisation au cinéma. C’est tout ou rien. Comme si la stylisation était réservée aux films de genre. J’avais envie pour Naissance des Pieuvres d’une stylisation discrète mais engagée. La ville, les costumes, les intérieurs (les vestiaires et les chambres des filles sont construits de toutes pièces) sont les lieux du décalage et de l’invention. J’avais envie d’un film intemporel, surtout parce que lorsque l’on s’immisce dans l’adolescence la menace de l’air du temps plane…
Le film observe des personnages qui s’observent entre eux. Il en devient mental. Le travail du son qui me passionne contribue pour beaucoup à cette atmosphère.

Puisqu’on parle de cinéma en suspens, qui plane un peu, il me semble que Naissance des pieuvres a une construction très musicale, presque symphonique. Pourrais-tu me parler de ta collaboration avec Para One et du rapport entre l’image et la musique ?

Para One est mon ami. Nous étions ensemble à La fémis où j’écrivais ses films. La partition musicale s’est écrite pendant le montage image du film. Ces deux étapes se sont donc beaucoup influencées. L’ouverture musicale du film par exemple est un parti pris de montage que nous avons inventé ensemble. Le film ne commençait pas du tout comme ça sur le papier…
Nous avons beaucoup travaillé sur l’emploi de la musique dans le film. Sa présence ne devait pas être décorative, ni agir comme un commentaire. Nous voulions une musique émotive, qui ait sa propre émotion. Il y a au final peu de moments musicaux dans le film. Ils sont d’autant plus marquants.



L’approche de l’adolescence à travers 3 visages, me rappelle celle de Bergman avec Persona ou d’Altman avec 3 femmes. Comment s’est construit cette idée d’une vision de l’adolescence fragmentée ? Est ce c’est le reflet de hantises personnelles passées ou actuelles ?

Je suis dès l’écriture partie sur un film à trois têtes. Pour embrasser plus de fiction, pour être plus généreux, pour mettre de la distance entre mon histoire personnelle et celle que j’allais raconter. Au long des versions successives de scénario ce procédé s’est radicalisé et affirmé. J’avais écrit une version du film un peu Elephant racontée du point de vue des 3 personnages. J’avais donc beaucoup de matière que j’ai réorganisée en fragments. Je voulais qu’aucun des personnages ne soit instrumentalisé pour favoriser une identification protéiforme. Il y avait l’envie de dresser un paysage des filles, plutôt que de faire un portrait de l’une d’entre elles.

C’est peu de dire que ton film est portée par 3 actrices formidables qui semblent incarner leur personnage comme jamais. Comment s’est passé le casting ? Comment as-tu travaillé avec elles ? C’était facile de travailler avec des adolescentes ?

Le casting fut sauvage. Expression barbare qui signifie qu’on cherche dans la rue, à la sortie des lycées… La directrice de casting avec laquelle j’ai travaillé à le goût et le don de ses recherches qui sont des paris… Pauline Acquart a été repéré dans le jardin du Luxembourg. Louise Blachère est arrivée par courrier, en répondant à une petite annonce qu’on avait passé dans divers magazines. Adèle Haenel était la seule qui avait déjà tourné.
Nous avons travaillé toutes ensemble avec un coach pendant un mois avant le tournage. Pas de répétitions mais des exercices autour de la concentration, de la convocation des émotions. Il s’agissait de travailler l’amitié entre elles et avec leurs personnages. Et l’amitié et la confiance entre nous. C’est la base de notre collaboration. Je voulais qu’elle soit dans le contrôle et l’intelligence de l’histoire que nous allions raconter. Je ne voulais pas jouer à la poupée avec ses jeunes filles. Leur incarnation devait être volontaire. C’est loin d’être facile de travailler avec des adolescentes, mais c’était dans la cohérence du projet. C’était ma première fois et la leur. J’aurais peut être été plus désarçonnée face aux attentes de comédiens expérimentés. Là on inventait une méthode, ensemble.

Naissance des pieuvres est un film bleu et liquide. Avais-tu en tête des objectifs esthétiques précis ?

J’avais envie de cette stylisation évoquée plus haut, d’une direction artistique engagée, autour de couleurs. Le bleu, le rouge et le vert, qui agissent comme des dominantes quasi monochromiques dans des séquences qui leurs sont dédiées.
J’ai beaucoup travaillé sur la partition sonore du film, les ambiances, les tessitures, qui sont de formidables outils de narration, qui fonctionnent inconsciemment.

Et maintenant, la question qui nous brûle. Quels sont tes projets ? A quand ton prochain film ?

Je clos à peine l’histoire de Naissance des Pieuvres. J’ai beaucoup voyagé avec le film et chaque semaine je l’ai présenté et commenté en France ou ailleurs. La sortie DVD est pour moi la dernière étape de cet accompagnement. Je vais pouvoir penser à la suite. Pour le moment je fais mon métier de scénariste. J’écris une série pour Canal+.

3 Questions à Adèle Haenel et Pauline Acquart

Pauline Acquart (à gauche) et Adèle Haenel (à droite)


1- Comment s’est déroulée ta rencontre avec le cinéma et avec Céline ? Comment s'est passé le travail avec elle et avec les 2 autres actrices ?


Adèle : J'avais 12 ans la première fois que j'ai tourné c'était dans Les diables de Christophe Ruggia. J'étais arrivée sur le casting par hasard, c'est à dire en accompagnant mon frère qui lui même avait été repéré par hasard dans un collège. Puis il y a eu la prépa du film, le tournage : le cinéma s'était ouvert à moi avec évidence.

Sur Naissance des pieuvres le scénario m'a scotché, mais c'est la rencontre avec Céline qui a été décisive. La première fois que je l'ai vue c'était juste après le casting. Nous nous sommes plus immédiatement. Par la suite nous avons répété avec les 2 autres actrices, Pauline Acquart et Louise Blachère, dans une petite salle de la rue St Roch pendant un mois. Les séances consistaient à nous faire travailler sur la concentration et les émotions mais aussi sur les personnages ( leurs gestuelles, leurs identités, les relations entre eux). C'est dans ce travail qu'est née une forte amitié entre nous 4 qui allait nous mener jusqu'au tournage pendant lequel, Céline nous a toujours dirigé dans la douceur mais avec exigence.

Pauline : la rencontre avec Céline Sciamma s'est très bien passée. On voyait bien qu'elle était très investie. Elle m’a tout de suite parlé des scènes difficiles. Le fait que c'était pour elle aussi une première fois était rassurant. On a d'abord travaillé avant le tournage pendant un mois avec les autres actrices, Adéle et Louise, et une coach qui nous a aidées a trouver nos personnages. La rencontre avec les autres actrices s'est faite pendant ce mois de répétition ce qui a permis de créer des liens et à nous faire confiance. Le travail s'est alors bien passé y compris pour les scènes les plus difficiles.

2- Comment définirais-tu ton personnage ? Comment t’es tu approprié ton personnage ? Te sens-tu proche de lui ?


Adèle : Pour moi, Floriane est un personnage dual. D'une part face au monde, il y a la Floriane un peu vamp, un peu manipulatrice. Et puis il y a la Floriane intime, seule et prisonnière d'une image dont elle a perdu le contrôle, celle que l'on découvre avec Marie au long du film. Donc l'enjeu du personnage était de conserver cette dualité sans tomber dans l'excès, d'un coté ou de l'autre.

Pauline : le personnage de Marie, c'est un peu la fille effacée, assez timide, mais déterminée. Elle tombe amoureuse pour la première fois et se rend compte de ses sentiments pour une fille. Elle découvre ses désirs et en fait un peu ce qu'elle peut. Je me sens proche de Marie, je ne suis pas si loin de cette période ou l'on découvre ses sentiments et ses désirs.


3- Quels sont tes projets, cinéma et autres ? As-tu reçu d’autres propositions de films ? Comment envisages-tu l’avenir ?

Adèle : Pour l'instant je poursuis mes études. A moi les concours des grandes écoles de commerce dans 2 semaines ! Alors des propositions oui j'en ai reçues quelques unes, dont certaines très intéressantes, mais des disponibilités j'en ai un peu moins...

Pauline : je n'ai pour l'instant pas d'autres projets au cinéma. J'attends d'avoir une proposition qui me plaise. Sinon je continue les études.

(Merci à Céline, Pauline et Adèle)

Pour lire la critique Culturopoing de Naissance des pieuvres, c'est ici


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