Si l’on devait émettre un seul regret à l’annonce de cette deuxième vague des inédits du fantastique de l’INA, ce serait de les avoir sortis après Noël. Nous les aurions volontiers vus au pied du sapin et regardés pendant et après les fêtes. Quelle coïncidence, le 25 décembre 1964, sur la première chaine, le public français pouvait découvrir Les Indes Noires de Marcel Bluwal… Mettons-nous donc dans la position du rêveur candide, du spectateur utopique : dans l’idéal, on s’installera devant sa télé, emmitouflé sous un plaid avec une tisane, en imaginant qu’une chaine publique est en train de diffuser en direct ces joyaux du fantastique, remettons nous à l’heure où télévision rimait avec création. Remontons donc une nouvelle fois le temps…

Réalisé par Daniel Le Comte (diffusé pour la première fois sur la deuxième chaine en septembre 1970), Tout spliques étaient les borogoves de Daniel Le Comte est une belle rareté, proche des grands moments du théâtre de l’étrange et des pièces radiophoniques, ou des nouvelles qu’on pouvait lire dans les années 70 dans le magazine « fiction ». Adaptation d’une nouvelle de Lewis Padgett, pseudonyme hommage à Caroll qui cache un couple d’écrivains américains des années 40, Henry Kuttner et Catherine Lucille; le titre fait ouvertement référence à l’absurdité sémantique d’Alice au pays des merveilles et à la déstructuration de la langue usuelle pour en inventer une nouvelle, propre à désigner des objets fantaisistes et autres créatures d’une autre dimension. C’est ce qui arrive aux deux petits héros, découvrant un énigmatique container rempli de jouets inconnus et d’autres objets merveilleux qui vont progressivement les faire passer de l’autre côté du miroir. A la fois poétique et intrigant, féérique et inquiétant, comparable à l’écriture de l’envoûtant Jacques Sternberg dont Resnais avait tiré Je t’aime, je t’aime, Tout spliques étaient les borogoves, s’apparente à un fantastique français révolu, qui s’installe, impose ses règles et son univers. Il aborde subtilement le fossé entre des adultes cloitrés dans le monde réel et des enfants qui savent encore s’en évader. Il ne faudra surtout pas manquer la présentation du grand Marcel Brion, boire les mots de cet écrivain trop méconnu, savourer son refus du scepticisme, son éloge de l’imagination. Lui, qui croit encore aux fées et aux sorcières, à la face cachée du réel, celle des fantasmes et des rêves, termine son intervention ainsi. « Rentrez dans cette histoire. J’en ai entrebâillé la porte suffisamment j’espère, pour vous donner le désir de me suivre. Votre voyage va commencer. Frappons les trois coups sur la face des planètes inconnues. Et que le merveilleux découvre à vous, maintenant, tout son mystère. »
Une comtesse atteinte d’une maladie inexpliquée, un marquis pervers, une inquiétante demeure, un homme qui meurt et ressuscite (mais est-ce vraiment un homme ?), de mystérieuses expériences… quoi de plus exquisément nostalgique que de pénétrer dans l’antre de cette série mythique en 6 épisodes, réalisée par Marcel Cravenne (première diffusion sur Antenne 2 en septembre/octobre 1976) ! La poupée sanglante est un condensé fascinant du roman feuilleton tel que l’illustra Gaston Leroux avec son sens de la péripétie et son ludisme génial. Grâce à sa galerie de personnages grotesques ou inquiétants, parmi lesquels émerge une héroïne pas si innocente que ça, La poupée sanglante opère un jeu ironique sur les apparences. Difficile de ne pas se laisser bercer encore par son charme intact et surprendre une nouvelle fois par ses retournements et autres coups de théâtre. Et de nous entendre dire « oh, je ne m’y attendais pas ! ».

Les trois adaptations contenues dans le coffret Jules Verne, outre leur incontestable qualité permettent également de réviser le jugement qu’on pouvait se faire de l’auteur du Château des Carpathes, souvent réduit au pionnier de la Science Fiction. On y trouve un éventail d’inspiration surprenant, porté à la fois par la fascination pour l’évolution des découvertes scientifiques et la prégnance du conte moral et cruel. Le splendide Les Indes noires de Marcel Bluwal, picturalement impressionnant lorsqu’il capte l’esprit des gravures de Hetzel, appartient bien plus à l’étrange, au fantastique, voir à la fable merveilleuse qu’à la science fiction, ou bien une science-fiction métaphorique à la Wells. Les cottages y fleurissent au fond des mines. Les jeunes femmes qui n’ont jamais vu la lumière du jour s’éveillent à l’amour, parallèlement au lever du soleil. Cette fusion captivante entre l’influence du réel (la condition des mineurs renvoie immanquablement à Zola) et la féérie, métamorphose et sublime la préoccupation sociale en rêverie dans les ténèbres. Avec son Ecosse en Auvergne et ses labyrinthes enfumés et noircis qui rappellent Piranese, Les Indes Noires fascine autant qu’il émeut, plus encore grâce au lyrisme de la musique de Delerue.
On retrouve justement Delerue à la musique dans Le secret de Wilhelm Storitz réalisé par Eric Le Hung (première diffusion sur la première chaine en octobre 1967), autre adaptation majeure de Verne par Claude Santelli, présentant encore une autre facette de l’écrivain qui avant Wells évoque le secret de l’invisibilité. Jamais l’univers de Verne n’a été si hoffmannien, proche même des contes fantastiques de Gautier (on pense à Avatar notamment) entrainé dans la danse de ses aristocrates maléfiques, de ses jeux de miroirs, de ses inventions fantasmatiques sous influence du mesmérisme et autres magnétiseurs. Dans le rôle de Wilhelm, héros maudit que la passion de la science… et d’une femme a rendu fou, Jean-Claude Drouot distille un charme vénéneux entremêlé de mélancolie. L’atmosphère presque gothique ne déteindrait pas avec celle de certaines perles du cinéma fantastique italien des années 60, à la Mario Bava, le décor praguois y étant pour beaucoup dans ce climat fantasmagorique et romantique. C’est un vrai bonheur que de redécouvrir cette œuvre. On ne saurait être aussi enthousiaste de Maitre Zacharius de Pierre Bureau (première diffusion en juin 1973 sur la troisième chaine). Celle-ci malgré la belle adaptation de Marcel Brion, reste plus une curiosité qu’une véritable réussite. Elle pâtit en effet d’un évident manque d’ambition esthétique : mise en image très théâtrale et minimalisme du décor – des meubles, des chaises, des tapis posés et des accessoires dans un studio télé pour faire croire à une caverne, un atelier ou un appartement. On soupçonne un budget nettement plus limité que pour Bluwal et Santelli. La texture de la photo caractéristique de l’image vidéo de l’époque (celle aussi des émissions en direct) ne facilite pas l’immersion et ce, malgré de beaux plans d’extérieurs et de vues sur les rouages des machines du temps. Cependant l’aventure de ce fabriquant de montres dont le cœur intime le rythme à ses horloges, et qui rencontre un inquiétant personnage qui pourrait être le Diable, reste agréable à suivre, comme un beau conte qui évoque Grimm et qu’on pourrait plus encore écouter que regarder.
Techniquement parlant, pour des productions de plus ou moins 40 ans, la qualité est tout à fait correcte, à l’exception de la copie de Maître Zacharius qui semble avoir bien souffert.
L'INA annonce la sortie pour un troisième volet, L'invention de Morel, Le voyageur des siècles et un coffret Marcel Aymé. Laissons-nous une nouvelle fois emporter par ces trésors, en attendant ces prochains cadeaux...