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Alan Ball – "True Blood", saison 2

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Posté par Florence Sacchettini le 2010-01-20



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A la fin de la saison 1, nous nous interrogions pour savoir si la saison 2 allait donner un semblant de cohérence à une première saison baroque. Mettons fin à ce suspense insoutenable ! … Well…après avoir vu la deuxième saison, disons donc plutôt que True Blood gagne en cohérence au fur et à mesure que la saison 2 s’obstine à en perdre, et qu’elle approfondit, pour ne pas dire qu’elle pousse totalement à bout (mais sans les épuiser) ses partis pris : créer un univers non pas seulement gentiment baroque, ou chatoyant, ou original, mais carrément un univers totalement déjanté (et pour une fois le terme n’est pas galvaudé), barré, totally fucked up. Alan Ball ne recule devant rien, et ça fonctionne : sur une trame narrative assez classique (en caricaturant : les Vampires contre les humains, Bon Temps hantée par la vengeance meurtrière, soit la reprise, avec des variantes, du vrai faux suspense de la saison 1), la série donne à voir un spectacle étonnant : tout y est absolument grossi, comme sous la loupe d’un microscope, tout y est absolument déformé, outré, métamorphosé, "fantastisé" (si je puis dire) (1). Personnages, événements et mise en scène concourent ensemble à produire ce spectacle, qui utilise habilement des ressources originales de l’image cinématographique (tremblements, "floutage", accélérations, ellipses, et petits effets spéciaux en tout genre – donnant, par subtiles modifications, une grande étrangeté aux corps).

Ainsi, la vision de la première saison avait-elle parfois laissé sceptique sur le jeu des acteurs : toujours légèrement trop lente, ou trop rapide, la diction de certains personnages produisaient une drôle d’impression. Sookie surtout parlait comme dans un roman photo à l’eau de rose rouge (ou comme dans un mauvais soap) : lentement, en accentuant chaque syllabe, en exagérant les mouvements de bouche, des muscles du visage, les soupirs, les sons. La saison 2 donne une cohérence à ce jeu étrange puisque tout - absolument tout - y est poussé à l’extrême et qu’aucun acteur ne joue en recherchant le naturel : bien au contraire, ils ont comme reçu la consigne de rechercher le surnaturel, ou plus exactement, l’anti-naturel, le théâtral, le caricatural.

On lui donnerait pourtant le Bon Dieu sans confession, à cet Alan Ball...
On lui donnerait pourtant le Bon Dieu sans confession, à cet Alan Ball...

Il en va ainsi de tout l’univers de True Blood : tout y est sur-joué et survolté.
Vous voulez du sang ? Vous en aurez des litres, et du plus vrai que nature : certaines scènes de sexes (et de meurtre aussi) regorgent de sang qui tâche, qui dégouline, qui déborde. Le spectacle est étonnant, osé (à la télévision) et jouissif autant que répulsif (ou jouissif parce que répulsif ?) : quand M. et Mme Vampire s’en donnent à cœur joie au lit tout à côté des cadavres agonisants qu’ils ont mordu et que leurs bouches débordent de leur sang, on oscille entre la fascination et le malaise, même quand on a le cœur bien accroché. Justement, quand un cœur humain, d’abord arraché à son propriétaire, est cuisiné avec soin, puis mangé au cours d’un repas orgiaque par des convives, en transe, qui n’ont de cesse d’exprimer leur extase, on rit, parce qu’il faut bien se défendre face à une telle débauche d’interdits franchis sans remords. On rit, et on hallucine.
Vous voulez du sexe ? Vous verrez des personnages (vampires, humains, métamorphes et même ménades (2)) obsédés, envahis, transcendés par leurs pulsions, même (surtout) quant ils les répriment ou tentent de les apprivoiser (quelle folie !). Vous les verrez prêts à tout pour mettre l’autre dans leur lit, hommes, femmes, vampires, unis par le même désir violent de posséder et d’être possédés. Vous verrez des orgies (oui, oui, de vraies orgies, à peine édulcorées) en plein champ, vous verrez des habitants pépères se transformer en sauvages capables de forniquer pendant des heures et de se laisser aller à tous les excès sans aucune limite.
Vous voulez des Dieux ? Des guides ? Des idoles à adorer : chacun a la sienne, chacun lui court après, chacun commet, consciemment ou non, les pires folies en son nom. Tous aussi, dans un même élan, s’accommodent avec une facilité déconcertante des entorses à leurs propres règlements. Leur religion est tout puis leur religion n’est rien. Elle se retourne comme un gant, en fonction des intérêts et des caprices de l’instant.
Vous voulez de la violence ? En voilà ! Bien sûr, la force et les armes à feu sont partout ! Du côté des fondamentalistes chrétiens comme des ménades, on est prêt à tuer, à crucifier, à anéantir pour la cause.
Vous voulez de l’amour ? Il n’est pas moins féroce : on se dévore, on se mange, on se boit. On s’attache, on se manipule, on se viole.
Vous voulez de l’Histoire, vous voulez de la Fiction ? La série mélange avec une aisance déconcertante des éléments issus de l’actualité récente et des figures totalement fantastiques. L’un des personnages est un traumatisé de la guerre du Golfe. Un autre est un fondamentaliste chrétien qui se fait exploser au milieu des vampires, rappelant bien sûr les multiples attentats suicides (et meurtriers) commis dans le monde récemment, dont le plus "grand" pour l’Amérique, celui des avions des Twin Towers.
N’en jetez plus.

Pub "True Blood"

Ces derniers éléments rappellent la piste déjà amorcée par le personnage de Jason (celui dont les petits yeux rapprochés et la bêtise brute de cowboy nous faisaient irrésistiblement penser à G.W. Bush) dans la saison 1 : cette courte vue, cette facilité à se vautrer dans la transe, l’idolâtrie, l’extase idiote, c’est celle de l’Amérique menacée par le terrorisme. C’est l’Amérique de Bush, qui comme un seul homme, s’en va-t-en guerre sur la base d’un mensonge, aveuglée par sa peur, capable de croire à toutes les inventions, pour peu qu’elles soient mises en scène, même de façon sommaire (cf. la scène de la tentative de mise à mort de Sam Merlotte). Le générique suggère d’ailleurs que cette face noire de l’Amérique, c’est sans doute une face sinon éternelle, en tout cas constitutive d’un pays bâti sur l’esclavage, le racisme et sur la certitude d’avoir Dieu de son côté.
Mais si cette lecture politique est intéressante, elle ne doit pas être réduite à sa dimension nationale. Lecteur français qui me lit, ne te crois pas épargné par ses idioties typiquement américaines. Alan Ball ne se contente pas de faire le portrait de l’Amérique, il fait le portrait des êtres humains. Qui sont ces êtres étranges à l’écran ? C’est moi, vous, nous, quand nous nous frottons les uns aux autres, quand nous tentons de vivre ensemble, d’entrer en relation. Nous pensons y parvenir. Mais quand, à la faveur d’un élément perturbateur (les Vampires, la Ménade) les barrières que l’on ne voyait pas lâchent d’un seul coup (et avec quelle facilité !), le groupe raisonnable d’êtres humains qui vivait en bonne société se transforme en foule incontrôlable, capable d’assassiner le premier bouc émissaire venu ; quand les barrières lâchent, la Mère la Morale devient littéralement enragée, dévoilant ses mensonges (et sa vraie nature), les pulsions ne se cachent plus, les pires instincts se réveillent, la folie et la violence ont libre cours. Ils sont là vos désirs : voilà ce que semble dire Alan Ball. Comme à Bon Temps, nous pensons vivre dans l’ordre et la maîtrise, nous pensons être à l’abri mais la foule, cette folle, est en nous. Le miroir grossissant tendu par la série agit comme un révélateur : nous sommes les possédés, nous sommes des possédés, nous ne nous appartenons pas.

Jason (Ryan Kwanten) en pleine gloire
Jason (Ryan Kwanten) en pleine gloire

Bien qu’opposés dans leurs formes, quoique provoquant toutes deux la fascination (merci la mise en scène), True Blood rejoint Six Feet Under. Alan Ball cherche à nous envoûter et y parvient toujours. Les deux séries travaillent les mêmes thèmes : le fantasme (que la réalisation fait littéralement apparaître) et l’obsession (de la mort dans SFU) y apparaissent comme nos plus fidèles compagnons, nous constituant, même quand nous les avons recouverts par des couches et des couches de civilisation et de puritanisme. Dans le pilote de SFU (3), Nate raconte comment il a découvert, éberlué puis séduit, l’hystérie des veuves siciliennes. Il tente ensuite, pendant cinq saisons, sans y parvenir, d’échapper à la chape de plomb d’une famille et d’une société accablées par les conventions, les devoirs, la négation des désirs les plus profonds, oubliant en chemin de s’en prendre à ses propres barrières. Dans True Blood, Sookie et Bill se battent pour conserver leur humanité, mais l’issue n’est jamais certaine. L’un s’appuie sur des siècles d’expérience (n’est pas vampire qui veut), l’autre sur une capacité d’empathie surnaturelle (n’est pas télépathe qui veut). Leur amour - tout neuf dans la saison 1 - a connu les épreuves de la réalité dans cette deuxième saison. Les illusions de la maîtrise de soi et de l’autre ne sont jamais loin. Y échapperont-ils ? Réponse dans la saison 3.


(1) Pour "rendu fantastique".
(2) Ménade (Wikipedia) : Dans la mythologie grecque, les Ménades, ou Bacchantes chez les Romains, sont les accompagnatrices de Dionysos. Les Ménades sont des femmes possédées qui personnifient les esprits orgiaques de la nature. Elles sont souvent accompagnées de satyres. La plupart des Ménades sont les nourrices du dieu, les nymphes du mont  Nysa, auxquelles Hermès avait confié le divin nourrisson. Elles l'escortent, vêtues de peaux de bêtes, en jouant du tambourin et en secouant leurs thyrses, en proie au délire dionysiaque. On désigne aussi par ce nom les participants des Dionysies, célébrations religieuses athéniennes en l'honneur du dieu.
(3) En rediffusion actuellement sur Orange cinéma séries.





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