Une séparation, avec ses désaccords radicaux qui s'ajoutent les uns aux autres inexorablement, est le film bouleversant qui a fait l'unanimité cette année à Berlin et remporté l'Ours d'or, à la grande satisfaction des rédacteurs de Culturopoing présents au festival. Le premier hommage qu'on peut rendre à son auteur, Asghar Farhadi, déjà lauréat d'un Ours d'argent en 2009 pour À propos d'Elly, c'est qu'il ne nous livre pas ici un spécimen du genre de cinéma iranien que craignent les moins purs et durs des cinéphiles pour sa lenteur et ses dialogues parcimonieux. Au contraire, il ne craint pas le désordre et la cacophonie. De plus, s'il se passe dans un contexte tout à fait local essentiel au récit, il ne se contente pas, comme cela arrive parfois aux films réalisés dans des pays "problématiques", d'être un film "sur l'Iran". Une séparation est avant tout un conte moral passionnant sur la casuistique de la vérité sur fond de responsabilité parentale.

Si le titre original du film porte le nom d'un homme et d'une femme, Nader et Simin, il ne s'agit pas d'une histoire d'amour, pas même d'une histoire d'amour qui s'achève. La séparation dont il est question n'est qu'un point de départ, une situation. Le film débute en effet dans les bureaux et couloirs bruyants d'une administration qui refuse d'emblée à Simin le divorce qu'elle demande parce que son mari Nader refuse de partir à l'étranger avec elle et leur fille Termeh, et ce faisant d'abandonner son vieux père atteint de la maladie d'Alzheimer. Simin quitte alors en hâte le domicile conjugal (et, pour un temps, le film), bouleversant en délaissant son "rôle" d'épouse et de mère tout l'équilibre domestique. Non que le film ait une vision manichéenne de l'organisation du foyer : la démarche de Simin est légèrement teintée d'égoïsme et Nader, avec qui Termeh décide de rester, n'est pas un suppôt du patriarcat mais un homme d'un rang social confortable qui va de pair avec une certaine laïcité.
Les choses se compliquent quand Nader engage Razieh pour s'occuper de son père, bien que la conscience religieuse de cette dernière répugne à faire ce genre de travail pour ce genre de famille – elle va notamment jusqu'à appeler un conseiller spirituel pour savoir si aider le vieillard à se changer après qu'il se soit oublié dans son pantalon est un péché ou non. Nécessité fait certes loi, mais Razieh insiste pour que son mari criblé de dettes ne sache rien de ce nouveau travail, et ce premier petit mensonge, tout au moins cette omission, donne lieu à une série d'événements apparemment insignifiants, mais dont l'enchaînement conduit à une autre action en justice, toujours contre Nader, cette fois pour meurtre.

Le film devient alors une quête de la vérité, une sorte de thriller judiciaire domestique désespéré : au fil des auditions devant le juge, la situation devient de plus en plus inextricable, les secrets et mensonges s'accumulent et les consignes religieuses et autres sentiments de responsabilité en jeu court-circuitent la vérité plus qu'ils ne clarifient les choses. Le plus confondant, c'est que le spectateur lui-même a pu assister à tous les événements en cause et qu'il a pourtant du mal à départager les différents témoignages contradictoires, d'autant plus qu'il est enclin à préférer certaines interprétations, à teinter lui aussi les faits de subjectivité. Il y a certes une vérité objective à rétablir, mais elle semble perdre son sens devant les dilemmes de chaque personnage, car chaque mensonge a ici ses raisons, et la question de la limite morale à ne pas dépasser est évaluée à travers des critères différents pour chacun, chacun des adultes s'entend.
Entretemps, leurs enfants, Termeh et la toute petite fillette de Razieh, sont les innocentes observatrices d'une situation déchirante, car elles en sont l'enjeu. S'il est une chose que tous les protagonistes de l'action en justice ont en commun, c'est en effet leur désir de protéger leurs enfants, quitte à brouiller les contours de la vérité. Or les petites sont, comme le public, qui a tout vu, les dépositaires de cette vérité, mais pour elles qui n'ont pas encore appris à mentir, qui ont même appris à ne pas le faire, il est insupportable d'être témoin des manquements dont leurs parents sont capables pour elles, et d'être forcées, pour la première fois, de choisir un parti, d'infléchir leur innocence pure. Ainsi, dans la deuxième moitié du film, le personnage de Termeh prend tant d'importance que c'est finalement sur ses frêles épaules que repose la conclusion du déchirant récit.
L'épilogue est une scène d'attente dans les couloirs de l'administration judiciaire dont le spectateur sent très intensément le poids, le type de scène qui, isolément, ne signifierait rien, mais qui au terme de tout un magnifique film est tellement lourde de sens qu'on sort de la salle les yeux secs mais émotionnellement abasourdi. À travers cette intrigue iranienne subtile qui est aussi un conte moral implacable, Farhadi nous offre un de ces coups au coeur qui fait qu'on aime le cinéma.