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Alejandro Jodorowsky - "Santa Sangre"
Sorties DVD
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Carrefour des esthétismes, entre le tape à l’œil grand-guignolesque et le Sacré, Santa Sangre est tout à la fois un film sale et une œuvre d'art, qui puise souvent son sublime dans l'horreur même et dans ses images d'agonie : le martyr de la mère dont les bras coupés s'abattent dans son sang, dans la douleur et la béatitude, tel un Christ démembré est proprement terrifiante de beauté abrupte, mais le crime dans l'hôtel de passe aux perfections des couleurs argentesques, est poussé par son décor ordurier vers une esthétique du putride et du sordide.
L'univers fantasmagorique de Santa Sangre le situe d'emblée entre rêve et réalité. Les mondes de la folie, du surnaturel et du réel s'interpénètrent de façon vertigineuse (la mère est elle vivante, est-ce son fantôme, ou une hallucination du fils ?). Les femmes que Fenix a assassinées, maquillées comme au kabuki, ou ses rapports avec ses amis tout droit sortis d'un fantastique clownesque et browningien ne pourraient être que le reflet de sa schizophrénie. C'est justement cette substitution continuelle de l'interrogation à toute réponse, donc cette absence de réalisme, qui confirme l'appartenance de Santa Sangre au fantastique. Jodorowsky métamorphose les relations (apparemment) chimériques d'une mère et de son fils en une existence continue, linéaire, et donc troublante. Concha ne se manifeste jamais comme une ombre évanescente, mais par son omniprésence. Santa Sangre répondrait à ce que Todorov nomme dans son Initiation à la littérature fantastique l'« étrange pur », soit en particulier le fantastique comme effet du rêve, de la folie ou de la drogue. Mais le surnaturel ne se révèle « étrange » et rationnel que lorsqu'il prend pour unique témoin sa victime. Or, au premier plan, c'est tout un public ébahi qui observe le spectacle d'une mère et de son fils.
Les événements sont surnaturels, les témoins naturels ; et l’œil du spectateur ne peut mentir; il est notre regard. L'attention est si fortement portée sur l'acte de perception qu'il est impossible d'affirmer la nature de ce qui est perçu. Comme dans la première apparition du personnage de la mère qui appelle son fils, à aucun moment Jodorowsky ne prend le parti de montrer l'envers rationnel de la scène. Le jeune homme dissimulé derrière sa mère, remplace de ses mains maquillées les bras de celle ci. La supercherie est dévoilée, mais à l'intérieur même du fantastique. L'univers jodorowskien, c'est celui de l'illogique, de l'incroyable, et de l'irrationnel, un entre deux mondes déstabilisant, jusqu'au dénouement même, qui voit, l'évanouissement des apparitions ou celle des pulsions criminelles. Ainsi le malaise et la fascination restent continus. Toute la scène finale dans la maison abandonnée cette persistance du doute, rappelant le Mario Bava du Corps et le Fouet, offre des instants de pure poésie. La petite muette qui va aider le héros à se libérer est la seule qui dans son innocence et la pureté de sa jeunesse n'apparaît jamais comme un fantasme. Santa Sangre serait déjà un intéressant slasher qui illustrerait avec originalité une psychopathie interposée (le véritable cerveau du crime n'appartenant pas à celui qui l'exécute), cependant Jodorowsky refuse le premier degré et son univers fantastique se double d'une portée métaphysique, dont toute la vigueur est contenue dans le titre. La secte de la « Santa Sangre » (littéralement le Saint Sang) tire son caractère hérétique des affinités qu'elle entretient avec le christianisme, dans la similitude de ses cultes et de ses idoles : une statue à vénérer, un temple sombre et silencieux comme lieu de recueillement, un liquide régénérateur, une disposition particulière de l'objet, une iconographie du martyr, qui ressemble à celle du Christ constituent de magnifiques effets d'identification, et de mise en relief du blasphème. Car la Santa Lirio n'est pas un dieu, mais une déesse sans bras inspirée de l'agonie d'une jeune vierge violée et coupée en morceaux, un Christ sans croix, et la Santa Sangre une religion du sang. Si elle personnifie le fanatisme religieux et l'ordre social, incapables d'accepter l'existence de valeurs différentes, elle constitue également une incarnation de l'intolérance. Cette illustration des effets de la religion sur le comportement humain conduit le spectateur à s'interroger sur la relativité de la notion dé dieu unique, la légitimité de toute religion etc... Pourtant le thème de la secte ne fournit à Jodorowsky qu'une anecdote destinée à offrir une allégorie du syncrétisme religieux, de la fusion de deux cultures antinomiques qui présida à la naissance de Mexico, le mariage forcé du peuple indien et du christianisme. Si la transcendance du sang et de la blessure, métamorphose le thème chrétien du Sacré Coeur, du Saint-Graal, l'homme perçu dans son caractère artériel et sanguin constitue le ferment, le sang de la terre évoqués dans la mythologie aztèque. Cette irruption d'une culture ancienne au sein du monde moderne suscite un malaise par sa violence implacable. Elle évoque autant les corps mutilés de la souffrance peints par Frida Khalo que les manuscrits du Codex Mendoza. Il existe un lien perpétuel de la mort et du sang entre deux religions du sacrifice, qui passe par ce symbolisme du coeur. Les morts montrées par Jodorowsky ont une vigueur sacrificielle, Que se soit celle de Concha, au calvaire semblable à celui de sa déesse à laquelle elle semble s'offrir, ou celle de la stripteaseuse attachée puis transpercée de couteaux. Jodorowsky crée ainsi un parallélisme entre les jeux du cirque et la cosmogonie aztèque. La scène de tatouage de Fenix, choquante par la sensation de violence faite à l'enfance n'en demeure pas moins révélatrice de la portée métaphorique de l'oeuvre. L'initiation est en effet un thème récurrent de la culture indienne, un rite obligé du passage à l'âge adulte. Le cirque, comme lieu de spectacle mais aussi à l'origine lieu sacré, prend alors des allures de microcosme de la marginalisation du peuple indien après la conquête du Mexique. L'allégorie filée de l'aigle, emblème de Mexico, et celui de Fenix (« l'oiseau qui renaît de ses cendres ») accentue la dimension messianique et païenne du meurtrier. Il y a identification du meurtre à une quête sacrée, une mission divine. Elle est l'incarnation d'un baroque mexicain, qui renoue avec les traditions mystiques espagnoles et indiennes, le carrefour du paganisme et du christianisme ![]() ![]() ![]() ![]() L'aigle : totem et figure de l'impérialisme américain
L'analyse que fait Jodorowsky de rapports familiaux offre quant à elle une étrange variante oedipienne, puisque c'est en tuant sa mère (ou son fantôme) que Fenix, pourra enfin accéder à son indépendance. L'impossible maîtrise pour Fenix de ses bras relève à la fois d'un sens de l'absurde et d'une réflexion sur la dépossession de soi par la folie. Les bras sont le symbole du pouvoir d'agir; sans leur fonction, tout le mécanisme spirituel de la décision est voué à l'échec. Jodorowsky conçoit une dialectique sur les limites de l'être humain dans sa capacité de choix et donc sur la relativité de sa liberté. Le personnage de la mère n'est en fait qu'un prétexte, une synecdoque des rapports dominant-dominé, maître-esclave. L'homme subit toujours la domination d'un être, d'une valeur, ou du monde qui l'englobe. Jodorowsky clôt ainsi son film par un tragique paradoxe : en recouvrant la maîtrise de ses mains -à l'instant où disparaissent ses chimères - Fenix retrouve la lucidité, sa vérité interne, sa liberté, et ce, au moment même de son arrestation : quitter sa prison pour en rejoindre une autre, voilà l'amer constat d'une aliénation définitive de l'individu. Film mystique et sauvage, loin de l'ésotérisme hiératique et abstrait de La montagne Sacrée, Santa Sangre, puise sa fureur dans la fusion des obsessions effrénées de Jodorowsky et de la barbarie des religions païennes millénaires. Ce cinéaste illuminé transforme le cinéma en un voyage éprouvant, rouge sang. Retrouvez d'autres articles sur Alejandro Jodorowsky : Alejandro Jodorowsky - "Santa Sangre" Rencontres MK2 Quai de Loire Septembre-Octobre Jodorowsky a besoin de vous pour son prochain film!
Commentaires
De : Marion Excellent film, très représentatif d'une certaine époque malgré cet onirisme latent (ou peut-être justement grâce à cela?). Signalons qu'il sera projeté ce samedi 6 décembre pour la réouverture du forum des images, à 22h00. Insérer un commentaire : |
