
|
Apichatpong Weerasethakul – "Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures"
Sorties salles
|
![]() ![]() |
|
Sans doute le Festival de Cannes ne connaîtra-t-il plus jamais de querelles d’Anciens et de Modernes comme celle que provoqua la présentation de L’Avventura en 1960. Mais tout de même, cinquante ans plus tard, la Palme d’or attribuée au dernier film d’Apichatpong Weerasethakul, Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures, a produit son petit effet et clivé la critique, peut-être pas avare de mauvaise foi des deux côtés : chef d’œuvre absolu ou énorme choc esthétique pour les uns, monument d’ennui intello pour les autres. Les débats tranchés, ça nous va bien, à Culturopoing. Sauf que là, on va se permettre de la jouer un peu centriste (allez, centre-gauche), avec un petit exercice scolaire thèse/antithèse/synthèse (après tout, le film sort la veille de la rentrée des classes). Thèse : Oncle Boonmee… est un grand film formaliste Certes, c’est le moins que l’on pouvait attendre d’un artiste désormais autant cinéaste que plasticien (cf. son exposition au MAM de Paris l’an dernier) Il n’empêche qu’il faut avoir une conception réactionnaire du cinéma sacrément chevillée au corps (qui a dit Le Figaro, là ?) pour nier la puissance et la beauté de certaines séquences du film. On citera en tout premier lieu l’épisode de la princesse et du poisson-chat, qui commence comme du Paradjanov et s’achève en pure abstraction plastique sidérante à la Norman McLaren ! Mais aussi la longue séquence de la grotte (à peine esquissée dans Tropical Malady), en forme de trip aux sources de la matrice originelle (mais pas celle des frères Wachowski), où le berceau de la vie (analogie explicite entre grotte et utérus) devient le lieu de la mort (celle de Boonmee). Weerasethakul se permet aussi de jolies audaces formelles, comme celle d’une séquence en photos fixes en contrepoint visuel d’une voix off évoquant les chevauchements temporels, faisant inévitablement penser au Chris Marker de La Jetée (influence admise par le cinéaste thaïlandais et déjà présente dans Syndromes and a Century). Ou la dernière scène, illustrant celle-là le chevauchement spatial et l’ubiquité de Tong (Sakda Koewbuadee, qui reprend son nom de Tropical Malady et, qui sait, son rôle aussi ?), le neveu, qui évoquerait plutôt le Lynch de Lost Highway. Sans parler évidemment de la figure iconique déjà culte du film, celle de ses mystérieux mi-hommes, mi-singes, mi-fantômes aux yeux rouges incandescents, qui, oui, nous évoquent aussi ce bon vieux Chewbacca, pourquoi pas, mais n’ont pas fini de hanter nos mémoires… Je ne parle ici qu’en mon nom mais il me semble qu’Oncle Boonmee… s’apprécie davantage dans une logique de fragments (inégaux) que dans sa globalité. ![]() Natthakarn Aphaiwonk & Sakda Kaewbuadee
Antithèse : Oncle Boonmee... est typique d’un cinéma auteuriste trop guindé et conceptuel On est assez tenté de faire de Weerasethakul, comme d’Abbas Kiarostami, Jia Zhang-ke, Hou Hsiao-hsien, Béla Tarr, Alexander Sokourov, Tsai Ming-liang, Brillante Mendoza, Pedro Costa et pas mal d’autres, venant généralement de pays à "faible cinématographie" et où, en tout état de cause, le cinéma d’auteur y est encore moins domestiquement viable qu’ailleurs, un "cinéaste de festival" ou en tout cas un réalisateur de films d’abord destinés à être vus à l’étranger. C’est pourtant sans doute moins vrai pour lui que pour d’autres cités précédemment : d’abord parce qu’Oncle Boonmee... fait paraît-il salle pleine en Thaïlande (mais le singulier est ici de mise, ce qui relativise le réel impact populaire du film…), ensuite parce qu’il considère aussi son film comme un hommage référentiel à différentes formes et âges du cinéma thaïlandais, qui, pour le coup, nous échappe totalement (c’était déjà le cas d’une courte scène de Tropical Malady, celle de la "femme-serpent", volontairement éclairée différemment du reste du film, dans le style des productions d’horreur du sud-est asiatique, souvent un peu cheap). Il n’en reste pas moins que son film, plus encore que Tropical Malady, présente de grands points communs avec ceux des cinéastes cités plus haut, même s’ils travaillent sur des formes esthétiques très différentes : un très grand formalisme et une aussi grande exigence, pouvant parfois conduire à une certaine asphyxie et/ou à une intimidation du spectateur (donnant a priori l’impression à certains cinéphiles que ces films sont "trop difficiles pour eux", parfois à tort), une approche esthétique souvent "conceptuelle", pour tout dire, un côté assez guindé, tout ceci cultivant à l’occasion un ennui plus ou moins puissant, suivant le degré de réussite du film. Mais l’ennui au cinéma est considéré comme très chic par certains cinéphiles, sans que l’on sache très bien qu’elle est la part de pose dans leur jugement… Ce n’est pas ici la facture a priori globalement opaque, à tout le moins obscure, du film qui peut gêner : après tout, à première vision, un chef d’œuvre absolu comme Mulholland Drive ne se laissait pas plus facilement apprivoiser. Plutôt la sensation (en ce qui me concerne, en tout cas) d’être un peu laissé à la porte de certaines scènes (faute de connaître toutes les clés de l’histoire du cinéma thaï ?), n’offrant pas en "contrepartie" les mêmes émotions esthétiques que celles citées plus haut. Osons le dire franchement ; certaines paraissent bien anodines, surtout en regard de ce qu’Oncle Boonmee... est par ailleurs capable de nous offrir. La banalité était aussi cœur de Tropical Malady mais de façon très différente, en contrepoint à une deuxième partie formellement très distincte. ![]() Jenjira Pongpas
Synthèse, en forme de question à la con Aucune Palme d’or n’y échappe, c’est comme ça : "Alors, c’est mérité ?". On n’y répondra pas, ou alors en déplaçant un peu la question. Quel message le jury et son président Tim Burton ont-il voulu délivrer au monde du cinéma au sens large (en incluant donc le public) en primant Oncle Boonmee… en supposant qu’ils aient eu cette intention de nous "dire" quelque chose ? A vrai dire, on n’en sait strictement rien. Peut-être celui de nous inciter, de temps à temps, à nous frotter à quelques monolithes cinématographiques résistants à la certitude des analyses, justement. C’est le côté 2001... d’Oncle Boonmee…, autre film où de grands singes trop humains nous regardent, tiens… Sortie nationale : le 1er septembre 2010
Retrouvez d'autres articles sur Apichatpong Weerasethakul : Apichatpong Weerasethakul, "Primitive" - M.A.M. de Paris Apichatpong Weerasethakul - "Syndromes and a Century" (DVD)
Commentaires
De : Il Nolano Effectivement un film inégal et décousu qui fascine et donne l'impression que des clés nous manquent pour en saisir plus, sur le cinéma thaï sans doute, mais peut-être sur la culture et les traditions thaï en général, en particulier en matière religieuse. Insérer un commentaire : |
