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Alfred Hitchcock - "Lifeboat" (Reprise salles)
Sorties salles
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![]() Lifeboat est singulièrement oublié dans l’œuvre d’Alfred Hitchcock, du moins en France. Peu diffusé, le film souffre peut-être de son manque de vedettes et du minimalisme de son décor : toute l’action s’y déroule en effet sur un canot de sauvetage. Le film fonctionne aujourd’hui encore comme une sorte de « huit clos » en plein air sur l’océan, un statut qui reste tout à fait original, mais qui étrangement attire moins la curiosité et l’analyse qu’un ouvrage conceptuel sans doute moins réussi comme La Corde. Tout au plus cite t’on le film dans le but anecdotique de démontrer à quel point le réalisateur parvient, dans n’importe laquelle des situations filmiques, à glisser sa traditionnelle apparition. La rareté du film chez nous vient aussi peut-être de son contexte historique, et du fait qu’il est le seul ouvrage réalisé par Sir Alfred pour le compte de la Fox. En 1943, Hitchcock participe à sa façon à « l’effort de guerre », d’une part avec deux courts métrages impliquant la résistance française (Bon Voyage, et Aventures Malgache), d’autre part avec ce récit confié en grande partie à John Steinbeck et qui peut tout à fait s’inscrire dans une logique de cinéma de propagande (le générique de fin invite directement les spectateurs aux dons pour le soutien des victimes du conflit). Le prétexte est très simple : après s’être fait canonner par un sous-marin, les rescapés d’un cargo, ainsi qu’un marin allemand, viennent progressivement occuper l’embarcation où a pris place la très apprêtée journaliste Connie Porter, interprétée par l’inénarrable Tallulah Bankhead. Son show à la Bette Davis est parfois jubilatoire mais il n’est pas sans vampiriser un peu le reste des protagonistes… Il faut dire que cette dernière était absente des cinémas depuis plus de dix ans : elle sortira du tournage avec une pneumonie et une légende, véhiculée par les techniciens du film, sur son absence de sous-vêtements sur le « plateau ».
![]() Des anecdotes croquignolesques il y en a à foison autour du tournage de Lifeboat, que ce soit les blessures d’Hume Cronyn lors de la scène de la tempête, ou le mal de mer véritablement contracté par les acteurs victimes du désir de réalisme du cinéaste… Techniquement le film est un tour de force et une démonstration d’habileté, que ce soit dans la gestion du rythme que dans le découpage dynamique et la variété remarquable des mouvements et cadrages. Certain sont sans doute plastiquement parmi les plus réussis d’Hitchcock, puisque l’efficacité n’empêche pas quelques digressions plus poétiques (voir ainsi cette prière en gros plan et profil du steward noir, tandis que les yeux de Tallulah Witehead brillent à l’arrière plan dans la nuit). Mais pour autant le spectateur amateur du cinéaste peut-être désarçonné, car l’intrigue ne repose pas sur des mécanismes hitchcockiens bien huilés. En fait le film a surtout un rapport évident avec La Corde, The Birds et quelques films un peu ratés comme Torn Curtain et L’Etau : au-delà de la mécanique du suspens pure et de l’obsession, Hitchcock est aussi hanté avec un brin de métaphysique par la question du mal, à la fois comme une ambiguïté et une problématique morale très pure, s’inscrivant au-delà du politique.
Si Lifeboat devait à la base s’inscrire dans la cohorte de tous ces films de propagande peuplés d’ennemis machiavéliques et traîtres, Hitchcock livre un résultat qui se démarque nettement dans sa complexité de la norme habituelle de ces ouvrages, pour créer un vrai malaise qui peut perdurer encore aujourd’hui… en particulier à cause de la fameuse réplique finale, cinglante comme une condamnation du monstrueux en temps de guerre, mais dont le metteur en scène a surtout fait le syndrome d’une incompréhension plus profonde entre êtres humains. Dans un présent qui vit dans la réconciliation avec l’Allemagne, la position d’Hitchcock et de Steinbeck en plein conflit ne semble certes pas nécessairement éprise de considérations humanistes, ni parier que le nazisme ne soit qu’une déviance culturelle passagère. Pour autant le film évite vraiment au final d’être manichéen....
![]() Le réalisateur livre surtout le portrait d’individus tous imparfaits, passionnés et désordonnés, incapables de discipline et sombrant à la merci d’un être qui se révèlera au contraire fort, bourru, intelligent et même assez sympathique bien qu’un manipulateur hors pair… L’incompréhension, la lâcheté, et le bon geste à avoir face à l’ennemi : Hitchcock n’a pas nécessairement la réponse parfaite ni toute faite, d’autant plus qu’il se plait à montrer que les rapports de force en situation de survie s’éloignent souvent du pur patriotisme et de la rationalité. Willi, le sous-marinier allemand, a un humour noir et pragmatique qui peut évoquer le metteur en scène lui-même… Et l’on pourrait presque considérer qu’Hitchcock s’identifie parfois à ce dernier, en évoquant en filigrane sa notion de la direction d’acteur et de la manipulation du spectateur.
La scène du « lynchage », qui vient finalement à bout de la tolérance humaniste de tous les personnages, évoque en définitive plus le gigantesque chaos autour des valeurs libéré par la guerre qu’un grand sursaut de courage; cette scène laisse encore songeuse de par sa distance glacée: elle rappelle qu’un une mise à mort est un acte rien moins que gratuit chez Hitchcock, malgré son goût apparent du divertissement. La « meute » est t’elle ici juste, a-t-elle pris au fond ses responsabilités ? N’est on pas plutôt de sombrer dans l’état de nature, façon Hobbes ? Ici on ne sait si Sir Alfred pointe le syndrome de faiblesse des alliés, ou plus largement une faiblesse intrinsèque de l’homme qui s’est civilisé dans une démocratie libérale, voué à être victime un jour de ce mal en miroir qui resurgit, déchire, désempare, annule tout... Ironie ultime sur la condition humaine mais le film se plaît aussi à en évoquer d’autre particularités, moins « graves » : le jeu, le pouvoir, le sexe ou les hiérarchies qui dans ce Lifeboat sont chamboulés avec un humour mordant ; ce qui reste au fond la meilleure des bouées de sauvetage. Réalisé par Alfred Hitchcock. Scénario: John Steinbeck, Ben Hecht, Jo Swerling. Photo: Glen MacWilliams. Musique: Hugo Friedhofer. Montage: Dorothy Spencer. Avec: Tallulah Bankhead, John Hodiak, Walter Slezack, Hume Cronyn, William Bendix, Mary Anderson... 1943. 96 minutes. Reprise depuis le 31 décembre 2010
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