Sorties salles Posté par Cyril Cossardeaux le 2008-06-19
Il aura fallu en attendre, du temps, pour qu'un grand festival cinématographique aussi prestigieux que Cannes daigne enfin accepter l'idée que l'animation soit aussi du cinéma.
En 2007, Persepolis ne repartait d'ailleurs pas les mains vides, mais avec un joli Prix spécial du jury. Cette année, nous venant d'Israël, Valse avec Bachir n'a rien obtenu et on peine à comprendre pourquoi...
Au-delà de ses qualités d'écriture ou de la beauté assez épurée de son graphisme, ce film valide une intuition de génie de son réalisateur, Ari Folman, à peu près inconnu ici mais qui signe son troisième long-métrage : celle du "documentaire animé" !
Difficile, a priori, d'imaginer genres plus antinomiques que les cinémas documentaire et d'animation. Aussi dénommé "cinéma du réel", le premier travaille sur l'"enregistrement" de ce qui est advenu, sur la trace cinématographique d'un événement. Il a valeur de témoignage, parfois même de vérité (on n'emploie aujourd'hui plus guère le terme de "cinéma-vérité" mais il fit pourtant longtemps florès). Le cinéma d'animation, lui, dans l'imaginaire collectif (sans doute aussi celui des programmateurs des grands festivals), est le plus souvent synonyme d'imagination, de fantaisie, voire de fantasmagorie.
La grande réussite de Folman est justement d'avoir su utilisé l'animation à la fois comme seul possible enregistrement de ce qui a été, mais aussi comme manifestation de ses propres visions fantasmagoriques.
Confronté au cauchemar récurrent en forme de mauvaise conscience d'un de ses anciens compagnons de guerre lors de l'invasion israëlienne du Sud-Liban en 1982, Folman se rend compte qu'il ne lui reste aucun souvenir de sa propre expérience là-bas. Ou plutôt un seul, dont il doute de la réalité... Pour rattraper son propre passé, pour éventuellement remonter des profondeurs de son inconscient des souvenirs peut-être volontairement enfouis, Ari Folman va rencontrer quelques uns de ses anciens camarades de régiment, ainsi qu'un grand reporter, Ron Ben-Yishai, connu en Israël pour sa bravoure lors de l'attaque de Beyrouth.
La matière première du film est donc là : la parole humaine de ces témoins d'une guerre comme toutes les autres, sale, meurtrière, absurde, incompréhensible pour ses acteurs-même.
On pourrait ici imaginer un film à la Claude Lanzmann (Shoah), constitué de suite d'interviews face caméra, entrecoupées de séquences filmées sur ces "lieux de mémoire", aujourd'hui. Le film serait probablement fort, car le sujet l'est. Mais Folman fait un autre choix, un autre pari : puisque je ne peux pas montrer les faits évoqués par mes interlocuteurs par des images filmées à l'époque, je vais les illustrer. Et ça fonctionne admirablement, au-delà même de tout ce que l'on pouvait espérer.
Il faut ici louer le grand talent des dessinateurs (que Folman n'est pas), notamment le directeur artistique, David Polonsky. On pourrait parler de "réalisme stylisé", ce qui convient finalement tout à fait au propos. L'animation ne cherche donc absolument pas le "vérisme", ni à représenter les mouvements de la façon la plus fluide possible (inconditionnel de réalité virtuelle, passez votre chemin !), elle est plutôt sensitive, quasi "proustienne", au fond (bon, ok, l'analogie est facile pour un film traitant du processus mémoriel...).
Folman ne venant pas du secteur de l'animation, le film n'est pas cinématographiquement référentiel mais évoque malgré tout l'univers d'un Satoshi Kon, pour le côté assez "rough" de l'animation (un peu comme dans Perfect blue) mais aussi pour les thématiques traitées (mémoire dans Millennium actress, psyché dans Paprika).
Reste que ce film ne peut absolument pas se réduire à sa forme, aussi intéressante soit-elle, tant le fond s'avère lui aussi passionnant. Le cinéma a déjà traité du traumatisme psychique post-guerre des soldats, particulièrement le cinéma américain, et plus particulièrement encore à propos du conflit vietnamien. Mais ce qui est très intelligent dans la démarche d'Ari Folman c'est son approche en "cercles concentriques", un peu comme l'onde provoquée par une pierre jetée dans l'eau. L'occultation de ses propres souvenirs masque en fait la part la plus sombre de cette guerre du Liban, le terrible massacre des camps de réfugiés de Sabra et Chatila, en septembre 1982, lorsque les milices chrétiennes phalangistes avaient froidement assassiné plusieurs milliers de Palestiniens pour venger le meurtre du président libanais Bachir Gemayel (qui donne son titre au film) deux jours auparavant. Assez vite apparaît cette question : où étais-je la nuit du massacre ? Et une autre, plus terrible encore : quelle est mon éventuelle part de responsabilité dans un événement que l'armée israélienne a au moins implicitement couvert, sinon facilité ?
Il est probablement peu de questions intimes aussi terrifiantes que celle-là (suis-je un monstre ?) et c'est en partant de ce questionnement individuel qu'il arrive à l'évocation d'une tragédie bien plus universelle.
Je n'en dirai pas beaucoup plus (sachant que ce peu est peut-être déjà trop) car il y a un véritable élément de suspense dans ce film. Mais je peux dire en revanche que très rarement la fin d'un film ne m'a provoqué un tel choc émotionnel, que très rarement les sentiments du spectateur ne font qu'un à ce point avec celui du narrateur.
Un film absolument magnifique (si tant est que ce mot ne soit pas décalé quand on traite de faits aussi terribles) doublé d'un document très précieux pour l'Histoire. Un film rare, dont on espère de tout coeur qu'il touche le plus large public possible.
PS : A signaler également l'excellent accompagnement musical, particulièrement la musique originale composée par Max Richter.
La bande-annonce (sous-titrée en anglais) :
Commentaires
De : Lu
Article très intéressant, j'ai hâte de voir le film. Je me permets toutefois de rappeler que l'animation n'est pas un genre, non non non !
Intéressant aussi le documentaire comme trace d'un côté, l'animation de l'autre... L'animation peut être trace. A l'heure actuelle, la réalité virtuelle peut justement faire figure de trace , en enregistrant et en nous montrant des mouvements qui ont eu lieu, effectués par des acteurs de chair et d'os. La trace de l'animateur même se retrouve chez les Quay, notamment dans leur magnifique "rue des crocodiles". Un sujet pertinent que tu soulèves Mister Kenyatta !
De : Infernalia
Et puis il y a récemment également le formidable travail de Richard Linklater auquel "Valse avec Bachir" m'a fait énormément penser et en particulier son formidable Waking Life qui mélange allégrement fiction et documentaire. Ce qu'il y a de génial dans cette utilisation de l'animation à des fins réalistes (traces et sublimation artistique) c'est justement cette possibilité d'être dans la représentation de la réalité mais d'avoir la capacité de mettre en scène brusquement le paysage mental, le fantasme. Cela ne m'étonnerait pas qu'Ari Folman connaisse le travail de Linklater, même s'il n'y a pas d'utilisation du rotoscope dans "Valse avec Bachir"
De : Marcia Bornu
L'impression au fil du film d'avoir quelques échos de la construction de Maus, le chef d'oeuvre bédéesque de Art Spiegelman dans son mélange présent/flashback et dans les rapports intimes mis en avant mais dilués dans un drame universel et historique.
Un très beau film, j'ai tendance à penser qu'au-delà de l'animation le film aurait eu autant d'impact en images réelles (mode documentaire simple) même si ce parti-pris le fait couvrir infiniment plus de choses. Vraiment un film à voir en effet
De : Ishmael
Oui le rotoscope aurait été plus intense et pas forcément plus couteux, mais justement certain témoignage ont été fait avec la condition express qu'il n'y ait pas de caméras comme pour l'ami hollandais ("tant que tu filmes pas tu peux dessiner").
J'ai bien aimé le film qui est d'une grande justesse même si un poil didactique pour me marquer durablement.
De : mr_kenyatta
Excellente nouvelle que la rétrospective consacrée à l'oeuvre antérieure (dont nous ignorons tout, ne faisons pas les malins...) d'Ari Folman à la Ferme du Buisson de Noisiel, dans ce magnifique département qu'est la Seine-et-Marne, dans le cadre du festival pluridisciplinaire Temps d'images, du 11 au 19 octobre !
On n'en sait pas beaucoup plus sur le programme, le site du festival étant encore en construction (hey, faudrait vous réveiller un peu, les gars !)...
De : Bornu we've got a problem
Je suis sur que la formidable mademoiselle Kaplan Juliette fait tout son possible pour aider à faire un site à la fois beau et informatif, ludique et poignant. Un peu de patience donc.
De : mr_kenyatta
On ne sait pas trop si c'est forcément une excellente nouvelle, mais Arte éditions et Casterman annoncent la sortie de "Valse avec Bachir - le livre", le 14 janvier prochain, directement inspiré du film.
Jusqu'à présent, en matière de BD/roman graphique et cinéma d'animation, on connaissait plutôt la démarche inverse (on parle ici des productions "adultes", bien évidemment pas des innombrables produits dérivés, dont des livres et BD, déclinés des productions Disney, Pixar, Dreamworks, Fox ou compagnie), on verra bien (ou pas) ce que ça donnera, tout en se demandant un peu ce que l'écrit seul peut apporter de plus à un tel film, qui fait aussi tout son sens de la parole même des protagonistes...
A noter que le dessinateur en est David Polonsky (le scénariste étant Folman lui-même), le directeur artistique du film.