Contrairement aux années précédentes, le possible lauréat de l'Ours d'or de Berlin s'impose pour Culturopoing avec moins d'évidence. Du programme de cette 62ème édition ne se détache pas un titre lumineux comme Fausta en 2009, Miel l'année suivante ou Une séparation l'année dernière, mais à quelques heures des résultats, l'envoyé sur place de votre magazine culturel en ligne préféré souhaite tout de même se livrer au vol à un petit exercice de devinettes.
Si les magazines spécialisés internationaux qui publient leurs pronostics à Berlin semblent désigner unanimement le très propre Barbara de l'Allemand Christian Petzold, ce film interprété par la toujours élégante et contenue Nina Hoss (dans le rôle d'une médecin est-allemande surveillée par la Stasi qui prépare une fuite vers l'Ouest de l'hôpital de province où elle a été mutée mais voit son entreprise solitaire et silencieuse remise en question par la sincérité de son engagement professionnel et le lien subtil qu'elle noue malgré elle avec son supérieur à travers ce sacerdoce commun) crée à notre avis un climat de duplicité moins troublant que celui où nous plongeaient les films précédents de l'excellent réalisateur.
Deux autres longs métrages en lice témoignent de la qualité et de l'admirable réserve du cinéma allemand. Home for the Weekend de Hans-Christian Schmid (l'auteur de La Révélation) est un portrait de famille moderne qui dépeint de manière délicate et jamais invasive les différentes manières dont l'inquiétude affecte chacun quand la mère, instable depuis toujours, annonce qu'elle a mis fin à son traitement médicamenteux. Mercy, de Matthias Glasner, a toutefois davantage impressionné Culturopoing, car si ce film tourné dans la nuit polaire de la ville norvégienne d'Hammerfest restitue longuement le calme insoutenable du lieu et la solitude des vastes étendues glacées et crépusculaires, c'est pour mieux emplir le spectateur de la plénitude infiniment humaine de sa conclusion, quand sur fond de puissantes polyphonies nordiques, avec le soleil revient la lumière de l'acceptation, du pardon et de la compassion.
Une des belles surprises de la compétition berlinoise est venue de L'Enfant d'en haut d'Ursula Meier, qui rappelle le style du cinéma des frères Dardenne mais s'en détache par ses aspects de fable. Le film, aussi ingénieux que son protagoniste (interprété par un formidable Kacey Mottet Klein), retrace le quotidien d'un Suisse "d'en bas" de douze ans aussi débrouillard qu'infiniment seul qui fait tous les jours des allers-retours en téléphérique vers l'opulence des stations de ski des cimes pour chiper des vivres et du matériel qu'il répare en expert et revend ensuite pour acheter le strict nécessaire et peut-être convaincre sa soeur irresponsable (qui a les traits de Léa Seydoux, à l'affiche d'un autre titre en compétition, le film en costumes Les Adieux à la reine de Benoît Jacquot) de rester à ses côtés. On aimerait assez que le jury berlinois réserve un nounours à ce sobrement bouleversant portrait d'un petit voleur livré à lui-même qui sur les pistes s'invente une vie où il a des parents et ne fait finalement que monnayer l'affection maternelle qui lui manque cruellement.
Il faut noter aussi l'originalité du film historique A Royal Affair du Danois Nicolaj Arcel, qui s'inspire de la fascinante histoire du médecin allemand Johann Friedrich Struensee, qui en arrivant à la cour du roi du Danemark Christian VII, a gagné non seulement le coeur de la reine mais aussi une influence telle qu'il a arraché le pays à son obscurité moyen-âgeuse pour le faire entrer dans le siècle des Lumières. Ce titre échappe en effet aux écueils du classique film-perroquet en costumes qui n'ajoute rien de nouveau ni à l'Histoire ni au cinéma par l'humour et la vivacité de son scénario;
L'OVNI Tabu du Portugais Miguel Gomes mérite sans nul doute mille louanges et quelques prix. Cet hommage totalement original au cinéma muet qui en reprend le grain et les images en noir et blanc s'ouvre sur un prologue délicieux (où un faux film colonial des années 1930 en 16mm nous apprend comment un crocodile est devenu inconsolable pour avoir croqué un explorateur affecté d'un grand chagrin d'amour) qui en annonce déjà les thèmes, l'esthétique, l'intelligence, la cinéphilie, l'humour potache enfin, qui vient toujours greffer par surprise des éléments grotesques sur des situations initialement abordées comme des tragédies.
C'est un autre film en noir et blanc (à quelques images près) qui remporte cependant les faveurs de Culturopoing. Cesare deve morire, des géniaux frères Taviani, nous a offert notre seule vraie grande émotion. Le film, qui relate la mise en scène à l'intérieur de la prison romaine hautement surveillée de Rebibbia du Jules César de Shakespeare, montre au fil des répétitions comment des meurtriers et camorristes deviennent complètement habités par le texte du Barde. Si ces hommes enfermés à jamais face à leurs crimes font corps avec ce récit entièrement masculin, c'est que les tenants et aboutissants des actes de Brutus et des autres "hommes d'honneur" qui conspirent et tuent leur ami César en arguant qu'ils en avaient le "devoir" ne leur sont pas étrangers, de sorte qu'ils intègrent pleinement (chacun dans son dialecte) la tragédie shakespearienne, l'insoutenable tragédie qui transpire, qui fait pleurer, qui emplit la poitrine de son immensité. L'expérience carcérale fascinante, cathartique, rédemptrice que nous présentent les Taviani est non seulement le plus bel hommage qui soit à Shakespeare, c'est un hymne retentissant à la puissance de l'art, soudain révélée à ces hommes auparavant prisonniers dans l'ignorance de toute cette beauté. Quand la représentation s'achève, quand après six mois lumineux de répétitions, le rideau retombe, un des détenus a ces mots bouleversants : "Maintenant que je connais l'art, cette cellule est devenue une prison", et rien que pour cette phrase, on voudrait que l'Ours que Paolo et Vittorio méritent soit d'or.