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Alexandre Aja - "Piranha 3D"

Sorties salles
Posté par Eric Senabre le 2010-09-06



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 Si l'on ne devait retenir qu'un point positif de Piranha 3D, ce serait sa capacité à mettre en lumière le paradoxe qui s'étend comme une tache d'huile à travers la critique française. Aujourd'hui, la critique établie – entendre, « non spécialisée » – entend faire sortir le cinéma d'horreur (et fantastique) de son ghetto, et le traiter avec les mêmes égards qu'elle le ferait pour n'importe quel autre film. Une intention a priori louable qui aura permis d'attirer l'oeil du grand public sur de petites perles jusqu'alors admirées par les seuls amateurs du genre. Seulement, dans les faits, cette logique aboutit à tout autre chose : il ne s'agit plus d'aborder les films de genre comme des films « normaux », mais de s'acharner à leur trouver un sous-texte qu'ils n'ont probablement jamais, pour une immense majorité d'entre eux, prétendu avoir. Pire : cette recherche effrénée de sens conduit justement à négliger des aspects essentiels comme la mise en scène, la direction d'acteur, l'écriture, la narration. Voilà que le film d'horreur est désormais victime de discrimination positive de la part de ses anciens détracteurs !


Or, porteur de sens ou pas, il n'y a rien qui excuse quelque film que ce soit d'être mal dirigé, mal mis en scène ou écrit par des jean-foutre.
Si l'on aborde le cinéma d'horreur comme on aborde la consommation de pop-corns, Piranha 3D d'Alexandre Aja est un vrai bonheur : la scène de massacre qui marque le climax du film, à défaut de souffle ou d'une vraie patte, contient quelques trouvailles gore (les cheveux pris dans l'hélice d'un hors-bord) que n'aurait certainement pas reniées un vieux sadique comme Lucio Fulci. Le malaise est indéniable alors que le lac se remplit de sang, que les corps mutilés - que l'on dirait sortis de Rotten.com - s'entassent dans une sorte de radeau de la méduse monstrueux. Le tout est parfaitement impersonnel, mais s'acquitte avec zèle d'un cahier des charges d'horreur « réaliste » désormais incontournable.

 
Si, cette fois, c'est sous l'angle de la critique repentante que l'on décide d'examiner Piranha 3D, on est en droit d'y trouver tout ce que l'on n'a pas su voir dans le cinéma horrifique important de ces 40 dernières années. Ce qui est beau, avec le vide, c'est qu'on a la place pour y mettre n'importe quoi. Mais si l'exercice est très certainement amusant et parfois pertinent, il est un peu triste quand il devient systématique.
Maintenant, il y a une troisième voie à explorer : Piranha 3D comme film... tout court. C'est là que les choses se gâtent, et que le joker de « l'hommage au genre » connaît ses limites. Si l'on excepte la scène citée plus haut, et dont on ne discutera pas ni l'intérêt, ni l'efficacité dans le contexte qui est le sien, Piranha 3D est un film d'une indigence presque insultante. Son écriture, pour prendre les choses dans l'ordre, relève d'une paresse que même une sous-production de Roger Corman n'aurait pas osé se permettre (à commencer par le Piranha original !). Les personnages sont catapultés d'une scène à l'autre sans que rien, dans le récit, ne sous-tende une quelconque nécessité. L'ellipse a bon dos : hop, les enfants sont coincés sur une île ; hop, on retrouve le cadavre de la première victime au bord d'un ponton alors qu'il a disparu dans un tourbillon au milieu d'un lac géant. Efficacité ? Volonté de produire un récit ramassé qui ne s'embarrasse pas de transitions lourdes ? En réalité, cette attitude décontractée conduit à éliminer toute tension et à balayer le concept même de montée en puissance. Piranha 3D est le type même du film référentiel non pas à une oeuvre en particulier, mais à un genre tout entier : il fonctionne uniquement si le spectateur s'emploie à faire le travail que les auteurs n'ont pas fait, en remplaçant implicitement les trous du récit par des clichés amassés au cours des ans. D'ailleurs, le prétexte même du film, à savoir le tournage d'un film porno dans une crique déserte, relève de cette même démarche : on l'impose autant au personnage principal qu'au spectateur, qui subit l'arbitraire de la chose parce qu'une volonté supérieure en a décidé ainsi, sans que la moindre logique interne ne vienne en support.
 
Les excès du début du film, qui montrent le Spring Break comme une espèce d'orgie aquatique géante, habitée exclusivement par des jeunes bâtis comme des demi-dieux et assoiffés de sexe, annihilent ce qui aurait pu faire la singularité du reste. Ainsi, on peine à comprendre pourquoi tous ces jeunes parfaits sont aussi excités par deux pétasses en bikini, ni plus ni moins affriolantes que les dizaines de figurantes sortis d'un numéro de Penthouse, qui se trémoussent sur le ponton d'un yacht. Et on ne comprend pas davantage en quoi le film que tourne le cinéaste-maquereau des demoiselles en question est plus « porno » que les jeux de plage que l'on nous assène non-stop pendant 20 minutes.
Passons rapidement sur l'interprétation, au mieux sans intérêt (notre sympathique protagoniste, sa mère), au pire du dernier crispant (Christopher Lloyd dans son énième rôle d'agité du bocal gesticulant) : les acteurs étant visiblement laissés en roue libre, chacun fait en fonction de ses propres compétences ou de son expérience, créant à peu près autant de tonalités qu'il y a de personnages. De quoi rendre fou.
 
A vrai dire, ce qui est le plus dérangeant dans Piranha 3D est la déclinaison au cinéma d'un phénomène rare, que l'on rencontre plus souvent en musique. Il nous est sans doute à tous arrivé de rencontrer un jeune dont les goûts paraissent totalement incompatibles avec son âge ; quand on rentre dans la chambre d'un ado et que l'on y découvre l'intégrale de Michel Sardou, on a forcément envie de dire « Mais ? Tu as ça, toi ? Enfin, c'est pas une musique à écouter, quand on a 15 ans ! » (ni après, sans doute, mais passons). Or, c'est précisément ce que l'on pourrait demander à Alexandre Aja. Comment un garçon de 32 ans, français qui plus est, qui a tout le recul et l'appareil critique nécessaires pour analyser un certain cinéma avec lequel il est plus ou moins né, peut-il signer un film soulignant de manière aussi flagrante les travers réactionnaires du genre ? Même si l'on décide de se vider la tête, d'éviter toute surinterprétation, on n'y échappe pas : Piranha 3D aligne pendant 1h30 les châtiments à l'encontre des pécheurs (et des pêcheurs, d'ailleurs) avides de sexe. Dévorés, les joyeux queutards du bord de lac ; massacrées, les actrices de pornacs qui ont fait commerce de leur corps. Quant au réalisateur érotomane, on nous montrera son sexe tomber doucement au fond de l'eau, avant d'être croqué puis recraché en gros plan par un piranha. Nous n'aurons pas la lourdeur d'écrire ce que l'on est en droit d'en comprendre. Evidemment, le puceau, la vierge tentée puis repentie, et la Mère représentante de la loi échappent au carnage. Comment, aujourd'hui, peut-on encore se vautrer dans de pareils motifs, quand bien même on ne pense pas vraiment à mal (ce que l'on peut souhaiter d'Aja) ? L'audace horrifique, à notre époque, ne consiste finalement qu'en des mutilations plus crument décrites que dans les années 80 ; une simple histoire de cosmétique. Oser ? Alors jetez les mômes aux piranhas ! Laissez le jeune premier innocent se faire croquer alors que le pornocrate partouze au calme ! Pierrez Boulez se lamentait récemment de ce que la musique moderne n'ait que rarement le courage dont avait fait preuve un Stravinski en 1913 ; on peut dans le même ordre d'idées regretter que des jeunes cinéastes ne soient pas capables du même esprit iconoclaste qu'un Romero qui, en 1968, montrait une enfant blanche de bonne famille dévorer sa mère avant d'être abattue d'une balle dans la tête par un héros afro-américain.
 
 
Ah, au fait : Piranha 3D est... en 3D. Une bonne occasion de rentre littéralement impossibles à regarder des scènes sous-marines déjà sombres et confusément mises en scène. Pour le reste, les effets de surgissement sont quasiment inexistants (s'il y avait un film qui aurait dû les utiliser, c'est bien lui), parfaitement inefficaces ou exploités à mauvais escient. Ainsi, les deux mutilations les plus marquantes du film (le scalp avec hélice de hors-bord, la baigneuse qui tombe en deux morceaux alors qu'on la sort de l'eau) sont filmées dans un mouvement de droite à gauche, dans le plan horizontal habituel du cinéma et non selon l'axe virtuel que permet la 3D. Un comble...
 
On conclura par cette évidence : un vrai hommage, au cinéma, peut consister en un simple clin d'oeil, ou bien en un renouvellement d'un certain genre dont on tâche de garder l'esprit, mais rarement en la reproduction servile de ce dernier. Quand Spielberg rend hommage aux serials ou Tarantino à la blaxploitation, ils signent tous deux des films nourris de nostalgie, mais prenant rapidement leurs distances avec leurs modèles pour les surpasser. Aja est ici comme un étudiant de primaire puni, qui recopie en faisant des fautes. L'année scolaire commence mal !




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