« Voir l’invisible », telle était la belle promesse de la dixième édition d’« Est-ce ainsi que les Hommes vivent » qui se tenait à Saint-Denis du 3 février au 9 février 2010. Un festival à la thématique particulièrement passionnante qui cette année interrogeait notre rapport à la foi, à la spiritualité, à la croyance, à l’appréhension d’un Dieu, dieu chrétien, dieu païen, dieu univers et à la manière de le vénérer.
Etre le plus exhaustif possible pour une dialectique aussi dense était un pari risqué et la nouvelle programmatrice Rebecca de Pas s’est acquittée de cette tache avec brio grâce à une sélection extrêmement pertinente de documentaires et de fictions, proposant une exploration des courants théologiques et des pensées subjectives, et les confrontant. De Dieu aux dieux, de la foi aveugle à l’athéisme, de la mystification à la vérité, de l’appel à la tolérance à celui de la guerre sainte, de la sagesse au charlatanisme, quoi de plus révélateur de l’homme, de sa quête identitaire et de sa nature profonde que son rapport à la religion ?
Idée habile et provocatrice le festival s’ouvrait sur le mythique film de l’athée Pasolini. Si sa dimension marxiste paraît maintenant quelque peu éventée, Théorème n’en conserve pas moins tout sa rage dévastatrice et pouvait dès lors poser les bases d’une interrogation sur le rapport étroit qu’entretien la religion avec l’intégration sociale, à travers la vision saisissante d’une forme d’inégalité originelle (le vrai péché) qui scinderait l’univers entre les privilégiés et les humbles. L’arrivée impromptue d’un ange-vérité joué par Terence Stamp agit comme une nouvelle révélation passant par le charnel, minant toutes les certitudes du confort bourgeois, explosant à la fois la cellule familiale et l’assise sociale vers une prise de conscience de sa nature profonde et de la place qu’on occupe sur terre. Le Pasolini semblait donc l’introduction rêvée pour mettre à plat tous les enjeux d’une réflexion autour du concept de croyance « en ce qui a toujours été ». Ce fut donc l’occasion de revoir quelques chefs d’œuvres absolus du patrimoine mondial tel le Andrei Roublev d'Andrei Tarkovski, La Déesse de Satyajit Ray, La Religieuse de Jacques Rivette ou encore La Passion de Jeanne D’Arc de Carl Th. Dreyer, relayées par les cartes blanches à Raphaël Nadjari et Bruno Dumont, ce dernier permettant enfin de faire dialoguer le très beau Lumière silencieuse de Carlos Reygadas avec son merveilleux modèle, Ordet de Carl Th. Dreyer. Malgré quelques témoignages saisissants sur l’Islamisme (Bassidji de Mehran Tamadon) ou le Judaïsme (Téhilim de Raphaël Nadjari ), la programmation s’est délibérément éloignée des sentiers balisés qui l’enfermeraient dans la prison de l’actualité et du miroir d’une réalité trop explicitement contemporaine.

En abordant d’autres religions, d’autres spiritualités, il était fondamental d’évoquer le rapport étroit qu’entretient le processus de croyance avec la terre qui l’a vu naître, son milieu socio-culturel, et le quotidien des individus qui s’y consacrent. Ainsi, dans l’émouvant documentaire de Charles Najman Les illuminations de Mme Nerval, c’est dans la misère d’Haïti qu’une prêtresse vaudou cohabite avec l’esprit protecteur appelé « Criminel » et en sentant la mort s’approcher organise le mariage de l’entité avec celle qui lui succèdera. Il était à ce titre éclairant de comparer avec la vision plus expérimentale du vaudou de Maya Deren dans Divine Horsemen tourné près de cinquante ans avant. Plus proche de nous, les pensées lévitées de Céline, l’hypnotique film de Jean-Claude Brisseau entrainait le spectateur dans l’un des plus beaux voyages panthéistes et spirites que le cinéma français nous ait offert.
Ethnographiques et ethnologiques ces visions se poursuivaient avec la redécouverte du travail documentaire de Werner Herzog, en droite ligne avec son œuvre de fiction, soulignant l’unité de ses obsessions. Fasciné par les rites, ce cinéaste mystique et spirituel en épouse les harmonies, mimant la langueur de l’onde, aussi planant que les vapeurs d’encens tout en ne cessant d’interroger le rapport entre religion et désindividualisation. L’évocation des pratiques religieuses russes (Faith and Superstition in Russia), la dévotion au Christ au Guatemala (Bells from the Deep : Christ and Demons in new spain) ou les envoutantes cérémonies tibétaines et les constructions des mandalas (Wheel of time) ne constituent aucune rupture avec le fleuve fantôme d’Aguirre ou les nappes de brouillard des chevauchées crépusculaires de Nosferatu.

Immanquablement « Voir l’invisible » ne pouvait oublier d’aborder le blasphème, le sacrilège, les ténèbres de la foi. La nuit « Ni Dieu Ni Maître » présentée par Stéphane de Mesnildot, fut somptueusement servie par des œuvres à la puissance intacte, comme le prouvèrent les réactions des spectateurs à la sortie du brûlot et chef d’œuvre de Ken Russel, Les Diables, encore sous le choc d’une Vanessa Redgrave possédée entrainant dans ses filets un Oliver Reed halluciné. Suivaient les adolescentes perverses et révoltées dans le poème anarchiste de Joël Séria Mais ne nous délivrez pas du Mal , les Nonnes frénétiques du Couvent de la bête sacrée… Les plus résistants cédèrent au petit matin à la tentation de la sulfureuse Florinda Bolkan dans le méconnu et sauvage Flavia la défroquée, dénonciation provocatrice et romanesque de l’intolérance religieuse, quelque part entre la gratuité et la subversion, comme le cinéma d’exploitation savait si bien le faire, nouvelle preuve que c’est dans le bis qu’on trouve parfois les plus belles transgressions. D’autres œuvres, d’autres cinéastes pour cet éventail exhaustif qui permet d’aller au-delà des barrières et des contradictions et d’exclure toute tentation d’intolérance.

Mais les deux chocs du festival sont respectivement venus de Russie et du Japon. Filmé en Moldavie, Ladoni, le poème cinématographique d’Artur Aristakisyan, prend la forme d’un long monologue peuplé de silences d’un père qui s’adressent au nouveau né à venir, sur fond d’images muettes de mutilés, de handicapés, de malades mentaux, bref les êtres en marge de la société, dont elle a honte et qu’elle rejette comme des détritus sur une décharge. Il se penche sur leurs existences détruites, raconte leurs destins brisés. La répétition agresse le spectateur, le trouble, le malmène dans un trop plein de laideur, avant que cet enchainement d’images ne le conduise aux confins de l’hypnose. On navigue quelque part entre le Bosch des gueux, mendiants et autres miséreux - dont Aristakisyan, comme le peintre, tire le sublime - l’énergie mystique du Jodorowsky de La montagne sacrée et l’aspect contemplatif, cosmique et eschatologique du Tarkovski de Stalker. Le narrateur (Aristakisyan lui-même) initie son bébé à l’abîme terrestre, l’incite à l’insoumission sociale et à se ranger du côté des indigents et des exclus. L’univers est détruit, la représentation est celle d’une apocalypse sur terre, le plus terrifiant étant de n’avoir rien d’autre devant nous que la réalité brute, transfigurée par un noir et blanc ténébreux, vieilli, comme déjà ravagé par le temps. Ode aux miséreux et au dénuement, religieuse et anti-sociale, à la fois provocatrice et guidée par la spiritualité, ce voyage parfois difficile au pays de la misère et des rebuts du monde, telle une drogue, finit par griser. Ladoni interroge à la fois l’esthétique (ou est donc le beau ?) et la métaphysique (ou est donc dieu ? quel est-il ? Et existe-t-il une doctrine, une religion pour le servir ?) en un étrange rapport à la foi, celle d’un ascétisme, d’une croyance en un Dieu auquel on s’accroche dans la ruine du monde, sans savoir qui il est ou s’il existe. De Ladoni il faut en ressortir, doucement, remonter à la surface.

Aux antipodes de Ladoni, Love Exposure agissait lui aussi sur le spectateur comme une immersion. Le réalisateur du glaçant Suicide Club (également projeté au festival) présenta brièvement cette œuvre fleuve de quatre heures qui nous invite à suivre les traces de Yu, jeune homme contraint par son père, devenu prêtre après la mort de sa mère, d’avouer quotidiennement ses péchés, fouillant d’abord au fond de lui-même et finissant par les créer de toute pièce par peur de n’avoir rien à dire. Puis il devient maitre en tôsatsu c'est-à-dire l’art de photographier les culottes sous les jupes des filles… ce qui le mettra sur le chemin de Yoko, une fille castagneuse qui déteste les hommes et dont il tombera follement amoureux. Le sujet de Love Exposure ne peut traduire toute la densité d’une œuvre traversée par autant de fulgurances visuelles et narratives. Des séances photos sous les jupes chorégraphiées comme du kung fu, à une lecture de cinq minutes de psaumes en plan fixes - peut-être l’un des moments les plus poignants – en passant par des échappées aux confins du fantastique, navigant constamment entre le lyrisme le plus échevelé et le délire burlesque, Sion ose absolument tout. Film de teenager pop métamorphosé en épopée, Love Exposure, tel un roman picaresque mêlé à un récit d’apprentissage, multiplie les péripéties et les rebondissements, n’hésite pas à plonger dans le grotesque, en empruntant les sentiers de l’eroguro, tout en s’inspirant du chambara, du roman noir, ou de la romance sucrée. Il passe tout naturellement d’un rythme trépidant à une lenteur enveloppante, brassant tons et genres. Et curieusement, tout en cabriolant d’un mode à l’autre, Love Exposure échappe à l’hétéroclite, produisant son unité de sa liberté même. Sono Sion excelle dans le mode héroïcomique tirant les situations dramatiques vers le rire ou métamorphosant les moments les plus absurdes et décalés en tragédie, soutenu par un art consommé du contrepoint. Il introduit également une passionnante réflexion sur les fondements de la foi, la croyance religieuse étant toujours mise en relation avec la conviction indéfectible des sentiments. Servi par des acteurs radieux issus de la scène pop japonaise, Love Exposure est au moins autant l’œuvre d’un poète que celle d’un cinéaste, pour lequel le trivial le plus provocateur rime avec le sentiment le plus pur… tout simplement le plus beau film d’amour de ces dernières années. Film fou, fou d’amour et d’amour fou !
La soirée de clôture du festival s’achevait sur Ames en Stock, de Sophie Barthes, sympathique fantaisie proche de l’univers de Michel Gondry mais à la forme bien trop sage pour servir l’absurdité de son argument : Paul Giamatti y incarne Paul Giamatti, acteur dans le creux de la vague décidant de se faire extraire son âme (qui prend la forme d’un pois chiche) pour se délester de son mal… mais rien ne se déroule comme prévu. Sophie Barthes identifie schématiquement l’âme à l’idée de dépression (finalement se faire extraire l’âme c’est comme prendre du prozac), soulignant démonstrativement les affres de l’acteur incapable de jouer Tchékov sans un fond de mélancolie. Mais le talent de Paul Giamatti fait mouche et le scénario réserve quelques jolis moments suffisamment cocasses pour ne jamais ennuyer le spectateur, ce qui n’est déjà pas mal.
Et déjà, autour des verres avec l’équipe du festival et Géraldine Cance qui n’avait pas quitté son joli chapeau vert de toute la semaine, je me disais que si le cru de l’année prochaine était aussi bon que celui de 2010, nous aurions probablement d’autres occasions de toucher l’invisible…